Contenu du chapitre
Sena s’était endormie.
Pas profondément.
Ses doigts bougeaient encore par réflexe. Sa respiration conservait l’irrégularité d’une personne qui avait longtemps lutté contre le sommeil.
Un sommeil de fatigue, pas de confiance.
Son cahier était resté ouvert sur ses genoux. Plusieurs lignes avaient été reprises, corrigées, annotées. Des traces d’encre couvraient le côté de sa main droite.
Probablement ses derniers examens.
Elle était en vacances. Si elle travaillait comme son oncle, elle avait dû réviser jusqu’à l’épuisement.
Application continue. Endurance mentale. Difficulté à s’arrêter lorsqu’une tâche demeurait incomplète.
Des informations utiles.
Elle n’était peut-être pas brillante. Je ne possédais pas encore assez d’éléments pour le déterminer.
Mais elle était tenace.
Et la ténacité, bien dirigée, valait plus que le génie.
Je fis signe au chauffeur.
« Supérette. Arrête-toi. »
« Bien, Madame. »
Le véhicule ralentit devant une petite enseigne éclairée.
Je descendis.
Le trajet devait encore durer plusieurs heures. Sena n’avait probablement pas mangé depuis son départ, et son état réduirait progressivement sa capacité d’attention.
La nourrir était la solution la plus simple.
La porte coulissante grinça à peine.
Juste avant de franchir le seuil, je le vis.
Assis à même le béton, le dos contre le mur.
Un gobelet vide reposait devant lui.
Son visage était creusé. Sa barbe sale. Ses vêtements superposés ne correspondaient pas à la température.
Il leva les yeux vers moi et tendit la main.
« Madame… s’il vous plaît. »
Je m’arrêtai.
Son corps présentait plusieurs signes de dénutrition, sans effondrement immédiat. Tremblements faibles. Pupilles dilatées. Respiration irrégulière. Traces anciennes sur les doigts.
Plusieurs causes restaient possibles : manque de sommeil, sevrage, alcool, substances, maladie ou combinaison de ces éléments.
Son sac contenait une canette vide et une serviette enroulée.
Aucune de ces observations ne permettait de déterminer ce qu’il ferait d’un billet.
Elles suffisaient cependant à établir qu’un don d’argent sans autre vérification comportait un risque.
« Avez-vous mangé aujourd’hui ? »
Il me regarda sans répondre immédiatement.
« Pas vraiment. »
« Avez-vous besoin d’un médecin ? »
Il détourna les yeux.
« J’ai juste besoin d’un peu d’argent. »
« Ce n’était pas ma question. »
Il garda le silence.
Son refus ne permettait pas de conclure qu’il n’avait besoin d’aucune assistance. Il indiquait seulement qu’il ne souhaitait pas répondre.
Son état ne présentait aucun signe immédiat d’effondrement imposant une intervention contre sa volonté.
Une aide alimentaire restait possible.
Un signalement à une équipe compétente également.
J’entrai dans la supérette.
À l’intérieur, une lumière blanche éclairait des rayons courts. Le silence n’était interrompu que par le ronronnement des réfrigérateurs.
J’allai droit au fond.
Je pris un jus de grenade et des crackers de seigle pour Sena.
Un apport rapide, sans quantité excessive de sucre. Du sodium. Une conservation suffisante pour le reste du trajet.
J’ajoutai une bouteille d’eau et deux sandwichs emballés.
« Vous savez, vous n’êtes pas obligée de payer. On peut me payer en sourire », dit le caissier.
Je posai les produits devant lui.
« Dans ce cas, votre commerce ne restera pas rentable longtemps. »
Il resta silencieux une seconde, puis rit.
Je payai.
En sortant, je déposai la bouteille et les sandwichs à côté du mendiant.
« Vous pouvez les prendre ou les laisser. »
Il regarda le sac.
« Vous n’avez pas une pièce plutôt ? »
« Non. »
Il prit néanmoins la bouteille.
Je sortis mon téléphone et transmis notre position au chauffeur.
« Prévenez la maraude locale. Décrivez les symptômes observés et précisez qu’il a refusé de répondre concernant une assistance médicale. »
« Bien, Madame. »
Je rejoignis la voiture.
Sena était réveillée. Elle se tenait près de la portière, son sac contre elle, hésitant encore à s’approcher de l’homme.
Puis elle sortit un billet et le lui tendit.
« Tenez… »
Il le saisit rapidement.
« Merci. Merci beaucoup. »
Sa voix était déjà plus vive.
Sena se retourna et m’aperçut.
Elle baissa légèrement les yeux.
Le chauffeur ouvrit la portière. Je montai. Elle me suivit.
Dans la voiture, le silence revint.
« Je ne… je ne pensais pas que vous regarderiez. »
« Je regarde toujours. »
Elle observa ce que je tenais.
« Vous mangez ça ? C’est assez simple, non ? »
« C’est pour toi. »
Elle prit le jus et les crackers avec hésitation.
« Merci… C’est vrai que je commençais à avoir faim. La fatigue des études, probablement. »
« Probablement. »
Elle ouvrit le paquet.
« Pourquoi lui as-tu donné ce billet ? »
Elle suspendit son geste.
« Je n’aurais pas dû ? »
« Ce n’est pas ce que j’ai demandé. »
Elle réfléchit.
« Parce qu’il en avait besoin. Enfin… il avait l’air d’en avoir besoin. »
« Besoin d’argent précisément ? »
« Je ne sais pas. »
« Alors tu n’as pas répondu à un besoin identifié. Tu as choisi une action que tu associes habituellement à l’aide. »
Elle serra légèrement le paquet entre ses doigts.
« Quand quelqu’un demande de l’argent et qu’on en a, on peut lui en donner. Je ne vois pas ce qu’il y a de mauvais. »
« Rien ne permet encore d’affirmer que ton geste était mauvais. »
Elle releva les yeux.
« Mais rien ne permet non plus d’affirmer qu’il était utile. »
Elle regarda par la fenêtre.
« Il peut acheter à manger. »
« Oui. »
« Ou autre chose. »
« Oui. »
« Donc on ne peut pas savoir. »
« Exactement. »
Elle resta silencieuse.
« Alors pourquoi ne pas lui faire confiance ? »
« La confiance ne remplace pas l’information. Son état indiquait un risque. J’ai choisi une réponse qui satisfaisait un besoin immédiat sans augmenter ce risque. Tu as choisi de lui laisser la décision. »
« Et c’est forcément inférieur ? »
« Non. Ce sont deux principes différents. »
Elle attendit la suite.
« Tu privilégies son autonomie. Je privilégie l’effet prévisible de l’intervention. Dans certaines situations, ton choix sera le meilleur. Dans d’autres, il aggravera le problème. »
« Mais vous estimez quand même savoir mieux que lui ce dont il a besoin. »
« Non. »
Elle fronça les sourcils.
« Pourtant, vous avez refusé de lui donner ce qu’il demandait. »
« Je n’ai pas affirmé que sa demande était illégitime. J’ai considéré que les informations disponibles rendaient certaines réponses moins risquées que d’autres. Ce n’est pas la même chose. »
« Il reste libre de refuser vos sandwichs. »
« Oui. »
« Mais pas de choisir ce qu’il ferait de votre argent. »
« Je ne suis pas tenue de fournir les moyens de chaque choix possible. Respecter son autonomie ne m’oblige pas à financer une décision dont je ne peux pas raisonnablement évaluer les conséquences. »
Elle réfléchit quelques secondes.
« Et votre choix peut aussi être humiliant. »
« Oui. »
Elle sembla surprise.
« Vous le reconnaissez ? »
« Refuser de reconnaître une conséquence ne la fait pas disparaître. »
Elle regarda les crackers entre ses mains.
« Vous avez quand même appelé quelqu’un pour lui. »
« Son refus de répondre à ma question ne démontrait pas qu’il n’avait besoin d’aucune aide. Une équipe spécialisée pourra lui proposer davantage que ce que je pouvais établir en quelques secondes. »
« Et s’il refuse encore ? »
« Tant qu’il ne représente pas un danger immédiat pour lui-même ou pour les autres, ce refus lui appartient. »
« Donc vous respectez son choix dans ce cas-là, mais pas pour l’argent. »
« Je respecte son droit de refuser une intervention. Cela ne m’oblige pas à participer à une action dont j’estime le risque inutilement élevé. »
Elle mangea un cracker.
« Je crois que je comprends ce qui me dérange. »
« Explique. »
« Vous analysez les gens très vite. Et ensuite, vous agissez comme si votre analyse était suffisante. »
« Elle ne l’est jamais entièrement. »
« Pourtant, vous avez tout de suite décidé que lui donner de l’argent était trop risqué. »
« J’ai décidé que le risque était supérieur à celui d’un don alimentaire. Je n’ai pas décidé ce qu’il était, ce qu’il deviendrait ou ce qu’il méritait. »
Elle réfléchit.
« Alors vous auriez pu vous tromper. »
« Oui. »
« Peut-être qu’il aurait réellement acheté à manger. »
« C’est possible. »
« Et peut-être que mon billet lui fera du mal. »
« C’est également possible. »
Elle soupira.
« C’est moins satisfaisant comme conclusion. »
« Une conclusion satisfaisante et une conclusion exacte sont deux choses différentes. »
Elle reprit un cracker.
« Je suppose que c’est aussi ça, mon poste. »
« En partie. »
« Vous pensez que je tiendrai le coup ? »
« Je ne possède pas encore assez d’éléments pour le savoir. Si tu souhaites partir, mon chauffeur peut faire demi-tour immédiatement. Il n’y aurait aucune honte à reconnaître que la fonction ne te convient pas. »
Elle se redressa rapidement.
« Non, non, non. Il n’a jamais été question de partir. Vous êtes vraiment comme mon oncle vous décrit. »
Je pris une gorgée de vin en regardant le paysage.
« Ce n’est pas nécessairement un compliment. »
Elle esquissa un sourire.
Le silence s’installa.
Long. Complet.
Seule la route faisait du bruit.
Le ronronnement du moteur.
Le léger froissement des pages.
Je lisais un rapport.
Elle écrivait.
Peut-être ses observations. Peut-être autre chose.
Une heure passa ainsi, sans qu’aucune parole ne vienne troubler l’ordre.
Puis Sena releva la tête.
« Au travers de ses anecdotes, votre père semblait cruel. Très froid, calculateur, logique… »
Elle hésita.
« Mais j’ai du mal à croire qu’il ait simplement oublié de supprimer ces dossiers incohérents. C’était trop évident. Cela cachait quelque chose, non ? Est-ce que vous l’avez découvert ? »
Le silence reprit sa place.
Long. Dense.
Je ne tournai pas immédiatement la tête.
Je refermai le rapport.
« On t’a demandé de poser des questions. Tu l’as fait. »
Elle attendit.
« Mais cette réponse concerne des informations que je ne partage qu’avec les personnes ayant prêté serment à Kurokafu. Et même parmi elles, l’accès reste limité. »
« Donc vous ne répondrez pas. »
« Pas aujourd’hui. »
Je regardai à nouveau la route.
« Cette question trouvera une réponse si tu reprends un jour le poste de ton oncle et si tu prêtes le serment correspondant. Pas avant. »
Sena soupira.
« Je ne vais pas prêter allégeance pour obtenir un secret. »
« Bien. »
Elle cligna des yeux.
« Bien ? »
« Si tu avais accepté une fonction pour satisfaire ta curiosité, je n’aurais pas validé ton engagement. »
Elle se gratta la tête, puis me sourit.
Quelques minutes plus tard, elle me regarda de nouveau.
« Je dois vous appeler comment ? Madame Llina, Madame Kurokafu ou Madame Delys ? »
« Comme tu le juges approprié. Le titre que tu emploies ne donnera aucune valeur supplémentaire à tes questions. »
« Et je peux vous tutoyer ? »
« Cela ne modifie pas la qualité d’un argument. »
« Dans ce cas, ce sera Llina. Ton prénom ressemble à celui d’une amie : Liya. »
Je hochai légèrement la tête.
« Très bien. »
Elle se réinstalla dans son siège.
« Tu sais, tu pourrais essayer de te détendre un peu. Le trajet est encore long. »
« Je suis détendue. »
« Tu lis un rapport confidentiel dans une voiture en buvant du vin. »
« Cela n’est pas incompatible avec la détente. »
« Pas comme je l’imaginais, alors. »
« C’est précisément ce que je viens de dire. »
Elle rit doucement.
« D’accord. Dans ce cas, je propose une activité. »
« Laquelle ? »
« Je veux te voir dessiner. »
Je tournai légèrement la tête vers elle.
« Pour quelle raison ? »
« Par curiosité. Et peut-être parce que ta manière de dessiner m’apprendra quelque chose sur toi. »
« Le dessin n’est pas une méthode fiable d’évaluation psychologique lorsqu’il est interprété sans protocole. »
« Je ne rédige pas une expertise médicale. Je veux simplement regarder. »
L’objectif était limité, mais clair.
Je sortis un carnet noir de ma sacoche.
Elle m’en tendit un autre, neuf.
« Utilise plutôt celui-ci. »
Je le posai sur mes genoux.
« Que veux-tu que je dessine ? »
Sena réfléchit quelques secondes, puis répondit d’un ton presque joueur :
« Un cœur. »
« Un organe ou un symbole ? »
« Le symbole. Celui qu’on dessine partout. Deux arcs qui se rejoignent en bas. »
Je pris le crayon.
Deux courbes. Un point d’ancrage. Une symétrie régulière.
Je tournai le carnet vers elle.
Elle observa le dessin.
« Il est… chirurgical. Parfait. Mais… »
« Mais ? »
« Je ne sais pas. Il est vide. On dirait un logo, pas un cœur. »
« Tu m’as demandé un symbole, pas une histoire. »
Elle leva les yeux vers moi.
« Tu sais très bien ce que représente un cœur. »
« Il peut représenter l’amour, l’affection, la vie, la santé, le courage, la générosité ou servir d’élément décoratif. Tu n’as pas précisé. »
« Tu fais exprès d’être difficile. »
« Non. Ta demande était imprécise. »
Elle récupéra le carnet.
« Et si je te demandais un vrai cœur ? »
« Je pourrais en représenter l’anatomie. »
« Évidemment. »
« Oreillettes, ventricules, circulation coronarienne, lésions possibles selon— »
Elle leva la main.
« Stop. Je retire la question. »
Je cessai de parler.
Elle me regarda avec un mélange d’amusement et de lassitude.
« C’est la première fois de ton règne que tu joues le jeu ? »
« Je ne joue pas. Je réponds à une demande. C’est différent. »
Elle se pencha légèrement.
« Et ton propre cœur ? »
« Anatomiquement, il ne présente aucune particularité connue. »
« Tu es impossible. »
« Ta question reste ambiguë. »
« Je te demande ce que tu mettrais sur la page si je te demandais de dessiner ton cœur comme tu le perçois. »
Je repris le carnet.
Je dessinai le même symbole, puis ajoutai à côté une représentation anatomique simplifiée.
Elle examina les deux dessins.
« Pourquoi les deux ? »
« L’un correspond à la convention que tu utilises. L’autre à l’objet réel. Ta question mélangeait les deux. »
« Et lequel est le tien ? »
« Les deux peuvent me désigner selon le contexte. Aucun ne constitue une description complète d’une personne. »
Elle resta silencieuse.
« C’est moins dramatique qu’une page blanche », finit-elle par dire.
« Pourquoi aurais-je rendu une page blanche ? »
« Je ne sais pas. Cela aurait eu un certain style. »
« Cela aurait surtout été une réponse incorrecte. »
Elle leva les yeux au ciel.
« Très bien. Alors une balance symbolisant la justice. »
Je tournai la page.
Nous continuâmes.
Elle me demanda une arme, puis une fleur, un plan d’évasion, une maison, un bonhomme de neige et une balance.
Après plusieurs heures, elle commença à parler de ses cours, de ses professeurs, des rivalités entre étudiants, de ses amies et de son oncle.
Je répondis lorsqu’une réponse était utile. Je lui demandai parfois de préciser un détail ou une contradiction.
Elle parlait facilement lorsqu’on ne l’interrompait pas.
Progressivement, sa voix devint moins régulière.
Elle finit par s’endormir, le carnet toujours ouvert sur ses genoux.
Huit heures après notre départ, la voiture ralentit enfin.
« Réveille-toi, Sena. Nous sommes arrivés. »
Elle ouvrit les yeux avec difficulté et regarda autour d’elle.
La voiture s’engageait dans un tunnel étroit. L’air était devenu plus froid et plus sec. Des lumières blanches balisaient les parois à intervalles réguliers.
Sena s’approcha de la vitre.
« C’est long… On descend depuis presque une heure avec tous ces contrôles. »
« Ce tunnel est la seule entrée autorisée du complexe principal. Chaque véhicule, plaque, silhouette et fréquence de communication y est analysé. »
« Et s’il y a une erreur ? Une plaque mal lue, par exemple ? »
« Les erreurs sont prévues par les protocoles. Une anomalie n’entraîne pas immédiatement une condamnation. Elle entraîne un arrêt, une vérification et une réponse proportionnée au risque. »
« Et si le risque est confirmé ? »
« Le véhicule n’avance pas. »
Elle garda le silence.
La voiture entra finalement dans un parking immense. Les murs et les piliers donnaient au lieu l’apparence d’une cathédrale souterraine.
Des fourgons noirs étaient alignés. Plusieurs agents échangeaient à voix basse. D’autres rejoignaient un tramway stationné au fond du hall.
« C’est ici ? »
« Le hall d’arrivée. Tous les convois autorisés entrent et repartent par cette zone. »
Elle regarda autour d’elle.
Chaque mur était lisse. Chaque passage clairement défini. Rien n’était décoratif.
« C’est sobre. »
« C’est un organe fonctionnel, pas un lieu de vie. »
Je sortis du véhicule.
Sena récupéra ses valises dans le coffre et me suivit.
« Nous devons rejoindre la place 316. »
« Pourquoi 316 ? »
« Un agent nous y attend pour la ligne royale. »
Elle accéléra pour rester à mon niveau.
« Mais tu es la dirigeante. Tu as vraiment besoin d’être escortée ? »
« Mon rang ne supprime ni les risques ni les procédures. »
« Je pensais que tu pouvais aller partout. »
« Une organisation dans laquelle une seule personne peut contourner tous les contrôles possède une faille évidente. »
Elle ne répondit pas.
« C’est par là. »
J’accélérai légèrement le pas.
« Hé, doucement ! »
Nous atteignîmes la place 316.
Un homme vêtu d’un uniforme noir et d’un masque partiel nous attendait devant un véhicule.
Il s’avança.
« Kurokafu. Je suis chargé de votre transport sur la ligne royale. »
Il ouvrit la portière.
Je montai.
Sena s’approcha à son tour, mais l’homme tendit légèrement le bras.
« Je n’ai reçu aucune information concernant un deuxième passager. »
Je tournai la tête vers lui.
« Tu as raison de l’arrêter. »
Sena demeura immobile.
L’agent attendit.
« Demande une vérification de niveau zéro, clause silencieuse 316. »
Il porta deux doigts à son oreillette.
Quelques secondes passèrent.
« Confirmation reçue. Un accompagnant non identifié est autorisé sous votre responsabilité directe. »
« La réponse correspond-elle exactement à la procédure ? »
« Oui, Madame. »
« Alors elle peut entrer. »
Il abaissa le bras.
Sena monta et s’installa en face de moi. L’agent chargea ses affaires dans le coffre.
Elle me lança un regard incertain.
« Tu aurais pu simplement lui ordonner de me laisser passer, non ? »
« Oui. »
« Mais tu ne l’as pas fait. »
« Son objection était valide. Mon ordre ne l’aurait pas rendue fausse. »
L’agent reprit place au volant.
« Tu viens d’assister à une réaction correcte. Il disposait d’une information incomplète et a suspendu la procédure au lieu de supposer que mon rang résolvait l’anomalie. »
Sena regarda le chauffeur.
« Ce n’était donc pas une insulte ? »
« Non. L’erreur aurait été de me laisser passer sans vérification. »
Je me tournai vers l’agent.
« Faites transmettre les bagages de Sena à mes quartiers après le contrôle habituel. »
« À vos ordres, Madame. »
Le véhicule s’engagea dans une nouvelle galerie.
Sena regardait par la fenêtre.
« On retourne en arrière ? »
« Non. Nous empruntons la ligne royale. »
« On descend encore ? »
« Pendant quelques minutes. »
Elle laissa échapper un léger soupir.
Je regardai le carnet posé sur ses genoux.
« Tu ne m’as pas encore donné ta conclusion sur les dessins. »
Elle se redressa.
« Tu veux vraiment l’entendre ? »
« Je te l’ai demandé. »
Elle ouvrit le carnet.
« Quand tu dessines une arme ou un plan d’évasion, tout est fluide. Précis. Tu vas droit au but. Mais pour les choses plus douces, comme la fleur, le cœur ou le bonhomme de neige, c’est toujours très propre. Trop propre. Trop symétrique. »
« Pourquoi “trop” ? »
« Parce que cela donne l’impression que tu veux tout contrôler. Comme si une ligne un peu bancale risquait de révéler quelque chose. »
« Tu attribues une intention émotionnelle à une méthode technique. »
Elle inclina la tête.
« Tu ne fais pas ça pour te protéger ? »
« Non. »
« Même un peu ? »
« Non. »
Elle attendit une explication supplémentaire.
« J’ai appris à dessiner pour représenter des structures, des trajectoires et des dommages. La précision est devenue ma méthode par défaut. Elle n’est pas destinée à contenir quoi que ce soit. »
Elle regarda de nouveau les pages.
« Donc même une fleur devient une structure. »
« Une fleur possède une structure. »
« Je savais que tu répondrais ça », dit-elle, le sourire aux lèvres.
Elle sortit un crayon de sa trousse et le posa devant moi.
« Alors dessine quelque chose de bancal. »
« Dans quel objectif ? »
« Voir si tu en es capable. »
« Bien sûr que j’en suis capable. »
« Alors fais-le. Un cœur qui penche. Une fleur trop grande. Un bonhomme de neige avec une boule qui dépasse. »
Je pris le crayon.
Je dessinai un cœur dont une courbe était plus haute que l’autre.
Puis je lui rendis le carnet.
Elle l’observa.
« Tu l’as fait. »
« Oui. »
« Cela ne te dérange pas ? »
« L’asymétrie était demandée. Elle n’est donc pas une erreur. »
Elle soupira.
« Tu trouves toujours une sortie. »
« Il n’y avait aucun piège. Seulement une consigne différente. »
Elle contempla encore le dessin.
« Mais tu reconnais qu’il a plus de personnalité que le premier ? »
« Je reconnais qu’il contient davantage d’irrégularités. Le mot “personnalité” reste à définir. »
Elle sourit.
« C’est déjà ça. »
Le véhicule ralentit.
Un portail s’ouvrit après un nouveau contrôle. Au-delà se trouvait le tramway réservé à Kurokafu : une longue structure noire parcourue de lignes dorées.
Un luxe hérité de mes prédécesseurs.
Les anciennes infrastructures avaient été construites pour représenter le pouvoir autant que pour le servir.
J’avais préféré développer des bases plus petites, plus discrètes et plus efficaces dans plusieurs villes.
Nous montâmes dans le tramway.
Les portes se refermèrent.
Il démarra sans bruit.
FIN DE CHAPITRE
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