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Ce que je crois voir (2)

Kurokafu

Un petit frisson me passa dans le dos.

Super.

J’avais réussi à rendre la conversation beaucoup moins rassurante.

— Si les faits conduisent à ta condamnation, poursuivit-il, tu ne peux pas compter sur sa sympathie, ton ancienneté, ton affection pour elle ou la sienne pour toi afin de modifier artificiellement le résultat.

— Mais si les faits sont faux, elle écoute.

— Oui.

— Si quelqu’un trouve une erreur, elle corrige.

— Oui.

— Donc…

Je levai les mains.

— C’est justement ça que je comprends pas. Tu me racontes tout ça comme si elle était terrifiante, mais dans chacune de tes histoires elle vérifie les faits avant d’agir.

Je me penchai vers lui.

— Elle laisse les gens la contredire. Elle corrige ses propres règles. Elle a même accepté qu’un Faucheur refuse de tirer quand l’ordre ne correspondait plus à la situation réelle.

Je secouai légèrement la tête.

— C’est terrible, peut-être. Mais ce n’est pas injuste.

— Je n’ai jamais dit le contraire.

Il se redressa.

— Sous beaucoup de dirigeants, on apprend à lire les humeurs du chef. Quand parler. Quand se taire. Qui flatter. Quelle erreur peut être pardonnée si elle vient de la bonne personne.

Il désigna vaguement les documents autour de lui.

— Avec elle, cette stratégie sert beaucoup moins.

— Parce qu’elle s’en fiche.

— Parce que l’argument doit survivre à l’absence de faveur personnelle.

Il remit correctement ses lunettes.

— Ça paraît plus simple.

— Ça l’est pas ?

— Non.

Il me regarda.

— Parce qu’il reste moins d’endroits où cacher une médiocrité derrière la relation que l’on entretient avec la personne au sommet.

Je restai silencieuse.

Bon.

Là, j’avais peut-être sous-estimé deux ou trois trucs.

— Et pourtant elle me laisse dire « Llina ».

Son œil se crispa de nouveau.

Je souris.

— Tu fais exprès.

— Un peu.

— Je vais finir par demander qu’on vous sépare uniquement pour cette raison.

— Ce serait un abus de pouvoir.

Il me regarda.

Puis soupira.

— Je sais.

— Tu vois ? Elle déteint déjà sur toi.

— Ne pousse pas.

Je ris légèrement.

Ça faisait du bien.

La discussion était devenue beaucoup trop sérieuse.

Mon oncle récupéra mon contrat.

— Donne-moi ça.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux voir exactement ce qu’ils ont accepté.

Il commença à lire.

Plusieurs minutes passèrent.

Cinq, peut-être.

Je commençais à regretter de ne pas avoir pris mon ordinateur.

Enfin, il releva les yeux.

— Tu as beaucoup de liberté.

— Je sais.

— Et beaucoup moins que tu ne le crois probablement.

— Je sais aussi.

Il continua à parcourir les pages.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Quelle faille as-tu trouvée ?

Je fis une grimace.

— Aucune.

Son sourcil monta légèrement.

— Pas encore.

— Ça fait même pas une semaine !

— Je n’ai rien dit.

— Ton sourcil a parlé.

Il baissa les yeux vers le contrat.

— Et tu penses qu’avec le temps tu en trouveras une ?

Je haussai les épaules.

— Peut-être.

Puis je me penchai.

— Justement, je voulais une piste. Un truc que j’aurais raté.

Il referma le contrat.

— Tu cherches encore une faille chez elle.

— Chez…

Je m’arrêtai.

Il me regarda.

— Kurokafu.

— Merci.

— C’est ridicule.

— Ta familiarité l’est davantage.

— Elle s’en fiche !

— Moi, non.

Je levai les yeux au ciel.

Il se leva et rejoignit la baie vitrée.

— Ne cherche pas une faille en Llina Delys. Cherche une faille dans sa manière de rendre justice.

Je restai silencieuse.

— C’est pareil, non ? Llina est sa justice.

Il se retourna immédiatement.

— Non.

Le ton me fit arrêter de sourire.

— Et c’est probablement l’erreur la plus importante que tu fais depuis ton arrivée.

Je fronçai les sourcils.

— Attends. Avant d’aller plus loin, précisa-t-il, il y a quelque chose que tu dois comprendre sur ce que je vais te dire.

Il retourna vers son bureau.

— Yobath et moi ne parlons pas depuis la même position.

— Je sais qu’il est plus vieux que toi.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

— Ah.

Il posa une main sur le contrat.

— Yobath a connu Llina enfant. Il a connu son père directement. Il a vécu le règne précédent et la transition vers celui-ci.

Il marqua une pause.

— Moi, non.

Je relevai les yeux.

— Tu n’as jamais connu son père ?

— Non.

— Même pas quand tu étais plus jeune ?

— Ce que je connais de lui vient des archives, des témoignages conservés et des conséquences laissées par son règne.

Ça changeait pas mal de choses.

— Et Kurokafu ?

— Je l’ai connue une fois le manteau déjà sur ses épaules. Tout ce que je peux te dire de son enfance ou de sa formation antérieure repose donc sur des sources auxquelles j’ai eu accès, pas sur mes propres souvenirs.

Il se pencha légèrement.

— Si tu veux savoir ce qu’elle était enfant, Yobath possède une source que je n’aurai jamais.

— Et toi ?

— J’ai plusieurs années de jugements, de réformes et de décisions observés directement.

— Donc ton avis peut être faux.

Il n’eut même pas l’air vexé.

— Évidemment.

Je clignai des yeux.

— Tu le dis facilement.

— Être Argiope ne m’accorde pas l’omniscience.

— Ça, je vais le noter.

— Sena.

— D’accord.

Il croisa les bras.

— Je considère simplement mes conclusions comme les meilleures dont je dispose actuellement.

Ça ressemblait beaucoup à quelqu’un d’autre.

Je n’allais surtout pas lui dire.

— Et ta conclusion ?

— Que tu perds ton temps à chercher un masque.

Je m’enfonçai dans mon siège.

— Toi aussi…

— Oui.

Il ouvrit plusieurs archives.

— Mais je vais probablement plus loin que Yobath sur certains points.

— Évidemment.

Il m’ignora.

— Ma lecture est que Kurokafu se méfie profondément de l’attachement lorsqu’il intervient dans un jugement.

Je relevai les yeux.

— Tu penses ?

— Oui.

— Donc tu n’en es pas sûr.

— C’est précisément ce que le mot « pense » signifie.

Bon.

Un autre point pour lui.

Il fit défiler plusieurs documents.

— Regarde.

Une archive apparut.

— Celle-ci date du début de son règne.

Je me penchai.

— Elle avait quel âge ?

— Elle était encore une jeune adulte.

Il observa le texte.

— La formulation est plus absolue que celles qu’elle utilise aujourd’hui. Je ne la traiterais pas comme une doctrine définitive.

— Mais tu vas quand même me la montrer.

— Parce qu’elle reste intéressante.

Il lut :

— « Si l’humanité signifie la faiblesse, l’irrationalité, le favoritisme et le chaos, alors oui, ma justice est inhumaine. Mais si l’humanité s’entend comme la quête d’un ordre juste, universel et cohérent, alors ma justice en est l’expression la plus pure. »

Je restai silencieuse.

Puis :

— Elle a vraiment dit ça ?

— Oui.

— C’est quand même sacrément prétentieux.

— Elle était plus jeune.

— Ça n’annule pas le côté prétentieux.

Il m’accorda presque un sourire.

— Non.

Je relus la phrase.

— Et tu crois qu’elle pense toujours exactement pareil ?

Il hésita à peine.

— Sur le fond, oui.

Je repensai pourtant à ce qu’elle m’avait dit.

Une émotion reconnue peut être intégrée à l’examen. Une émotion confondue avec une preuve le fausse.

Ce n’était pas exactement pareil.

Enfin…

Peut-être que si.

Une version moins brutale.

Plus précise.

— Pour moi, poursuivit mon oncle, elle n’a pas appris à faire confiance aux émotions. Elle a appris à mieux les mesurer.

Ça, je le noterais plus tard.

En gros.

Avec trois traits dessous.

— Donc elle est… équilibrée dans son extrémisme ?

Il fronça les sourcils.

— Formulation étrange.

— Mais tu vois ce que je veux dire.

— Oui.

Je regardai le sol.

— Et c’est peut-être ça qui me fait le plus peur.

— Pourquoi ?

Je réfléchis.

— Parce que si elle était juste complètement folle, cruelle ou aveuglée par quelque chose, ce serait facile.

Je fis tourner légèrement mon stylo entre mes doigts.

— On trouverait le problème.

Je relevai les yeux.

— Mais si son raisonnement fonctionne vraiment la plupart du temps… alors le problème est ailleurs.

Mon oncle ne répondit pas immédiatement.

— Voilà enfin une meilleure question.

Je soupirai.

— Merci pour l’enthousiasme.

Il se rassit.

— Depuis que je siège parmi les Argiope, j’ai examiné beaucoup de ses décisions. J’ai également relu une partie considérable de celles qui précèdent ma nomination.

— Et tu n’as jamais trouvé d’erreur ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— Ça commence bien.

— Des procédures ont été corrigées. Des méthodes ont été remplacées. Des informations nouvelles ont obligé Kurokafu à revoir la manière dont certaines décisions devaient être appliquées.

Je pensai immédiatement à Iori.

— Mais parmi les verdicts clos auxquels j’ai eu accès, je n’ai encore trouvé aucun raisonnement final que je sois capable de démontrer incohérent à partir des informations disponibles au moment où il a été rendu.

Je le regardai.

— C’est presque pareil.

— Non.

Il pointa un doigt vers moi.

— Et si tu oublies cette différence, tu seras une très mauvaise questionneuse.

…Bon.

Là-dessus, il m’avait eue.

— Un raisonnement peut être cohérent et partir d’un modèle incomplet. Une procédure peut produire des informations biaisées. Une donnée peut manquer. Une conséquence peut apparaître plusieurs mois plus tard.

Il posa la main sur mon contrat.

— Tu cherches actuellement à savoir si Kurokafu cache une blessure.

Je le laissai passer sur le titre.

— Admettons que tu découvres demain qu’elle fait des cauchemars toutes les nuits en pleurant dans son oreiller.

Je clignai des yeux.

L’image était tellement impossible que j’eus presque envie de rire.

— Qu’est-ce que cela change au verdict d’Iori ?

Je me tus.

Rien.

Ah.

— Exactement.

— J’ai rien dit.

— Ton visage suffit.

— Ça, c’est pas très scientifique.

— Sena.

Je soupirai.

— Rien.

— Alors cherche là où ton travail existe réellement.

Je regardai mon contrat.

— Dans ce qu’elle ne voit pas ?

— Dans ce que le système entier peut ne pas voir.

Cette fois, je ne plaisantai pas.

— Les dossiers arrivent déjà filtrés jusqu’à elle.

— Exact.

— Donc même si son raisonnement est parfait…

— Il ne peut traiter que les informations qui lui parviennent et les conséquences qu’elle est capable d’anticiper.

Je restai silencieuse.

Voilà.

Là, on parlait enfin de quelque chose que je pouvais chercher.

Pas une émotion secrète.

Pas un traumatisme caché.

Un angle mort.

— Et ne te réjouis pas trop, ajouta mon oncle. Je cherche également depuis longtemps.

— Sans rien trouver ?

— Sans rien trouver qui suffise à invalider l’ensemble.

Il eut un léger sourire.

— Ce qui explique probablement pourquoi j’ai une opinion plus favorable de sa justice que je ne devrais en avoir si je prétendais être parfaitement neutre.

Je clignai des yeux.

— Tu viens d’admettre que t’es biaisé ?

— Évidemment.

— Après tout ce discours ?

— Oui.

— C’est pratique.

— Un biais identifié reste un biais. Mais au moins, on peut le prendre en compte.

Je souris.

— Ça aussi, ça ressemble beaucoup à Kurokafu.

Son expression changea légèrement.

Pas de crispation cette fois.

Plutôt quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction.

Voilà.

Il l’admirait vraiment.

Beaucoup.

— Tu me demandes pourquoi je lui témoigne autant de révérence, reprit-il.

— Oui.

— Je n’ai pas connu son père. Mais j’ai étudié son règne.

Il regarda les archives.

— J’ai étudié ceux qui l’ont précédée également.

Il revint vers moi.

— Ce que je connais de l’ancien Kurokafu repose largement sur la force, l’obéissance et la peur de remettre en cause le centre.

Il ouvrit une nouvelle archive.

— Une ancienne règle permettait de punir mortellement certaines contestations dirigées contre Kurokafu lorsqu’elles échouaient.

Je me redressai.

— Sérieusement ?

— Oui.

— Et elle a gardé ça combien de temps ?

— Elle l’a abrogé.

— Par clémence ?

Il me fixa.

— Tu fais exprès ?

— Un peu.

Il fit apparaître le motif de l’abrogation.

— Une règle qui menace celui qui signale une erreur réduit également la probabilité que les erreurs réelles soient signalées. Pour elle, le mécanisme diminuait la qualité du contrôle exercé sur Kurokafu.

Je relus.

— Donc elle a supprimé une loi qui la protégeait parce qu’elle empêchait les gens de la contredire.

— Oui.

Mon oncle referma l’archive.

— Voilà pourquoi je lui témoigne cette révérence.

Il marqua une pause.

— Pas parce qu’elle exige qu’on baisse la tête. Elle ne l’exige presque jamais.

Je souris.

— Je sais.

Son regard devint immédiatement plus sévère.

— Ne prends pas cela pour une invitation à oublier ce qu’elle représente.

— Oui, monsieur.

— Sena.

Je ris.

Il secoua la tête.

— Je ne considère pas le manteau comme moins dangereux sous son règne.

— Mais ?

— Je le considère comme davantage digne d’être suivi.

Cette fois, je ne trouvai rien de drôle à répondre.

Je comprenais mieux.

Pas totalement.

Mais mieux.

Il posa mon contrat devant moi.

— Voilà pourquoi je te dis de chercher.

— Même si toi, tu la trouves déjà presque parfaite ?

Il fronça les sourcils.

— Je n’ai jamais employé ce mot.

— Non, mais tu fais cette tête.

— Quelle tête ?

— Celle de quelqu’un qui serait probablement très vexé si je trouvais réellement un gros problème.

— Je serais satisfait que le problème soit découvert avant qu’il produise davantage de conséquences.

Je plissai les yeux.

— Et intérieurement ?

— Nous venons de passer une heure à expliquer pourquoi cette question était mauvaise.

— Touché.

Il désigna mon contrat.

— Et si tu ne trouves rien, tu ne trouves rien. Ton contrat ne t’oblige pas à fabriquer un problème pour justifier ton existence.

— Très encourageant.

— Je peux faire mieux.

Il s’adossa à son siège.

— Tout ce que tu apprendras ici ne sera de toute façon pas inutile si, un jour, tu décides malgré tout de prendre ma place.

Je levai immédiatement les yeux.

— Tonton.

— Je n’ai rien demandé.

— Tu viens littéralement de le faire.

— Non. J’ai formulé une possibilité.

— Avec énormément de subtilité.

— J’essaie de respecter la séparation entre ton expérience actuelle et ma succession.

— Tout en me rappelant ta succession.

— Je suis ton oncle. Pas une institution.

Je restai une seconde silencieuse.

Puis éclatai de rire.

— Au moins, c’est honnête.

— Je n’ai jamais prétendu ne pas souhaiter que tu envisages cette possibilité un jour.

— Mais tu ne vas pas essayer de trafiquer mon évaluation ?

Son visage se ferma aussitôt.

— Non.

Cette fois, aucune plaisanterie.

— Jamais.

Je hochai la tête.

Je le croyais.

Je me levai.

— Bon. J’ai assez embêté les anciens de Kurokafu pour aujourd’hui.

Il me regarda.

— Ton contrat.

Je m’arrêtai.

Il était toujours sur son bureau.

— Ah.

Je revins le récupérer.

Il me le tendit.

Puis garda une seconde sa main dessus.

— Sena.

— Oui ?

— Si Kurokafu te donne la liberté de la contredire, utilise-la correctement.

Son ton était redevenu très sérieux.

— N’en fais ni un jeu ni une preuve qu’elle est sans danger.

Je cessai de sourire.

— D’accord.

Il relâcha le contrat.

Je fis quelques pas vers la porte.

— Et Sena ?

Je me retournai.

— Oui ?

Il hésita une seconde.

— Si elle parle de moi…

Un sourire apparut immédiatement sur mon visage.

Il ferma les yeux.

— Oublie.

— Trop tard.

— Sors.

— Avec plaisir.

Je quittai son bureau avant qu’il puisse changer d’avis.

Dans le couloir, je regardai mon contrat.

Puis les portes.

Puis mon propre reflet dans une vitre.

Bon.

J’étais venue chercher la véritable Llina Delys.

Encore.

Et je repartais avec une réponse qui n’en était pas vraiment une.

Yobath me disait d’arrêter de chercher quelqu’un derrière elle.

Mon oncle disait presque la même chose, mais avec beaucoup, beaucoup plus de révérence.

Et lui-même venait d’admettre qu’il était biaisé.

Au moins, ça, c’était clair.

Finalement…

Ce que je croyais voir chez Llina n’était peut-être pas la vérité.

Juste un reflet de ce que je voulais y trouver.

Et maintenant, j’avais une meilleure question.

Pas :

Qu’est-ce qu’elle cache ?

Mais :

Qu’est-ce que Kurokafu peut ne pas voir ?

Ça me semblait déjà beaucoup plus utile.

Et beaucoup moins simple.

Évidemment.

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