Sena s’était endormie. Pas profondément.
Ses doigts bougeaient encore par réflexe. Sa respiration trahissait une veille intérieure.
Un sommeil de fatigue. Pas de confiance.
Probablement après ses derniers examens.
C’était logique. Elle est en vacances.
Et si elle travaille comme son oncle, elle aura révisé jusqu’à l’épuisement.
Je remarquai les tâches d’encre sur sa main droite. Son cahier reste ouvert.
Application continue. Zèle académique. Endurance mentale.
Des signes fiables.
Elle n’est peut-être pas brillante. Mais elle est tenace.
Et la ténacité, bien dirigée, vaut plus que le génie.
Je fis signe au chauffeur.
« Supérette. Arrête-toi. »
« Bien, Madame. »
Je descendis.
Pas pour elle.
Pour ce qu’elle représentait.
Ce genre de profil mérite d’être nourri.
Pas par bonté.
Par stratégie.
La route sera encore longue. Elle devait tenir.
La porte coulissante grinça à peine.
Juste avant de franchir le seuil, je le vis.
Assis à même le béton, dos au mur.
Un gobelet vide, un regard trouble.
Il me fixait. Son visage était creusé, sa barbe sale.
Il tendit la main.
« … Madame, s’il vous plaît. »
Je m’arrêtai une demi-seconde.
Pas un mot.
Je l’analysais.
Corps dénutri, mais pas en état d’effondrement.
Tremblements faibles. Traces anciennes sur les doigts : nicotine, suie, peut-être brûlures.
Pupilles dilatées. Manque de sommeil.
Respiration instable. Abstinence ? Manque d’alcool ?
Son sac plastique contient une canette vide et une serviette enroulée.
Aucune logique de survie.
Dépense probable dès obtention de liquide.
Je passai la porte.
Dedans, lumière blanche. Rayons courts. Silence.
J'allai droit au fond.
Un jus de grenade : bon apport en potassium, maintien du glucose sans pic brutal.
Des crackers de seigle salés.
Tenue mentale et sodium : équilibre pour éviter les maux de tête post-épuisement.
Pas de chocolat. Trop de sucre.
Pas de fruits. Pas stables dans une voiture.
Je les prends.
« Vous savez, vous êtes pas obligée de payer. On peut m’payer en sourire », disait le caissier.
Je ne répondis pas.
Je scannai.
Je payai.
Je sortis.
Dehors, la voiture m’attendait.
Sena aussi.
Elle était debout, hésitante.
Puis elle sortit un billet de son sac et le tendit au mendiant.
« Tenez… »
Il la remercia, la voix déjà plus vive.
Elle me vit puis baissa les yeux.
Le chauffeur ouvrit la portière.
Je montai. Elle me suivit.
Dans la voiture. Silence.
Puis :
« Je ne… je ne pensais pas que vous regarderiez. »
« Je regarde toujours. »
Elle regarde ce que je tiens.
« Vous mangez ça ? C’est assez simple… non ? »
« C’est pour toi. »
Elle baissa la tête, de honte peut-être.
« …Merci. C’est vrai que je commençais à avoir un peu faim… La fatigue des études, on va dire. »
« Je sais déjà tout ça. Mais dis-moi plutôt… »
Elle me regarda avec curiosité, tout en grignotant.
« Pourquoi lui as-tu donné ? »
« Je… je n’aurais pas dû ? »
« Tu as fait ce que tu voulais. Ce qui m’importe, c’est si tu sais pourquoi tu l’as fait. »
Elle se gratta la tête, le regard fuyant.
« J’ai toujours voulu aider les plus démunis. Quand on a les moyens, on aide… même si c’est peu. »
« Penses-tu l’avoir aidé en agissant ainsi ? »
Silence.
Elle serre le paquet. Regarde ailleurs.
« Tu as peut-être perçu quelque chose en t’approchant. »
L’alcool. Le vide dans son regard. Le tremblement de sa main.
Je marquai une pause.
« Tu l’as vu. Tu l’as senti. »
Mais tu as préféré faire ce que ta conscience attendait de toi.
Pas ce que la situation exigeait.
Elle se figea.
« C’est ce que font la plupart des gens. »
Ils donnent, ils demandent, ils choisissent…
Non pas selon ce qui est juste,
mais selon ce qu’ils croient être bon pour eux.
Je la fixai.
« Or, la perception est un miroir brisé. »
Un homme peut désirer ce qui va le tuer.
Une femme peut supplier pour une vie qu’elle est incapable de porter.
Et tous croient que leur désir est la chose à faire.
Je me tus un instant.
« L’évidence est souvent simple. Mais elle est rude. »
Alors, on la contourne.
Je ne répondis pas tout de suite.
Je la regardai, un instant.
« Raaah, je lui ai donné l'argent. Ce qu'il en fait ne me regarde pas. Et puis j'ai agi au moins... Je préfère ça que ne rien faire. »
« Tu préfères faire quelque chose. Peu importe que ce soit utile. Ou nuisible. Tant que ça te donne le sentiment d’avoir agi. »
Je me redresse légèrement dans le siège.
« Ce n’est pas de la bonté, Sena. C’est de l’agitation morale. Une action sans lucidité, offerte à un homme qui n’en tirera rien. Et au fond de toi… tu le savais. »
Je la vis baisser les yeux.
« Ne fais pas juste pour faire. Agis pour produire un effet. Et si tu ne peux pas aider… N’ajoute rien à sa chute. »
« À vous entendre, l’argent est un problème. Mais j’aurais aussi pu lui donner de la nourriture. Que pensez-vous de ça ? »
« L’argent n’est pas le problème. »
Je la regardai.
« Ni la nourriture. »
Lorsqu’un mendiant montre encore l’envie de se relever, Kurokafu s’arrête.
Parfois, c’est un repas. Un billet. Un toit pour la nuit.
Parfois, nous redirigeons vers des structures adaptées.
Et parfois, dans les plus démunis, nous trouvons des êtres qui en veulent à la justice.
Ceux-là, nous leur donnons un téléphone. Et l'opportunité de se faire un salaire.
Sena s’arrêta d’écrire. Elle me regarda dans les yeux.
« Vous avez raison… mais… ça signifie que, selon votre raisonnement, cette personne va mourir. Donc ne mérite aucune intervention ? »
« Pas selon mon raisonnement. »
Selon ce que son état a révélé.
Je la fixai.
« Une personne qui, au fond, n’attend plus rien… cherche rarement autre chose que la fin. »
Et dans ce cas-là, dis-moi : quel genre d’intervention crois-tu possible ?
Silence.
« Si tu ne me crois pas, nous pourrons le chercher dans un an. »
Et constater.
« Non… c’est bon. »
« Bien. Tu commences à comprendre ton poste. Tu penses tenir le coup ? Si ce n’est pas le cas, il n’y a pas de honte. Mon chauffeur peut faire demi-tour immédiatement. »
Elle se redressa rapidement.
« Non non non ! Il n’a jamais été question de partir. Vous êtes vraiment comme mon oncle vous décrit. »
Je pris une gorgée de vin. Tout en regardant le paysage.
« Vous savez… »
fit-elle, la voix basse.
« Je sais que vous avez raison, dans le fond. Mais… quelque chose me dérange. Et je n’arrive pas à savoir quoi. »
Je ne répondis pas.
Le silence s’installa.
Long. Complet.
Seule la route faisait du bruit.
Le ronron du moteur.
Le léger froissement des pages.
Je lisais un rapport.
Elle, elle écrivait.
Peut-être ce qu’elle pensait. Peut-être autre chose.
Une heure passa ainsi.
Sans qu’aucune parole ne vienne troubler l’ordre.
Elle m’avait posé la question avec sincérité.
« Au travers de vos anecdotes, votre père semblait cruel, oui, très froid, calculateur, logique…
Mais… j’ai du mal à croire qu’il ait simplement oublié de supprimer ces dossiers incohérents.
C’était trop évident.
Ça cachait quelque chose, non ? Est-ce que vous l’avez découvert ? »
Le silence reprit sa place.
Long. Dense. Presque froid.
Je ne répondis pas.
Je ne tournai pas la tête.
Je pris simplement une gorgée de vin.
Je refermai le rapport.
« On t’a demandé de poser des questions. Tu l’as fait. Mais celle-ci… elle touche à ce que je ne partage qu’avec ceux qui ont prêté serment. Et encore… »
« Cette question trouvera réponse. Mais seulement si tu t’engages à reprendre le poste de ton oncle, le jour où il cédera sa fonction. Et si tu prêtes serment. Pas avant. »
Je regardai à nouveau dehors.
« Tu écris bien. Mais la vérité ne s’écrit pas. Elle se porte. »
Sena soupira.
« Je ne vais pas prêter allégeance pour un secret… Mettons cette réponse de côté. »
« Très bien. Si tu avais donné ton allégeance pour un secret, je ne l’aurais pas acceptée. »
Elle était étonnée, mais en silence. Elle se gratta la tête, puis me sourit.
Après quelques minutes de silence, elle me regarda une nouvelle fois.
« Madame Llina, madame Kurokafu ou Madame Delys ? »
« Peu m'importe comment tu m'appelles, ou si tu me vouvoies. Ce ne sont que des apparences. Ce que je cherche, c’est la cohérence et la sincérité. »
Je la fixai un instant, laissant peser mes mots.
« Alors, choisis ce qui te convient, mais sois honnête avec toi-même. »
« Dans ce cas, ce sera Llina ! Ton prénom est proche de celui d’une amie, Liya. »
Je la regardai en silence.
« Tu sais… tu pourrais essayer de te détendre un peu. Le trajet est encore long, non ? Pourquoi ne pas s’occuper ensemble ? »
« Je suis détendue, seulement peut-être pas comme tu l’imagines. Mais soit, si tu veux rendre ce voyage plus supportable, propose ce que tu as en tête. Je ne te garantis rien d’amusant. »
« Je veux te voir dessiner ! »
Je tourne légèrement la tête.
« Dessiner ? »
Un silence. Mon regard revint vers la vitre.
« Je ne dessine pas pour me détendre. »
Elle ouvre la bouche. Je poursuis.
« Si tu t’attends à une démonstration ou un moment de légèreté, tu perdras ton temps. Chez moi, le dessin a toujours eu une fonction. Diagnostic. Analyse. Jamais consolation. »
Je sors lentement un carnet noir de ma sacoche.
« Autrefois, je m’en servais pour cartographier des structures mentales… »
« Stooop », m’interrompt-elle en levant la main.
Je la regardai.
« Tu pars trop loin. Je ne t’ai pas demandé une autopsie de ton esprit. Juste… un dessin. Ensemble. »
Elle prit une inspiration, plus posée cette fois.
« Pas pour tisser des liens affectifs, je te rassure. Mais peut-être que te voir dessiner, ça m’aiderait à te lire autrement. Et ça affinerait mes prochaines questions. »
Elle me regardait, sincère. Sérieuse.
Je refermai lentement le carnet et elle me tendit le sien. Un autre, un neuf.
Je posai le carnet sur mes genoux, le crayon entre mes doigts. Une demande motivée par la curiosité, mais bien justifiée.
« Bien. Que veux-tu que je dessine ? »
Sena réfléchit une seconde, puis, d’un ton presque joueur :
« Un cœur. »
Je ne bougeai pas.
Je la fixai.
« Un cœur ? »
« Oui, tu sais, le symbole… celui qu’on dessine partout. Deux arcs qui se rejoignent en bas. Ce cœur-là. »
Je baissai les yeux sur le carnet.
« Très bien. »
Je traçai.
Pas d'hésitation. Deux courbes, un point d’ancrage. Parfaitement symétrique.
Je tournai le carnet vers elle.
Elle regardait.
« Il est… chirurgical. Parfait. Mais… »
« Mais ? »
« Je ne sais pas… il est vide. Il ressemble à un logo, pas à un cœur. »
Je récupérai le carnet.
« Parce que je n’y mets rien. Tu m’as demandé de dessiner un cœur. Pas d’y croire. »
Je retournai le carnet vers moi, ajoutai un trait, une note, une flèche.
« Anatomiquement, ce que tu dessines comme "cœur" n’a rien à voir avec un organe. Et symboliquement, ce que tu attends est un code. Un signal émotionnel. Je n’écris pas en signaux. »
« Alors… si je te demandais de dessiner un vrai cœur ? Pas le symbole. L’organe. »
Je hoche lentement la tête.
« Là, je pourrais te montrer quelque chose d’exact. Veines, artères, oreillettes, ventricule gauche, circulation coronarienne. Et même les dommages internes selon les types de poisons ou d’impacts balistiques. »
Elle sourit, à la fois amusée et décontenancée.
« C’est la première fois de ton règne que tu joues le jeu ? »
« Je ne joue pas. Je réponds à une demande. C’est différent. »
Elle se penchait légèrement.
« Et si je t'avais demandé de dessiner ton propre cœur ? »
Je m'arrête.
Je lève les yeux vers elle.
Long silence.
« Alors je t’aurais rendu une page blanche. »
Elle levait les yeux au ciel, faussement exaspérée.
« Ce que tu peux être dramatique, Kurokafu… »
Je tournai lentement la page.
« Bien. Alors une balance, symbolisant la justice ? »
Elle était amusée. Beaucoup plus ouverte et à l’aise.
Après quelques heures à dessiner, elle commença à me parler de ses cours, de ses professeurs, des ragots, de ses quelques amies, de son oncle… de plein de sujets de jeune adulte.
Puis après huit heures de route, nous arrivons enfin. En pleine nuit.
« Réveille-toi, Sena. Nous sommes arrivés. »
Elle se réveilla avec difficulté, tandis qu’elle essayait de se repérer.
La voiture s’enfonça dans un tunnel étroit. L’air se fit plus froid, plus sec.
Des lumières blafardes balisent les parois.
Sena s’approche de la vitre.
« C’est… long, non ? On descend depuis presque une heure avec tous ces contrôles… »
« Ce tunnel est la seule entrée autorisée. Et surveillée. Chaque plaque, chaque silhouette, chaque fréquence est analysée. »
« Et s’il y a une erreur ? Si une plaque est mal lue ? »
« Il n’y a pas d’erreur. Il y a des protocoles. Si une anomalie est détectée, le véhicule est arrêté. Et définitivement, si nécessaire. »
Elle garde le silence un instant.
La voiture entre enfin dans un parking gigantesque, presque cathédrale. Des fourgons noirs sont alignés. Quelques agents se parlent à voix basse. D’autres montent dans un tramway au fond du hall.
« C’est ici ? »
« Le Hall d’arrivée. La seule porte d’accès. Tous les convois partent d’ici. Tous reviennent ici. »
Elle regarde autour. Chaque mur est lisse, brut. Chaque présence semble pesée, utile.
« C’est… sobre. »
« C’est un organe fonctionnel. Pas un lieu de vie. »
Je sortis du véhicule. Elle récupéra ses valises dans le coffre, puis me suivit.
« Nous allons chercher la place numéro 316. »
« Pourquoi 316 ? » demanda-t-elle en clignant des yeux.
« Une personne nous attend pour nous escorter. »
« Mais… tu n’es pas la cheffe ici ? Je veux dire… Tu es l’autorité la plus respectée, ici. »
« Marcher selon ton raisonnement, c’est baisser les armes en pensant que revêtir un gilet pare-balle suffit. »
Un silence.
Puis,
« C’est par là. »
Dis-je en accélérant le pas.
« Hé, dou-doucement ! »
Un homme en uniforme noir, masque partiel, s’avança.
« Kurokafu, je présume. Je suis votre chauffeur pour la ligne royale. »
Il m’ouvrit la portière. Je montai sans un mot.
Sena s’approcha pour monter à son tour, mais il tendit légèrement le bras, sans agressivité.
« Je n’ai reçu aucun ordre stipulant la présence d’un deuxième passager. »
Je m’assis. Je ne le regardai pas encore.
« As-tu reçu un ordre interdisant tout accompagnant ? »
« Non, Madame. Mais toute absence d’information explicite est considérée comme anomalie. Surtout sur cette ligne. »
Je tournai la tête. Enfin.
« Bien. Alors raisonnons. »
Il gardait le silence. Il écouta.
« Tu m’as identifiée. Validée. »
« Oui, Madame. »
« Tu sais que cette ligne n’est utilisée que par un seul individu. »
« Par vous. »
« Donc, si une anomalie devait exister, elle ne peut pas être en moi. Seulement dans ce que tu ignores. »
« En effet. »
« Et si je te dis que cette jeune fille est une recrue sous évaluation, affectée à la cellule interne de mon autorité directe, en amont de toute affectation Phoneutria ou Argiope… que penses-tu ? »
Il prit une seconde.
« Cela correspondrait à une procédure spéciale, placée sous clause silencieuse. Ce qui expliquerait l’absence d’ordre. »
« Exactement. Et si je t’avais donné son nom, tu aurais reçu l’ordre de l’oublier. »
Il inclina la tête très légèrement.
« Votre raisonnement est cohérent. Je n’ai plus d’objection. »
Il laissa Sena entrer et chargea ses affaires sans plus attendre.
Elle monta, un peu tendue. Puis me jeta un regard incertain.
Je ne commentai pas.
Je m’installai simplement, et parlai sans hausser la voix.
« Tu viens d’assister à une bonne question. Une réaction saine. »
Elle s’étonna.
« Ce n’était pas une insulte ? »
« Non. L’erreur aurait été de se soumettre sans réfléchir. Ou d’opposer l’autorité à la logique. Il a choisi la voie du raisonnement. C’est ce que j’attends d’un agent de cette ligne. »
Je me tournai vers le chauffeur.
« Vous pouvez démarrer. Et gardez les affaires de cette jeune femme. Confiez-les aux personnes qui sont dans mes quartiers. »
« À vos ordres, Madame. »
La voiture s’enfonce lentement vers l’une des sorties.
Sena regardai par la fenêtre.
« On retourne en arrière ? »
« Non. Nous empruntons la ligne royale. »
« Ah oui, on descend encore. On… en aura encore pour une heure ? »
« Quelques minutes. À peine. »
« Ohh ! »
Je croisai son regard.
« Tu ne m’as toujours pas dit. Qu’as-tu appris des dessins que tu m’as fait faire ? »
« C’est drôle… »
Quand tu dessines une arme, ou un plan d’évasion, tout est fluide. Précis. Tu vas droit au but.
Mais quand c’est un truc plus… doux, comme une fleur, un cœur, ou un bonhomme de neige…
Tu ne rates jamais.
C’est toujours parfait. Trop parfait. Trop symétrique, trop propre. Comme si tu voulais être sûre qu’aucune émotion ne déborde.
Tu dessines avec une maîtrise froide. On dirait presque que tu essayes de contrôler le dessin pour ne pas qu’il te ressemble.
Et… quand tu te concentres comme ça, c’est impressionnant. Pas dans le mauvais sens. Juste… tu ressembles à quelqu’un qu’il ne faut surtout pas déranger.
« Il y a du vrai dans ce que tu décris. Ton oncle t’a-t-il déjà parlé de l’Argiope numéro sept ? »
« L’Argiope numéro sept ?... Non… Pourquoi ? »
« Je vois. C’est sans importance pour le moment. Et pour répondre à ton observation, je ne dessine pas pour exprimer. Je dessine pour maîtriser. »
Une arme, une carte, une trajectoire : elles doivent être exactes. Sans cela, quelqu’un meurt.
Alors même quand je trace une fleur… c’est ce réflexe qui prend le dessus.
Chaque courbe devient une cible. Chaque ligne, une stratégie.
Pas de débordement. Pas d’erreur. Pas d’âme, si je peux l’éviter.
Tu dis que c’est “trop parfait”.
Mais en réalité, c’est parfaitement vide.
Parce que je ne sais pas ce que c’est que de faire les choses gratuitement. Sans finalité.
Je les exécute.
Et plus c’est tendre, plus je m’applique… pour que rien ne me traverse.
Alors oui, je contrôle.
Parce que sinon, quelque chose pourrait m’échapper.
Et je ne suis pas certaine de ce que ça révélerait.
C'est ma discipline. Je ne me permets aucun écart. Même dans les choses simples.
Sena plissa les yeux en m’observant, attrapa un crayon dans sa trousse, et le posa à côté de moi.
« Alors… et si, pour une fois, tu ratais exprès ? Juste un peu. »
Je la fixai. Elle ne reculait pas.
« Pas pour être inefficace. Pas pour faire semblant. Juste… pour laisser une trace. Quelque chose d’un peu bancal. Un peu plus vivant. »
Elle posa le crayon devant moi.
« On pourrait faire un cœur… qui penche. Une fleur trop grande. »
Un bonhomme de neige avec une boule qui dépasse. Un détail qui dit : “je ne maîtrise pas tout… et c’est pas grave.”
Je pris le crayon et lui rendis :
« Si, c’est très grave. Je ne peux pas me permettre de ne pas tout maîtriser quand j’en suis capable. Nous sommes arrivés. »
Sena soupira légèrement, un sourire en coin. Elle commençait à comprendre, mais ça semblait aussi l’amuser.
Un portail, un contrôle de véhicule, un contrôle d’identité, et le tramway réservé à Kurokafu apparut devant nous : un long tramway noir, aux lignes élégantes dorées.
Un luxe exigé par les prédécesseurs. Toutes ces infrastructures sont somptueuses, héritage du passé.
Moi, j’ai préféré implanter des petites bases discrètes, mais terriblement stratégiques et efficaces dans plusieurs villes.
On s’installa, et le tramway démarra, sans aucun bruit.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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