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Luminara Chapitre 5

Kurokafu

Quand je me réveille, il est déjà midi.

Je me change, me lave, puis quitte ma chambre pour rejoindre mon restaurant habituel.

Dans la zone neutre, sur la place publique, j’aperçois la Veuve Brune assise seule sur un banc. Elle semble revenir de la zone centrale. Je m’approche avant qu’elle ne me remarque.

— Comment tu vas ? lui demandé-je en m’asseyant à ses côtés.

Elle tourne la tête.

— Oh, tu es là. Je vais très bien. Et toi ?

— Bien aussi. Tu n’es finalement pas morte. Tu as même pu boire un vin de très bonne qualité.

Elle laisse échapper un rire.

— C’est l’avantage d’être une belle femme. On nous offre toutes sortes de produits haut de gamme.

— Tu n’as pas couché pour arriver à tes fins, tout de même ?

— Non. Pour qui tu me prends ? Je n’en ai pas eu besoin. Ils étaient pressés, alors ils m’ont laissée patienter dans une chambre avec une bouteille.

— Et si elle avait été empoisonnée ?

— Je serais morte.

— Tu n’as plus rien à perdre, toi.

Son sourire s’efface légèrement.

— Est-ce que les agents de Kurokafu ont encore quelque chose à perdre ? Qu’avons-nous de précieux à protéger alors que nous avons déjà donné notre vie ?

Je ne réponds pas.

Ses paroles continuent pourtant d’exister dans mon esprit.

Pourquoi vivons-nous ?

Pourquoi devrions-nous nous attacher à notre vie ?

Si nous acceptons encore des missions dont nous pouvons ne jamais revenir, c’est peut-être que nous ne tenons déjà plus réellement à cette vie. Les précautions que nous prenons servent d’abord à assurer le succès de la mission. Notre survie n’est qu’un moyen de poursuivre notre fonction.

— Tu es encore là ? demande-t-elle.

— Oui.

— Je ne parlais pas à toi.

Elle désigne quelque chose derrière mon épaule.

— Le Faucheur est là.

Je me retourne.

Il se tient juste derrière nous, immobile, comme s’il écoutait depuis plusieurs minutes.

— On se croisera chaque fois que je viendrai ici ? demande-t-il.

La Veuve Brune se lève brusquement.

— Allons manger ! Nous devons fêter le succès de la mission !

— Il y avait déjà une fête hier, répond le Faucheur. Tu veux en organiser une seconde ?

Elle le fixe, offensée.

— Pardon ?

Nous rejoignons le restaurant où je comptais me rendre.

À table, la Veuve Brune demande au Faucheur de raconter ce qui s’est passé de son côté pendant la mission. Il répond avec la précision habituelle de sa branche. Peu de détails inutiles. Des faits, des déplacements, des conséquences.

Je ne l’écoute que partiellement.

Je regarde les deux agents assis devant moi.

Je donne ma vie à une organisation dont je ne connais même pas le chef.

Pourtant, une partie de moi apprécie cet environnement.

Je suis correctement payé. La dernière mission m’a permis d’obtenir deux semaines de congé. Je mange mieux que je ne le faisais avant mon recrutement. Je possède un lit, un rôle, des compétences reconnues et une place déterminée dans une structure immense.

Malgré cela, quelque chose reste vide.

Au terme de mes deux semaines de congé, je crois enfin comprendre ce qui me manque.

Une identité.

Une empreinte est une marque qui permet de distinguer un individu de tous les autres.

La mienne a disparu le jour où je suis devenu Luminara.

La Veuve Brune me jette son mouchoir sur la tête.

— Qu’est-ce que tu as ?

Je retire le tissu.

— J’ai une question pour vous deux.

Mon ton attire immédiatement leur attention.

— Lequel d’entre vous a déjà rencontré le chef ?

Ils se regardent comme si la question elle-même constituait une anomalie.

Le Faucheur répond le premier :

— Je ne l’ai jamais vu. Je ne sais même pas si mon Phoneutria l’a déjà rencontré. Ce ne sont pas des questions que les Faucheurs se posent.

La Veuve Brune affiche un sourire intrigué.

— Pourquoi cela t’intéresse-t-il soudainement ?

— La curiosité n’est pas toujours mortelle.

Je regarde le Faucheur.

— Je sais. Dans notre milieu, elle peut le devenir. Mais je ne pense pas que cette question me tuera.

Il lève légèrement la main, comme pour signifier qu’il m’aura prévenu.

La Veuve Brune reprend une bouchée avant de répondre :

— Je suis passée dans sa demeure tout à l’heure pour remettre la bouteille qu’on m’avait offerte. Une collègue m’a affirmé que ce vin était particulièrement rare.

Même le Faucheur semble intéressé.

— Décris-nous Kurokafu.

Elle éclate de rire.

— Vous imaginiez quoi ? Qu’il allait me recevoir en personne ? Je ne suis qu’une Veuve Brune. Nous recevons parfois un traitement particulier, mais pas à ce point.

Elle réfléchit.

— Certaines de mes collègues l’ont déjà vu. Moi, j’ai seulement été reçue par l’un de ses majordomes.

Le Faucheur ne pose pas d’autre question.

Je regarde mon assiette.

Évidemment, je ne saurai jamais pour qui j’ai travaillé.

FIN DU RÉCIT

Julia tourna la page.

Elle était blanche.

Elle revint en arrière, parcourut les dernières lignes, puis referma brutalement le manuscrit.

— Vous essayez de me faire croire que cela se termine comme ça ?

La Veuve Brune, adossée au mur du bureau, ne réagit presque pas.

— C’est la fin de son récit, que cela te convienne ou non.

— Quelques dizaines de pages pour résumer toute une vie ? Ne vous moquez pas de moi.

Julia se leva, le manuscrit toujours entre les mains.

— Où est la suite ? Qu’est-ce qui lui est arrivé après ce repas ? Pourquoi m’avoir amenée ici pour me montrer quelque chose d’aussi incomplet ?

La Veuve Brune échangea un regard avec le Faucheur.

— Je me suis battue pour que tu puisses lire ces mémoires. Kurokafu les a étudiées avant toi et en a retiré toutes les informations qui pouvaient compromettre l’organisation. Des missions, des lieux, des noms, des méthodes… Il ne reste que ce qui pouvait t’être transmis.

Julia la fixa.

— Vous parlez de lui au passé depuis mon arrivée.

La Veuve Brune ne répondit pas.

Le silence suffit.

Julia baissa lentement les yeux vers le manuscrit.

— Il est mort.

— Oui, répondit le Faucheur.

— Depuis quand ?

— Avant que nous venions te chercher.

Elle serra davantage la couverture entre ses doigts.

— Depuis le début…

Les premières lignes lui revinrent.

Le réveil à midi.

La place publique.

Le restaurant.

Les congés.

Les questions qu’il se posait comme s’il disposait encore d’un avenir pour y répondre.

Julia s’assit lentement.

— Il ne savait pas que quelqu’un lirait ça.

— Il l’espérait, corrigea la Veuve Brune.

Le Faucheur désigna les dernières pages.

— Tu n’as pas lu son message final.

Julia releva les yeux.

— Il y en a un ?

— La fin du récit n’est pas la fin du manuscrit. Le message a été écrit séparément. Probablement bien avant sa dernière mission.

Elle rouvrit le livre et feuilleta les pages jusqu’à trouver une feuille différente des autres.

L’écriture y était plus lente.

Plus régulière.

À celui ou celle qui lira ces mots,

Je ne connais ni ton nom ni la raison qui t’a conduit jusqu’à ces pages.

Je ne peux même pas te donner le mien.

Pendant longtemps, j’ai cru qu’une identité était quelque chose que les autres nous reconnaissaient. Un visage, un métier, une réputation, une place dans la mémoire de quelqu’un.

Puis je suis devenu Luminara.

J’ai appris à disparaître, à observer sans être vu, à entrer dans la vie des autres sans y laisser de trace. J’ai accompli ma fonction correctement. Peut-être trop correctement.

Ces pages sont ce que j’ai décidé de conserver de moi.

Elles ne contiennent pas toute ma vie. Une vie entière ne tient pas dans un livre. Elles contiennent seulement ce que j’ai refusé de laisser disparaître.

Si tu es arrivé jusqu’ici, alors mon existence n’a pas été entièrement réduite à un rapport de mission, à un code ou à une date de décès.

Je ne te demande pas de me comprendre.

Je te demande seulement de croire que j’ai existé.

Et si une seule de mes questions devient un jour la tienne, alors j’aurai laissé une empreinte quelque part.

Avec sincérité,

Un inconnu

Julia relut les dernières lignes.

Ses yeux se remplirent progressivement de larmes.

Elle tenta d’abord de les retenir, puis abandonna. Sa respiration se brisa et elle ramena une main devant sa bouche.

La Veuve Brune baissa la tête.

Même le Faucheur détourna légèrement le regard.

— C’était un bel homme, murmura Julia. Physiquement… mais pas seulement.

Elle essuya une larme du revers de la main.

— Je ne connaissais presque rien de lui. Je ne savais pas qui il était réellement, ce qu’il faisait lorsque nous ne nous voyions pas, ni même son nom.

Sa voix trembla.

— Pourtant, je crois que je suis tombée amoureuse de ce qu’il m’a laissé voir.

La Veuve Brune s’approcha.

— Tu as compté pour lui.

Julia releva les yeux.

— Il parlait de moi ?

— Plus que ce qui apparaît dans la version que tu as lue. Ta rencontre l’a obligé à regarder sa vie autrement. Il s’est demandé ce qu’il possédait encore en dehors de sa fonction. Je ne peux pas affirmer que tu es la seule raison pour laquelle il a écrit, mais tu fais partie de celles qui l’ont poussé à laisser quelque chose derrière lui.

Julia regarda longuement le manuscrit.

Puis son attention revint aux deux agents présents dans son bureau.

— Qu’allez-vous me faire maintenant ?

La Veuve Brune recula de quelques pas.

Le Faucheur prit la parole.

— Ton refus de rejoindre Kurokafu ne sera pas considéré comme une hostilité.

Julia fronça les sourcils.

— Je n’ai encore rien refusé.

— Non. Mais tu dois connaître les conséquences avant que la proposition te soit présentée.

— Vous n’allez pas me tuer ?

— Les pages que tu as lues ont été sélectionnées et censurées. Tu ne possèdes aucun nom exploitable, aucune localisation précise, aucune opération en cours et aucune méthode suffisamment complète pour compromettre directement l’organisation.

Il tendit la main.

Julia hésita, puis lui remit le manuscrit.

— Deux décisions te sont proposées. Tu peux refuser toute intégration et reprendre ta vie. Tu conserveras ce que tu as lu, mais aucune preuve matérielle ne quittera cette pièce.

— Et l’autre décision ?

— Demander à rejoindre Kurokafu dans le cadre d’une fonction expérimentale.

Julia le dévisagea.

— Pourquoi moi ?

Le Faucheur posa le manuscrit dans une sacoche rigide.

— Les mémoires du Luminara ont révélé une hypothèse à Kurokafu.

— Laquelle ?

— Cet homme possédait une fonction, des compétences reconnues, une rémunération et des périodes de repos. Pourtant, il décrivait la sensation de ne plus exister en dehors de son rôle.

Le Faucheur verrouilla la sacoche.

— Kurokafu veut déterminer s’il s’agissait d’une difficulté propre à cet agent ou d’un effet produit par notre structure.

Julia resta silencieuse.

— Et je servirais d’expérience.

— Oui.

Il ne chercha pas à atténuer le mot.

— Le récit te décrit comme ambitieuse, attachée à ton métier et capable de poursuivre un objectif personnel sans attendre qu’une institution le définisse à ta place. Kurokafu veut savoir si une personne peut travailler pour l’organisation sans que sa fonction y efface le reste de son identité.

— Je continuerais à être journaliste ?

— Si cette activité peut coexister avec les obligations de Kurokafu, ta sécurité et celle des agents. Rien ne garantit encore que ce soit possible.

— Donc vous ignorez même ce que je deviendrais chez vous.

— La branche, les limites de ta fonction, tes accès et la possibilité de la quitter devraient être déterminés avant toute intégration définitive. Cette proposition ouvre une évaluation. Elle ne constitue pas encore ton recrutement.

Julia s’appuya contre son bureau.

— Je pourrais simplement oublier tout cela et continuer ma vie.

— Oui.

— Que me conseillerait-il ?

Elle désigna le manuscrit.

Le Faucheur regarda la sacoche.

— Je ne peux pas parler à sa place. Au vu de ce qu’il a écrit, je suppose qu’il aurait compris ton choix de rester à l’écart.

— Et toi ?

— Mon intérêt opérationnel serait que tu renforces nos rangs. Cela ne signifie pas que cette décision serait la meilleure pour toi ni pour Kurokafu.

Julia consulta machinalement l’heure.

— Je dois répondre maintenant ?

— Non. Tu peux disposer de vingt-quatre heures.

Elle releva brusquement les yeux.

— Vous me laisserez seule pendant ce délai ?

— Non. Tes communications seront suspendues et nous resterons sur place. Tu pourras poser les questions nécessaires à ta décision, tant qu’elles n’exigent pas de nouvelles informations confidentielles.

La Veuve Brune regarda le Faucheur.

— Kurokafu a réellement prévu tout ça ?

— Mon Phoneutria m’a transmis les directives portant sa validation.

Julia observa la porte de son bureau.

— Kurokafu n’est donc pas dehors.

— Non.

— Et si je possède déjà ma réponse ?

— Tu peux la donner. Je te demanderai seulement si tu souhaites utiliser le délai avant qu’elle soit considérée comme définitive.

Julia inspira profondément.

— Je refuse de rejoindre Kurokafu.

La Veuve Brune ne bougea pas.

Le Faucheur non plus.

— Pour quelle raison ? Tu n’es pas obligée de nous la fournir, mais elle peut permettre d’évaluer la proposition.

Julia posa les mains sur le bord du bureau.

— Je suis journaliste.

Elle marqua une pause.

— Pas seulement parce que j’écris des articles ou parce que je veux être reconnue. C’est la manière dont j’ai choisi de regarder le monde. Les secrets que je découvrirais chez vous finiraient par entrer en conflit avec ce que je considère comme mon devoir.

Elle fixa le Faucheur.

— Même si je vous promettais aujourd’hui de me taire, je ne pourrais pas garantir que cette promesse résisterait à tout ce que je pourrais apprendre.

Son regard descendit vers ses mains.

— Et vous tuez des gens. Je ne pourrais pas prétendre enquêter honnêtement sur les autres tout en décidant que votre organisation doit échapper à cette même honnêteté.

Le Faucheur acquiesça.

— Souhaites-tu utiliser le délai prévu avant que ton refus soit enregistré comme définitif ?

— Non. Mon métier n’est pas une activité que je peux séparer de mes principes. Ma réponse ne changera pas demain.

— Alors la proposition prend fin ici.

Julia ferma les yeux un instant.

— Il aurait compris ?

— Probablement. Je ne peux rien affirmer de plus.

Le Faucheur ouvrit une poche latérale de sa veste et en sortit un petit dispositif.

— Il reste la procédure de sécurité.

Julia regarda l’appareil.

— Que devez-vous faire ?

— Vérifier tes appareils, tes sauvegardes, tes notes et les communications effectuées depuis notre arrivée. Toute copie du manuscrit ou toute information directement exploitable sera supprimée ou saisie.

— Et si je refuse que vous fouilliez dans mes affaires ?

— Cette vérification ne dépend pas de ton consentement.

Le ton du Faucheur ne changea pas.

— Tu peux coopérer, rester consciente et observer chaque opération. Si tu t’y opposes physiquement, nous t’immobiliserons et procéderons malgré tout.

Julia le fixa longuement.

— Voilà donc la liberté que vous m’accordez.

— Tu étais libre de refuser la proposition. Tu n’es pas libre de conserver des éléments susceptibles de compromettre Kurokafu.

— Et qui décide de ce qui vous compromet ?

— Les critères ont été définis avant notre arrivée. Nous ne supprimerons ni tes travaux personnels, ni tes recherches, ni les documents sans lien avec nous.

Julia tourna la tête vers la Veuve Brune.

— Tu savais ?

— Oui.

— Et cela ne te dérange pas ?

La Veuve Brune haussa légèrement les épaules.

— Cela me dérangerait davantage de découvrir que tu as conservé un enregistrement et qu’un autre Faucheur a reçu l’ordre de régler le problème plus tard.

Julia resta silencieuse.

Puis elle déverrouilla son téléphone et le posa sur le bureau.

— Faites-le devant moi.

Le Faucheur prit l’appareil.

— C’était également prévu.

La Veuve Brune s’installa devant l’ordinateur pendant qu’il reliait le téléphone au dispositif de contrôle. Une connexion chiffrée s’établit avec l’équipe restée à l’extérieur.

Les fichiers récents furent examinés.

Les photographies.

Les enregistrements audio.

Les sauvegardes automatiques.

Les messages envoyés.

L’historique du réseau local.

Julia observait chaque écran et demandait parfois ce qu’ils vérifiaient. Le Faucheur répondait lorsque l’information ne révélait rien d’opérationnel.

Aucune photographie du manuscrit ne fut trouvée.

Aucun enregistrement de la conversation.

Aucune copie envoyée vers un espace distant.

La Veuve Brune inspecta ensuite les carnets posés sur les étagères, les feuilles présentes sur le bureau et le matériel dissimulé dans les tiroirs. Elle découvrit un dictaphone, mais son dernier fichier remontait à plusieurs jours.

Le Faucheur referma l’ordinateur.

— La vérification est terminée.

Julia récupéra son téléphone.

— Vous allez me surveiller après votre départ ?

— Temporairement.

— Pendant combien de temps ?

— Jusqu’à ce que le risque d’une copie différée ou d’un contact avec un tiers soit considéré comme négligeable.

— Et si j’écris sur lui ?

Elle désigna la sacoche contenant le manuscrit.

— Tu peux écrire sur le Luminara et sur ce que son histoire t’a fait comprendre. Tu ne dois pas chercher à identifier les agents, les lieux ou les procédures dont tu as aperçu des fragments.

— Et si je mentionne Kurokafu ?

— Le nom existe déjà dans suffisamment de récits pour qu’une nouvelle histoire ne constitue pas, à elle seule, une menace. Ce sont les éléments vérifiables qui nous intéressent.

Le Faucheur se leva.

La Veuve Brune resta quelques secondes devant Julia.

— Je suis désolée que tu n’aies pu lire que cette version.

Julia regarda la sacoche.

— Ce n’est pas seulement une version.

— Non ?

— Je l’ai lu. Il voulait laisser une trace. Maintenant, quelqu’un sait qu’il a existé.

La Veuve Brune esquissa un sourire.

Puis elle rejoignit le Faucheur.

Dehors, un fourgon sombre attendait le long du trottoir. Cinq agents sécurisaient le périmètre. Le Faucheur remit la sacoche à l’un d’eux, qui en vérifia immédiatement les attaches avant de monter à bord.

Le véhicule repartit avec le manuscrit.

La Veuve Brune et le Faucheur furent pris en charge par un Caméléon chargé de les reconduire vers leur point d’extraction.

La nuit tomba progressivement sur les montagnes.

Pendant une halte, la Veuve Brune s’installa à l’écart et contempla la pleine lune en faisant tourner une boisson dans son verre.

À quelques mètres, le Faucheur lançait des couteaux contre une cible improvisée.

Le bruit régulier des lames finit par l’agacer.

— Tu pourrais arrêter un moment ?

Il lança une dernière fois, récupéra ses couteaux, puis vint s’asseoir à côté d’elle.

— Je n’ai pas vu le chef, dit-il. Tu peux cesser d’essayer de me faire avouer le contraire.

— Comment as-tu reçu toutes ces instructions, alors ?

— Mon Phoneutria me les a transmises.

— Peut-être que le chef est simplement timide.

— J’en doute. Plusieurs de mes camarades l’ont rencontré et je ne pense pas qu’ils obéiraient à quelqu’un de—

— C’était une plaisanterie.

Le Faucheur se tut.

— Ah.

La Veuve Brune but une gorgée.

— Elle a donc lu la mémoire d’un seul Luminara et décidé de proposer une place à Julia.

— Elle n’a pas conclu que tous les agents étaient identiques à lui.

— Comment le sais-tu ?

— La directive parlait d’une hypothèse à vérifier.

Il planta l’une de ses lames dans le sol devant lui.

— Le Luminara avait perdu la sensation d’exister en dehors de sa fonction. Julia possède une ambition personnelle suffisamment forte pour entrer en conflit avec une intégration totale.

— Kurokafu voulait voir laquelle des deux identités gagnerait ?

— Ou si elles pouvaient coexister sans que l’une efface l’autre.

La Veuve Brune contempla le contenu de son verre.

— Julia a refusé avant même le début.

— Ce refus constitue déjà une réponse. La fonction proposée n’était pas compatible avec la manière dont elle définit son métier.

— Tu ne trouves pas étrange qu’on lui ait laissé ses souvenirs ?

— Le manuscrit était censuré. Aucun élément opérationnel actuel ne lui a été communiqué. Nous avons vérifié l’absence de copie.

— Elle pourrait quand même écrire sur nous.

— Elle pourrait écrire une histoire impossible à authentifier parmi des dizaines d’autres.

La Veuve Brune sourit faiblement.

— Le chef savait donc qu’elle pouvait refuser.

— Sans cette possibilité, ce n’aurait pas été une expérience sur les aspirations d’un agent. Seulement un recrutement forcé.

Le silence s’installa.

Quelques instants plus tard, la Veuve Brune reprit :

— Le Luminara avait tout de même du génie. Écrire un livre pour continuer d’exister après sa mort… Nous n’avons pas tous ce luxe.

— À notre mort, nous resterons au moins dans les souvenirs du chef.

Elle tourna la tête vers lui.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je suis encore nouveau, donc je ne sais pas depuis combien de temps cela existe. Lors de l’épreuve de sélection, Kurokafu a cité le nom, le prénom et l’âge de plusieurs agents morts au service de l’organisation.

— Tu crois que le chef connaît tous les membres de Kurokafu ?

— Au moins les défunts. Beaucoup d’agents le pensent.

La Veuve Brune redressa légèrement le dos.

— Voilà qui me donne encore plus envie de le rencontrer.

— Ce n’était pas le but de mon explication.

— Tu en sais beaucoup pour un nouveau. Tu n’as pas une parole mémorable à partager ? Une phrase particulièrement sage ?

— Non.

Elle soupira.

— Tu es vraiment inutile.

Elle se leva et rejoignit le véhicule.

Plus tard, ils attendirent ensemble l’arrivée d’un wagon.

Le Faucheur fixait les rails.

— Nous ne devrions plus nous parler.

La Veuve Brune haussa un sourcil.

— Pourquoi ?

— S’attacher à des collègues complique les décisions et augmente les pertes.

— Tu penses que le Luminara aurait été d’accord avec toi ?

— L’avis d’un mort ne modifie pas les risques.

— Ce n’était pas ma question.

Le grondement du wagon se rapprocha.

Le Faucheur ne répondit pas.

La Veuve Brune sourit.

— Dès que nous serons montés, nous redeviendrons des inconnus. Cela te convient, mon cher ?

— Parfaitement.

Le wagon s’immobilisa devant eux.

Elle posa un pied à l’intérieur, puis se retourna.

— Ne meurs pas, le Faucheur.

Il la regarda quelques secondes.

— Toi non plus.

Ils montèrent dans le même wagon et s’installèrent à des extrémités opposées, comme s’ils ne s’étaient jamais rencontrés.

Ailleurs, derrière l’entrée condamnée d’une grande librairie, plusieurs agents traversèrent un passage étroit.

La paroi se referma derrière eux.

Au-delà s’étendait une salle sombre, immense, dont les étagères disparaissaient dans la pénombre. Des milliers de livres y étaient rangés, protégés de l’humidité, de la poussière et du temps.

Au centre se trouvait un bureau éclairé par une unique lampe.

Une jeune bibliothécaire entra précipitamment dans la salle.

Elle s’immobilisa lorsqu’elle aperçut la personne assise derrière le bureau.

— Ku… Kurokafu ? C’est réellement vous ?

Llina leva les yeux vers elle.

— Prenez la mémoire du Luminara ainsi que son Livre de Vie.

La bibliothécaire s’approcha des Faucheurs.

— Rangez ses mémoires avec celles des autres Luminara. Placez son Livre de Vie sur mon bureau et ajoutez-y une étiquette rouge. Je le lirai dès que les rapports concernant sa mort auront été examinés.

— Bien, Kurokafu.

La jeune Caméléon récupéra les deux ouvrages et s’empressa d’exécuter l’ordre. Ses gestes manquaient encore de fluidité. Probablement son premier mois dans cette fonction.

Elle disparut ensuite entre les étagères.

Un Phoneutria et un Argiope entrèrent à leur tour.

Le Phoneutria s’arrêta devant le bureau.

— L’un de mes Distordica a retrouvé la conductrice impliquée dans la mort du Luminara. Nous connaissons son domicile. Dois-je envoyer un Faucheur ?

Llina posa son verre de vin.

— Pour quelle mission ?

Il hésita légèrement.

— L’éliminer.

— Vous venez de la qualifier de conductrice impliquée. Le rapport la qualifie-t-il d’assassin ?

— Elle conduisait le véhicule qui l’a percuté.

— Cela établit un lien causal. Pas une intention homicide. Exposez les faits.

L’Argiope consulta le dossier qu’il tenait.

— Aucun lien antérieur avec le Luminara. Aucun signe de préméditation. Elle n’avait consommé ni alcool ni substance. Elle est restée sur place, a appelé les secours et a coopéré avec les autorités.

Il tourna une page.

— La Veuve Brune et le Faucheur présents ont tous deux décrit la collision comme un accident.

— Une négligence grave ?

— Rien de démontré à ce stade.

— Une altération des preuves ?

— Aucune.

Llina regarda le Phoneutria.

— Alors aucune donnée ne justifie l’envoi d’un Faucheur.

Il contracta légèrement la mâchoire.

— L’un des nôtres est mort.

— Ce fait justifie une enquête. Il ne transforme pas automatiquement la personne impliquée en cible.

— Et si les autorités ne la condamnent pas ?

— Leur décision ne déterminera pas mécaniquement la nôtre. Mais nous ne corrigerons pas une absence de preuve par une exécution.

Llina rapprocha le dossier.

— Si un élément nouveau établit une intention, une négligence volontaire ou une manipulation de l’accident, présentez-le-moi. En l’état, aucune opération ne sera autorisée contre elle.

L’Argiope posa les yeux sur le manuscrit du Luminara.

— Ses mémoires indiquent qu’il ne tenait plus réellement à sa vie.

— Elles indiquent qu’il s’interrogeait sur sa valeur et sur son identité.

Llina ouvrit le dossier à la dernière page.

— Elles ne constituent ni une demande de mort ni une autorisation donnée à une inconnue de le tuer.

— Vous ne pensez pas qu’il aurait accepté cette fin ?

— Je n’en sais rien.

La réponse tomba sans hésitation.

— Nous savons qu’il a écrit pour laisser une trace. Nous savons qu’il continuait à travailler, à nouer des relations et à chercher une réponse à ses questions. Ajouter à ses mots un désir de mort qu’il n’a pas formulé serait une interprétation insuffisamment fondée.

Le Phoneutria acquiesça enfin.

— Aucune opération contre la conductrice.

— Aucune. Faites-moi seulement transmettre les conclusions définitives de l’enquête lorsqu’elles seront disponibles.

Il referma son dossier.

Llina reprit son verre et observa l’étiquette de la bouteille.

— Autre sujet. Quel était le code de la Veuve Brune qui a rapporté ce vin ?

Le Phoneutria chercha brièvement dans ses données.

— VBA50490138.

— Faites-lui transmettre mes remerciements.

— Pour une bouteille ?

— Le geste peut être reconnu sans modifier son rang ni ses affectations.

L’Argiope esquissa un sourire discret.

— Elle espérait surtout vous rencontrer.

— Ce souhait peut être examiné séparément. Un cadeau ne lui donne aucun droit sur mon identité.

— Souhaitez-vous néanmoins la recevoir ?

Llina goûta une nouvelle fois le vin.

— Peut-être. Sa curiosité ne constitue pas une raison suffisante. La qualité de cette bouteille non plus.

Elle reposa son verre.

— Je déciderai lorsque j’aurai une raison plus pertinente.

Le Phoneutria inclina la tête.

— Autre chose ?

— Non. Vous pouvez disposer.

Les deux conseillers quittèrent la bibliothèque.

Les Faucheurs présents reprirent leur position dans le silence.

La jeune bibliothécaire revint quelques minutes plus tard et déposa le Livre de Vie sur le bureau. Une étiquette rouge dépassait de la couverture.

Llina posa une main dessus.

La mémoire du Luminara avait rejoint les autres récits de sa branche.

Ce livre-ci contenait autre chose.

Les missions connues.

Les décisions prises.

Les contradictions relevées.

Les témoignages de ceux qui l’avaient rencontré.

Les éléments que lui-même n’avait pas choisis pour son récit.

Llina ouvrit la première page.

— Voyons ce que tu as laissé derrière toi.

FIN DE CHAPITRE

FIN DE LUMINARA

Chapitre terminé

Fin du chapitre.

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