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Kurokafu

Kurokafu

Elle me regardait avec hésitation.

Je le sentais, mais je ne la regardais pas.

— Parle, si tu as quelque chose à dire.

— Je… je voulais demander plus tôt, mais avec le monsieur au masque, je n’ai pas osé… C’est quoi un Argiope ? Et un Phoneutria ?

Question normale.

— Ton oncle ne t’en a jamais parlé ? Compréhensible. Mais puisque tu es arrivée jusqu’ici, tu dois maintenant le savoir.

— C’est quelque chose qui est censé être confidentiel ?

— Pas nécessairement. Voici ce qu’il y a à savoir :

— Kurokafu est une organisation structurée comme une toile. À son centre, une seule personne. Moi.

On m’appelle « Kurokafu », ou « la Veuve Noire ».

Autour de moi, deux cercles. Ils sont les seuls à avoir autorité pour me conseiller. Huit Phoneutria, huit Argiope.

Les Phoneutria dirigent tout ce qui agit sur un terrain offensif : les agents de terrain, les combattants, les infiltrés.

Les Argiope, eux, dirigent tout ce qui pense : les stratégies, les décisions complexes, les plans d’ensemble et les agents d’utilité stratégique. Mon impression générale est qu’ils sont perfectionnistes. Parfois détestables, non par faiblesse, mais par excès. Utiles, malgré tout.

— C’est… comme deux bras ?

— Comme deux nœuds vitaux. Si l’un cède, tout se déséquilibre.

Sous les Phoneutria, on trouve :

— Les Faucheurs. Des agents d’exécution formés au combat, à l’observation et à l’application précise des sentences. Leur discipline est stricte, mais elle ne leur interdit pas de signaler une information nouvelle lorsqu’elle modifie la portée d’un ordre. Sous leur branche travaillent également les Arachniscorpus, des médecins indépendants chargés de préserver les agents et d’évaluer les variables médicales.

— Les Saboteurs. Techniciens, hackers, pyromanes, chimistes… Ils cassent ce qui doit être cassé.

— Et sous les Saboteurs :

• Les Distordica, responsables de la désinformation. Ils sèment le doute, modifient les récits. Ils passent derrières nous pour effacer, nos traces.

• Les Luminara, nos éclaireurs. Ils explorent les zones grises, inconnues, parfois mortelles, ou infiltrent les camps de nos cibles.

Sous les Argiope, on trouve :

— Les Veuves Brunes. Uniquement des femmes. Infiltration, manipulation, élimination. Leur charme est une arme.

— Les Misumena vatia, anciens agents d’infiltration, devenus chefs. Ils forment les Caméléons.

— Et enfin, les Caméléons eux-mêmes. Des agents polyvalents : chauffeurs, messagers, fantômes et bien d’autres couvertures. Certains vivent en infiltration permanente.

— Ça fait beaucoup de monde…

— Ce n’est pas fini.

Il y a aussi les TRD, les Tisseurs de Relations et Demandes. Ce sont eux qui traitent les requêtes des clients. Assassinat, protection, renseignement… Ils évaluent, chiffrent, organisent. Mais si une demande est trop complexe ou douteuse, elle monte jusqu’aux Argiope.

— Donc… ils sont des sortes de secrétaires ?

— Non. Ce sont des négociateurs. Et certains peuvent vendre ce que toi tu hésiterais à nommer.

— Et tous ces gens… ils t’obéissent tous ?

— Ils reconnaissent mon autorité. Mais je n’attends pas d’eux qu’ils remplacent leur jugement par le mien. Une décision doit être appliquée dans les limites exactes de ce qu’elle autorise. Si une information nouvelle modifie ces limites, elle doit être transmise.

Je tournai les yeux vers elle.

— Certains suivent mes décisions parce qu’ils les considèrent comme justifiées. D’autres obéissent encore par habitude, par crainte ou parce que je possède le pouvoir de les contraindre. Cette seconde forme d’obéissance existe. Elle ne constitue pas le modèle que je cherche à maintenir.

Je laissai passer un instant.

— Toi, Sena… tu viens d’entrer dans la toile.

— Tu n’as pas encore de rôle ici. Mais tu pourrais hériter du sien : devenir Argiope et faire partie de mes conseillers les plus proches.

— Pa–Pardon ?

Son visage se figea, incrédule.

Le tramway s’immobilisa dans un souffle mécanique. Je descendis sans un mot, elle me suivit, silencieuse.

— Attends…

Sa voix trahissait encore l’étonnement.

— Donc, prendre la place de mon oncle, c’est être ta conseillère ?

— Faire partie de mes conseillers. Exact.

— Je ne réalisais pas du tout à quel point mon oncle était important dans l’organisation…

Je posai ma main sur le scanner.

L’ascenseur s’ouvrit dans un claquement métallique.

Une voix automatisée salua : « Bon retour, Kurokafu. »

Un instant de calme. Nous montâmes dans le silence.

L’ascenseur s’ouvrit dans un souffle élégant, presque feutré.

Le silence m’accueillit, accompagné d’un parfum subtil, bois de santal et fleurs séchées. Le sol immaculé, d’un blanc crème finement veiné de dorures géométriques, renvoyait la lumière douce des lustres suspendus au plafond. Chaque motif au sol semblait raconter une histoire oubliée, une époque ancienne, celle d’un Kurokafu plus aristocratique, plus cérémoniel.

Ce bâtiment n’a pas été bâti sous mon règne. Il existait avant moi, avant même ma naissance. Et pourtant, malgré son apparence qui ne me ressemble pas, j’en ai fait mon centre. Mon sanctuaire. Car c’est avant tout un point stratégique.

Les murs, parés de boiseries en noyer clair, avaient été restaurés avec précision. On ne voyait aucun câble, aucune vis, aucun défaut. Rien ne devait distraire l’œil de la symétrie du lieu. Rien ne devait compromettre la paix visuelle. Le luxe, ici, n’est pas tapageur : il est maîtrisé.

Un escalier en colimaçon, majestueux et transparent, menait aux étages supérieurs. Là-haut, mes quartiers. À leur niveau, une vaste mezzanine vitrée surplombait le hall, comme l’œil d’un juge au-dessus de l’arène. On y accède rarement. Et lorsqu’on y accède, c’est qu’on n’en ressortira pas comme on y est entré.

Dans ce grand hall principal, le majordome veillait depuis la mezzanine, tel un chef d’orchestre muet. Autour de lui, plusieurs assistants, hommes et femmes, circulaient en silence. Vêtus de noir et de beige, ils saluaient sobrement chaque passage, notant mentalement l’heure, la posture, le comportement. Ils ne servent pas le thé : ils observent.

Aux colonnes principales, de jeunes Faucheurs montaient la garde. Tous choisis à travers une sélection rigoureuse. Tous silencieux, imperturbables. Ils n’ont ni nom, ni visage en ce lieu : ils sont l’épée invisible suspendue au-dessus de toute parole malheureuse.

Je posai lentement une main sur la rampe en marbre poli. Derrière moi, elle osa une question.

— Et toi, tu m’accepterais comme conseillère ?

Je ne répondis pas tout de suite.

— Depuis une certaine affaire… je ne me mêle plus de la relève de mes conseillers. Ils choisissent selon leur propre jugement, leur propre logique.

Je fis quelques pas dans la salle. Le son de mes pas étaient parfaitement net.

— Tant que les compétences attendues sont présentes et que la procédure est respectée, mon appréciation personnelle n’a pas à remplacer la leur.

Une pause. Je me tournai à peine vers elle.

— En revanche, si les critères annoncés ne sont pas appliqués là où ils devraient l’être, j’interviens.

Elle me suivit, réalisant enfin où elle se trouvait.

— Waah… C’est très beau… Difficile à croire que nous sommes sous une montagne…Pardon, je t'ai écouté hein !

— Nous sommes dans la zone Kurokafu. Plus précisément dans mon bâtiment central. C’est ici que je travaille. Et dors, quand je reste au QG.

— Il y a plusieurs zones ? demanda-t-elle en montant les escaliers avec moi.

— Une pour chaque type d’agent. Douze. Toutes reliées par des lignes de tramways. Connaître la hiérarchie par cœur est indispensable pour naviguer ici. Il y a également une zone dédiée à l'entretien des tramways ainsi qu'une zone neutre, offrant ainsi aux agents de toutes les branches la possibilité de se rencontrer.

Elle ne répondit rien, se contentant d’observer.

Nous arrivâmes à mon bureau. Juste devant la porte, un ancien Argiope, désormais majordome, nous attendait.

Son nom : .

— Bon retour, Kurokafu.

Il jeta un regard derrière moi, vers Sena.

— Et je vois que vous n’en avez fait qu’à votre tête, encore une fois.

J’avançai pour entrer dans mon bureau, ignorant la remarque. Alors que je m’apprêtais à pousser la grande porte, je l’entendis s’adresser à Sena :

— Êtes-vous sa future héritière ?

Je jetai un regard à Sena pour observer sa réaction.

Elle secoua doucement la tête.

— Non, non… certainement pas.

Sa voix était basse, presque étranglée par le lieu.

— Je n’en suis pas capable.

J’ouvris la porte en même temps.

Elle resta un instant figée sur le seuil.

Son regard balaya lentement la pièce, et je perçus, sans m’y attarder, l’ébahissement sincère que le lieu provoquait chez elle.

Le bureau occupait le fond de la pièce, centré, massif, noir, sans fioritures. Devant lui, au centre exact de la salle, un tapis circulaire rouge sang, orné de motifs discrets que seul l’œil attentif pouvait remarquer.

À gauche du bureau, des étagères murales et des tiroirs verrouillés, rapports classés, documents codés, et quelques objets personnels strictement ordonnés.

À droite, un porte-manteau discret et la porte menant à ma chambre privée.

Près de l’entrée, sur la gauche quand on entre, un canapé en cuir noir et une table basse rectangulaire, vides, mais immaculées.

Derrière mon siège, une armoire murale coulissante, dissimulée à première vue, abritait plusieurs écrans reliés à l’ordinateur central.

Tout était calibré : température, humidité, lumières, surveillance.

Le bureau comportait un pavé tactile intégré, un microphone discret à activation manuelle et plusieurs tiroirs sécurisés par empreinte digitale.

Un espace pensé non pour recevoir, mais pour commander.

Je lui désignai le canapé d’un geste bref, l’invitant à s’asseoir.

Je posai mes affaires près de mon bureau et m’assis.

Non pas pour me reposer, mais pour juger ce qui allait m’être dit.

Il referma la porte derrière lui.

— Vous avez utilisé la clause silencieuse 316 pour faire entrer la personne que les conseillers avaient refusé de valider.

Son ton restait calme, mais inflexible.

— La clause autorise un accompagnant sous ma responsabilité.

— Elle autorise son entrée. Pas la création d’une fonction durable autour d’elle.

— Je n’ai pas créé de fonction durable. J’ai commencé une évaluation temporaire.

— Sans consulter ceux qui avaient rejeté l’idée.

— Ils avaient rejeté une fonction abstraite. Ils n’avaient pas encore examiné les conditions concrètes de son application.

— Vous les avez malgré tout placés devant le fait accompli.

— Devant un cas concret et réversible. Pas devant une décision définitive.

Il me fixa quelques secondes.

— Je les ai prévenus.

— Tu as bien fait.

Son expression ne changea pas.

— Vous saviez que je le ferais.

— Je savais que tu pouvais considérer cette initiative comme insuffisamment examinée. Ne pas la signaler aurait été contraire à ta fonction.

Il croisa les bras.

— Ils vous convoquent. Vous et votre questionneuse.

Je notai l’heure sur un post-it.

— L’entrée de Sena relevait de ma prérogative. La poursuite de l’expérience doit maintenant être examinée. Nous leur exposerons l’objectif, les risques déjà identifiés et les limites prévues. S’ils révèlent une défaillance valide, elle devra être corrigée. S’ils démontrent que l’expérience ne peut pas être correctement encadrée, elle prendra fin.

Je me levai.

— Allons-y.

Je fis un signe discret à Sena pour qu’elle me suive. Elle ne disait plus un mot. Ou plutôt, elle n’osait plus. Alors je pris la parole à sa place.

— Tu n’as aucune question ?

— Euh… Est-ce que tout ça… c’est à cause de moi ?

— Non. À cause de ma décision. Ta présence constitue la variable examinée, pas l’origine du désaccord.

Elle regarda autour d’elle, incertaine.

— Observe plutôt ce qui vient de se produire.

— Le majordome vous a dénoncées ?

— Il a signalé une initiative qu’il jugeait insuffisamment examinée aux personnes chargées de conseiller Kurokafu.

— Sans te demander l’autorisation ?

— Un mécanisme destiné à détecter mes erreurs serait inutile s’il devait d’abord obtenir mon accord.

Elle réfléchit.

— Donc il peut s’opposer à toi ?

— Il peut contester une décision et présenter ses raisons. Son opposition ne devient pas juste parce qu’elle existe. Mon ordre ne devient pas juste parce qu’il vient de moi.

Je repris ma marche.

— C’est l’une des différences entre l’ordre de mon père et celui que j’essaie de construire. Sous son règne, contester l’autorité exposait d’abord à la sanction. Ici, une objection doit être évaluée selon son contenu.

— J’ai quand même l’impression qu’il te parle un peu comme à une enfant.

— Il me connaît depuis mon enfance. Cette familiarité n’a aucune importance tant qu’elle ne dégrade pas son jugement ou l’exercice de sa fonction.

— Et ça ne te dérange pas ? Tu es Kurokafu.

— Kurokafu est une fonction, pas une dignité personnelle. Je n’ai pas besoin qu’il courbe l’échine. J’ai besoin qu’il transmette les informations qu’il estime pertinentes, y compris lorsqu’elles concernent mes propres décisions.

Elle se mit à rire légèrement, discrètement. Alors qu’on arrivait devant un ascenseur, je la regardai, en silence.

— C’est juste que… Toute la semaine, en plus de mes révisions, j’ai stressé à l’idée de te rencontrer. J’avais même regretté d’avoir accepté. Mais…

Elle me regarda droit dans les yeux.

— Maintenant, je me rends compte que je n’ai peut-être pas besoin d’avoir peur de Kurokafu tant que je n’en suis pas une ennemie.

L’ascenseur arriva. J’entrai et appuyai sur le bouton. Elle me suivit.

— Ta peur reposait sur des informations incomplètes. Sa disparition ne prouve pas que tu es en sécurité.

Elle tourna la tête vers moi.

— Donc je devrais quand même avoir peur ?

— Ce n’est pas la question. La peur peut signaler un risque réel comme déformer un risque faible. Son absence peut également être justifiée ou produire une fausse sécurité. Tu dois comprendre les règles, les conséquences et les informations disponibles. Pas chercher l’émotion correcte à ressentir face à moi.

Nous descendîmes dans une salle simple mais accueillante. Au centre, une table basse rectangulaire, en bois sombre aux lignes épurées, invitait à la discussion. Devant la table, un fauteuil unique, confortable, offrait une place privilégiée. De chaque côté, deux canapés légèrement plus longs, aux coussins moelleux, formaient un lieu propice à l’échange.

Au milieu de la table, des petites assiettes avec quelques gourmandises, fruits secs, biscuits fins, chocolats, attendaient patiemment d’être dégustées, comme une attention délicate et discrète.

Face au fauteuil principal, un large écran diffusait la visioconférence. Plusieurs caméras y étaient alignées, chacune identifiée : Argiope n°1 à 8 en haut, Phoneutria n°1 à 8 en bas. Certains manquaient à l’appel, occupés ailleurs certainement. Seuls cinq étaient connectés.

Avant d’activer la liaison, je me tournai vers Sena.

— Assieds-toi derrière mon fauteuil. Ne te montre pas encore à la caméra.

Elle obéit sans bruit, posant ses mains sur le dossier pour masquer sa présence.

Je vérifiai l’angle de la caméra, puis j’appuyai sur le bouton.

— Quand on parle du loup.

C’est la première phrase que j’entendis.

— Veuve Noire est préférable à loup, répliquai-je d’un ton net.

— Une distinction nécessaire, fit le Phoneutria numéro trois. Le loup chasse en meute. La Veuve Noire, elle, agit seule.

Un silence suspendu. Puis la réunion débuta.

L’Argiope numéro un prit la parole, direct :

— On ne va pas s’éterniser sur la raison de votre présence, Kurokafu. Nous ne voyons pas la personne que vous avez recrutée. Nous vous avions pourtant demandé de venir avec elle.

— Elle est ici et entend l’échange. Je la présenterai après l’exposé de vos objections.

L’Argiope numéro un fronça légèrement les sourcils.

— Pour quelle raison ?

— Son identité pourrait modifier votre évaluation de la fonction. Je veux d’abord entendre ce que vous pensez du principe, des risques et de la méthode indépendamment de la personne choisie.

— Était-elle informée de cette disposition ?

— Oui.

Il resta silencieux quelques secondes.

— Très bien. Commençons par la fonction.

Le Phoneutria numéro quatre intervint, agacé :

— Elle est têtue.

— Et donc ?

Je répondis d’un ton sec.

— Qu’avez-vous à avancer contre mon initiative ?

— La même chose que la dernière fois, confirma l’Argiope numéro deux, l’oncle de Sena.

Il poursuivit, la voix posée mais dure :

— Récemment, il y avait cette journaliste. Julia. Maintenant cette nouvelle décision ? Quelles sont vos limites ?

Le Phoneutria numéro deux prit à son tour la parole :

— Votre réflexion, c’était de choisir une personne extérieure au cercle de Kurokafu.

Quelqu’un qui vous poserait des questions, qui éprouverait vos choix. Un contrepoids, disiez-vous.

Il marqua une pause, puis soupira.

— Avons-nous vraiment besoin de débattre du risque que cela fait peser sur vous ? Et sur la personne, qui n’a aucun lien avec cette organisation ?

— Oui.

Je répondis sans détour, les yeux posés sur l’écran.

— Éclairez-moi davantage sur ce que vous avez vu, et que j’ai manqué.

Le Phoneutria numéro deux se raidit. Son irritation devint visible.

L’Argiope numéro un reprit calmement :

— Eh bien…

Il redressa légèrement le buste. Son visage restait neutre, presque impassible, mais sa voix se fit plus tranchante.

— Premièrement : la neutralité.

Une personne extérieure n’est jamais totalement neutre, même si elle le pense. Elle porte un vécu, des biais et une perception façonnée hors de notre cadre. Cela peut fausser l’équilibre du jugement que vous cherchez à éprouver.

— Deuxièmement : la sécurité.

Vous avez fait entrer une civile dans le noyau stratégique de l’organisation. Elle n’est ni entraînée ni préparée à résister à une extraction d’informations, mentalement ou physiquement. Si elle parle, même sans le vouloir, nous sommes exposés.

— Troisièmement : le cadre institutionnel.

Vous avez utilisé une prérogative existante pour introduire temporairement une personne extérieure. Mais cette prérogative ne définit ni sa fonction, ni ses accès, ni la durée de sa présence. Vous avez commencé seule une expérimentation que vos conseillers avaient refusé d’approuver en l’état, puis vous nous avez placés devant un cas déjà engagé.

— Quatrièmement : le précédent.

Après la mort du Luminara, vous avez déjà sélectionné personnellement une civile et conçu autour d’elle une fonction expérimentale que Kurokafu ne possédait pas. Julia a refusé avant toute intégration. Aujourd’hui, vous recommencez avec une nouvelle personne extérieure, toujours sans cadre préexistant. Ce n’est plus un événement isolé.

— Cinquièmement : la perception.

Certains agents vous observent. Ils vous respectent pour votre rigueur, votre maîtrise et votre froideur. Mais ces gestes isolés, non expliqués, nourrissent des récits, des doutes et des tensions.

Il croisa les bras.

— Vous dites vouloir éprouver vos raisonnements. Très bien. Mais votre méthode, elle, n’est pas éprouvée. Vous improvisez. Et dans cette structure… l’improvisation est rarement un acte de lucidité.

Un silence pesa sur l’écran. Il conclut, la voix plus basse :

— Voilà ce que nous voyons.

Maintenant, nous attendons ce que vous voyez.

Je laissai le silence se prolonger quelques secondes.

Les cinq objections ne relevaient pas du même problème. Elles devaient être examinées séparément.

— La première concerne la neutralité. Vous avez raison : une personne extérieure n’est pas neutre.

Je posai la main sur l’accoudoir.

— C’est précisément ce qui peut rendre sa présence utile. Je ne cherche pas une conscience dépourvue de biais. Je cherche une personne dont les biais, les catégories et les réflexes ne sont pas identiques aux nôtres. Une organisation peut devenir cohérente avec elle-même tout en cessant de percevoir ce qui lui échappe.

L’Argiope numéro un ne répondit pas.

— La deuxième objection concerne la sécurité. Elle est valide.

Le Phoneutria numéro deux releva légèrement le menton.

— Pour son arrivée, j’ai limité son accès à mes quartiers, aux zones autorisées et aux dossiers que j’ai personnellement sélectionnés. Elle ne possède aucun accès autonome aux systèmes opérationnels, aux identités des agents actifs ou aux localisations stratégiques.

— Et les opérations en cours ?

— Elles ne lui sont pas accessibles par défaut. Cela ne signifie pas qu’elle en sera systématiquement exclue.

Je marquai une pause.

— Si sa présence auprès d’une affaire active sert directement la fonction que nous examinons, elle pourra être autorisée après une évaluation spécifique du risque. Les informations communiquées seront limitées à ce qui lui est nécessaire, et elle demeurera sous la responsabilité de la personne dirigeant l’opération.

— La vôtre, le plus souvent.

— Probablement. Cette responsabilité devra néanmoins être désignée pour chaque affaire, pas supposée.

— Et lorsqu’elle restera au quartier général pendant votre absence ?

— Yobath sera responsable de ses déplacements, de ses accès et de sa sécurité.

Je regardai successivement les écrans.

— Ces mesures suffisent pour une présence provisoire. Elles devront être reprises précisément dans son contrat avant le début effectif de sa mission.

— Vous reconnaissez donc l’avoir fait entrer avant qu’un cadre durable soit établi ? demanda l’Argiope numéro un.

— Oui.

Un silence suivit.

— J’ai estimé que les mesures provisoires limitaient suffisamment le risque immédiat. Cette estimation peut être examinée. Elle ne prouve pas que le cadre actuel soit suffisant pour la suite.

Le Phoneutria numéro quatre croisa les bras.

— Et le cadre institutionnel ?

— Il n’existe aucune procédure correspondant à la fonction que je veux tester. J’ai utilisé mon autorité pour commencer une expérimentation limitée et réversible.

Je regardai successivement les cinq écrans.

— Cette autorité me permettait de l’initier. Elle ne suffit pas à rendre sa poursuite durable légitime sans examen de vos objections. C’est la raison de cette réunion.

— Julia constitue un précédent limité.

Je fis apparaître son dossier sur l’un des écrans secondaires.

— Elle n’a jamais intégré Kurokafu. Son refus a mis fin à la proposition, conformément aux conditions qui lui avaient été annoncées. Son cas ne démontre donc ni la réussite ni l’échec d’une fonction expérimentale.

Je refermai le dossier.

— Il démontre cependant que j’ai déjà conçu une proposition individuelle avant qu’une méthode institutionnelle existe pour encadrer ce type d’initiative. Votre objection est valide sur ce point. L’expérience actuelle doit posséder une durée définie, des limites d’accès, des critères d’interruption et une évaluation extérieure à ma seule appréciation.

L’Argiope numéro un acquiesça légèrement.

— Quant à la perception des agents, votre objection est également valide. Une décision exceptionnelle non expliquée peut être interprétée comme un privilège, une préférence personnelle ou une rupture arbitraire avec les procédures habituelles.

Je me calai contre le dossier.

— Si l’expérience se poursuit, sa fonction, ses limites et sa durée seront communiquées aux personnes concernées. L’identité de la questionneuse ne le sera pas au-delà de ce qui est nécessaire à sa sécurité et à son travail.

— Vous ne comptez donc plus simplement laisser les tensions apparaître ? demanda le Phoneutria numéro quatre.

— Les tensions peuvent révéler une faiblesse. Cela ne justifie pas de les produire par une information inutilement incomplète.

L’Argiope numéro deux reprit :

— En quoi cette prise de risque serait-elle nécessaire ? Et vous admettez avoir utilisé votre autorité avant qu’un cadre collectif soit établi. N’est-ce pas en contradiction avec ce que vous souhaitez défendre ?

— C’est une contradiction possible. Pas une conclusion suffisante.

Je croisai les jambes.

— Les décisions de Kurokafu sont actuellement examinées par des personnes formées par Kurokafu, à partir de catégories définies par Kurokafu et de données sélectionnées par ses propres services. Cette organisation réduit de nombreuses erreurs. Elle détecte moins facilement celles que l’ensemble de ses membres partage.

— Et une personne extérieure pourrait les détecter ? demanda le Phoneutria numéro quatre.

— Je l’ignore.

Le silence qui suivit fut bref.

— L’expérience sert précisément à le déterminer. Si elle n’apporte rien, elle prendra fin. Si elle révèle des variables que nous ne percevons plus, nous disposerons d’un nouvel outil de contrôle.

L’Argiope numéro deux ne détourna pas les yeux.

— Vous auriez pu nous consulter avant de la faire venir.

— Oui.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— Nos échanges précédents sont restés abstraits. Vous avez rejeté la proposition en raison de ses risques sans définir les conditions qui auraient permis de la tester. J’ai conclu qu’un cas concret produirait une analyse plus précise.

— Vous avez donc provoqué cette réunion.

— J’ai créé une situation réversible qui nous oblige à transformer une opposition générale en critères vérifiables. Ce choix était le mien. Le cadre qui en résultera ne doit pas dépendre uniquement de moi.

Je me penchai légèrement vers l’écran.

— Le risque n’annule pas le gain possible. Le gain possible ne justifie pas davantage un risque sans limite. Notre fonction consiste à définir ce qui peut être testé, selon quelles conditions et avec quelle possibilité d’interruption.

Silence complet.

L’Argiope numéro un prit à son tour la parole. Sa voix était calme, mesurée.

— Vous avez instauré une justice plus cohérente que celle de vos prédécesseurs. Elle repose sur des principes identifiables, et vous acceptez d’en corriger les contradictions lorsqu’elles apparaissent. Nous ne remettons pas cela en cause.

Il marqua une pause.

— Ce que nous questionnons maintenant, c’est le temps.

Il se pencha légèrement.

— Une réforme, même cohérente, demande un temps d’assimilation. Aujourd’hui encore, une partie des agents agit selon les réflexes hérités de votre père. Votre ordre n’a pas encore remplacé tous les mécanismes de l’ancien.

Il laissa le silence se déposer avant de poursuivre.

— Et si vous disparaissiez demain ? Qui porterait cette vision de la justice ? Qui la comprendrait suffisamment pour l’appliquer et la défendre ? Vous n’avez désigné aucun successeur. Aucun héritier.

Sa voix se fit plus grave.

— Cette fonction semble, elle aussi, dépendre entièrement de votre présence. La questionneuse étudie les dossiers que vous sélectionnez, vous accompagne et vous interroge. Si vous disparaissez, que devient-elle ? Nous n’accepterons pas une fonction qui n’existe qu’autour de vous.

Je restai silencieuse quelques secondes.

L’objection ne concernait plus seulement l’expérience.

— L’absence d’un nom ne permet pas de conclure à l’absence de préparation.

L’Argiope numéro un plissa légèrement les yeux.

— Vous préparez donc quelqu’un ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— Alors vous préoccupez-vous seulement de votre succession ?

— La question est légitime. Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer si la fonction examinée aujourd’hui est utile.

— Elle le permet si cette fonction ne peut pas survivre à votre absence.

— Alors examinons ce point.

Je fis apparaître plusieurs dossiers clos sur l’écran.

— La questionneuse doit-elle recevoir ses dossiers uniquement de Kurokafu, ou de plusieurs sources ? Qui évalue ses conclusions ? Qui peut suspendre ses accès ? Que devient son autorisation lorsque la personne portant le manteau change ?

Le Phoneutria numéro deux répondit :

— Si cette fonction doit survivre à votre absence, ses dossiers ne peuvent pas dépendre uniquement de vous.

L’Argiope numéro un poursuivit :

— Kurokafu, les Argiope et les Phoneutria pourront proposer des dossiers. Leur transmission restera soumise aux limites d’accès définies par le contrat de la questionneuse.

— Ses conclusions devront être jointes aux dossiers examinés, ajouta le Phoneutria numéro quatre. Elles seront consultables par Kurokafu, ainsi que par un Argiope et un Phoneutria chargés du contrôle de l’expérience.

Le Phoneutria numéro deux reprit :

— Ces deux responsables pourront également demander la suspension immédiate de ses accès si sa sécurité, la confidentialité des informations ou les limites de son contrat sont compromises.

— Cette suspension devra rester applicable jusqu’à un nouvel examen, précisai-je. Elle ne pourra pas être annulée par ma seule décision.

L’Argiope numéro un acquiesça.

— En cas d’absence temporaire de Kurokafu, l’Argiope et le Phoneutria désignés assureront le contrôle de la fonction avec la personne responsable de la sécurité de la questionneuse.

Il marqua une pause.

— En cas de changement de Kurokafu, l’autorisation individuelle de la questionneuse sera automatiquement suspendue. Le nouveau Kurokafu, un Argiope et un Phoneutria devront réexaminer sa présence avant de rétablir ses accès.

— La fonction ne dépendrait donc plus entièrement de la personne qui porte actuellement le manteau, dis-je.

— Son cadre pourrait lui survivre, répondit l’Argiope numéro un. Cela ne signifie pas que chaque questionneuse conserverait automatiquement son autorisation.

— Cette distinction est correcte.

Le Phoneutria numéro deux ne détourna pas les yeux.

— Cela répond à la continuité de cette fonction. Pas à votre succession.

— Correct. Ce sont deux dossiers distincts.

— Vous refusez donc toujours de répondre sur le second.

— Je refuse de produire une réponse improvisée. Aucun critère de succession, aucun candidat et aucune procédure de transmission n’ont été préparés pour cette réunion.

L’Argiope numéro un resta immobile quelques secondes.

— Alors ce dossier devra faire l’objet d’un examen séparé.

— Oui.

— Très bien. Restons sur la fonction. Les conditions que nous venons de définir devront apparaître dans le cadre de l’expérience.

— Cette objection est valide.

Plusieurs regards changèrent sur les écrans.

Je poursuivis :

— Je propose que l’expérience couvre la totalité des vacances universitaires de Sena, jusqu’à la reprise de ses cours.

— Avant l’ouverture du premier dossier, ses dates exactes, sa rémunération, son droit de mettre fin à l’expérience, ses obligations de confidentialité, ses limites d’accès et les conditions de ses déplacements seront consignés dans un contrat écrit. Une copie lui appartiendra.

Le Phoneutria numéro quatre releva légèrement la tête.

— Elle pourra donc partir avant la fin de ses vacances ?

— À tout moment. Elle devra restituer ses accès et respecter les obligations qui survivront à la rupture du contrat, mais son départ ne constituera ni une faute ni une trahison.

— Et l’organisation pourra également mettre fin à l’expérience ?

— Selon les conditions prévues par le contrat. Une violation des limites d’accès, une mise en danger de Sena ou un risque immédiat pour la sécurité permettra à l’un des deux cercles de demander sa suspension temporaire. Cette suspension restera applicable jusqu’à un nouvel examen.

L’Argiope numéro deux fronça les sourcils.

— Même si vous la jugez excessive ?

— Une limite qui cesse d’exister dès que je la conteste n’est pas une limite.

— À la reprise de ses cours, poursuivit l’Argiope numéro un, un Argiope et un Phoneutria devront évaluer séparément son utilité, les risques produits et les conditions nécessaires à une éventuelle prolongation.

— C’est acceptable.

Les conseillers restèrent silencieux.

L’Argiope numéro un consulta brièvement les autres écrans.

— Les conditions proposées répondent à une partie de nos objections. Elles ne suffisent pas encore à valider la personne que vous avez choisie.

— Je ne vous demande pas de la valider sans l’examiner.

L’Argiope numéro deux reprit :

— Son identité peut-elle modifier notre évaluation des risques ?

— Oui. Elle peut également modifier votre perception de son utilité. C’est pour cette raison que je voulais que la fonction soit examinée en premier.

Le Phoneutria numéro trois esquissa un sourire.

— Alors montrez-nous maintenant la variable que vous dissimulez derrière votre fauteuil.

Je coupai momentanément le micro et la caméra.

Je me tournai vers Sena.

— Ils ont évalué la fonction sans connaître ton identité. Ils vont maintenant évaluer la personne.

Elle serra légèrement son carnet.

— Si tu ne souhaites plus poursuivre, je mets fin à l’échange. Il n’y aura ni sanction ni justification à fournir.

Elle inspira, puis se redressa.

— Non. Je continue.

— Alors assieds-toi dans le champ de la caméra.

— Euh…

FIN DE CHAPITRE

Chapitre terminé

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