Contenu du chapitre
Sena demeura quelques secondes derrière mon fauteuil.
Puis elle relâcha le dossier, contourna lentement le siège et entra dans le champ de la caméra.
Son carnet était serré contre elle. Ses épaules restaient tendues, mais elle ne retourna pas se cacher.
Elle s’assit sur le canapé de droite.
— Je suis prête.
— Tu es disposée à répondre. Nous déterminerons ensuite si tu es prête.
Je rétablis la liaison.
Ils la virent.
L’Argiope numéro deux se redressa brusquement.
— Sena ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
Les Phoneutria échangèrent plusieurs regards. Le numéro trois laissa échapper un rire bref.
— Voilà donc la personne que vous refusiez de nous montrer.
Je levai les yeux vers Sena.
— Présente-toi. N’essaie pas de leur donner la réponse qu’ils attendent.
Elle se leva.
— Je suis Fubuki Sena. J’ai vingt ans et je suis étudiante en troisième année de droit.
Sa voix trembla légèrement sur la première phrase, puis se stabilisa.
— Llina m’a proposé un travail temporaire pendant mes vacances universitaires. Elle veut que j’observe ses décisions, que je pose des questions et que je lui signale ce qui me paraît contradictoire, incomplet ou injustifié.
Elle resserra les doigts autour de son carnet.
— Je n’ai pas intégré Kurokafu. Je n’ai pas prêté serment. Je n’ai pas non plus accepté de remplacer mon oncle. Je suis ici pour examiner cette expérience avant de décider ce que j’en pense.
L’Argiope numéro deux croisa les bras.
— Et « Llina », c’est ainsi que tu t’adresses à Kurokafu ?
— Elle m’en a donné l’autorisation.
— Elle t’a également autorisée à la tutoyer ?
Sena hésita, puis répondit :
— Oui.
Je pris la parole avant qu’il poursuive.
— La forme d’adresse ne modifie pas la qualité de ses observations. Si elle altère concrètement son jugement ou le fonctionnement de l’organisation, vous pourrez le démontrer. Sinon, ce point est secondaire.
L’Argiope numéro un intervint :
— Comprenez-vous les risques liés à ce que vous acceptez ?
Sena regarda brièvement son carnet.
— Pas entièrement. Je n’ai encore vu ni le contrat définitif ni tout ce que ce travail implique. Prétendre le contraire serait vous mentir.
Elle releva les yeux.
— Je sais seulement que je peux refuser de continuer, que mes accès seront limités et que je suis censée poser les questions que les membres de votre organisation ne posent plus. C’est suffisant pour que j’accepte d’être évaluée. Pas pour que je promette mon avenir.
Le Phoneutria numéro quatre se pencha légèrement vers son écran.
— Au moins, elle distingue ce qu’elle sait de ce qu’elle ignore.
— C’est un élément favorable, répondit l’Argiope numéro un. Pas encore une validation.
Je fis signe à Sena de se rasseoir.
— Vous avez examiné le principe et défini les premières limites. Examinez maintenant la personne.
Le Phoneutria numéro trois prit la parole le premier :
— Si elle est capable de contrarier son oncle avant même d’avoir signé son contrat, l’expérience commence mieux que prévu.
— Ce n’est pas un critère de sécurité, répondit l’Argiope numéro un.
— Non. Seulement un premier signe qu’elle ne vient pas pour lui obéir.
Le Phoneutria numéro deux consulta les notes affichées devant lui.
— Sa formation juridique correspond à l’objectif recherché. Son lien familial lui donne également quelques repères sur l’organisation. Mais aucun de ces éléments ne suffit à la considérer comme membre de Kurokafu.
— Je n’ai pas demandé qu’elle le soit, répondis-je.
Le Phoneutria numéro quatre poursuivit :
— J’accepte une expérience limitée à ses vacances, à condition que le contrat soit signé avant l’ouverture du premier dossier. Aucun accès autonome aux systèmes, aux agents actifs ou aux opérations en cours.
— Aucun accès automatique, corrigeai-je. Sa présence pourra être autorisée sur une affaire en cours lorsqu’elle sert directement sa fonction, après examen du risque et sous la responsabilité de la personne dirigeant l’opération.
Il réfléchit quelques secondes.
— Cette distinction me convient.
L’Argiope numéro un se tourna vers l’Argiope numéro deux.
— Votre nièce a-t-elle déjà accepté de vous succéder ?
— Non. Je considère qu’elle en possède le potentiel, mais elle n’a pris aucun engagement.
Le Phoneutria numéro trois inclina la tête.
— Sa présence ici lui permettra peut-être de se décider.
— Non, intervint Sena.
Les regards se tournèrent vers elle.
Elle inspira avant de poursuivre.
— Ma présence prouve que j’ai accepté ce travail pendant mes vacances. Elle ne prouve pas que je veux remplacer mon oncle. Si vous m’évaluez comme questionneuse, faites-le sur ce que je peux apporter à cette fonction. Pas sur une décision que je n’ai pas prise.
Le silence dura plusieurs secondes.
— La distinction est correcte, dis-je. La succession de l’Argiope numéro deux ne fait pas partie du dossier examiné aujourd’hui.
Son oncle la regarda longuement, puis se redressa.
— Mon lien avec elle produit un conflit d’intérêts. Je répondrai aux questions factuelles qui la concernent, mais je m’abstiendrai lors de la décision.
L’Argiope numéro un acquiesça.
— C’est approprié.
Il consulta les autres écrans.
— Je résume les conditions proposées. L’expérience durera jusqu’à la reprise des cours de Sena. Un contrat écrit précisera ses droits, sa rémunération, ses obligations et les conditions de rupture.
— Ses accès ne seront jamais automatiques. Sa participation à une affaire en cours exigera une autorisation spécifique. En l’absence de Kurokafu, Yobath sera responsable de ses déplacements et de sa sécurité.
— Correct, répondis-je.
— Les dossiers soumis à la questionneuse pourront être proposés par Kurokafu, par les Argiope ou par les Phoneutria, dans les limites définies par son contrat et son niveau d’accès.
— Correct.
— Ses conclusions pourront être consultées par Kurokafu, ainsi que par l’Argiope et le Phoneutria chargés du contrôle de l’expérience.
— Correct.
— Ces deux responsables pourront demander la suspension immédiate de ses accès si une limite est franchie, si sa sécurité est compromise ou si la confidentialité d’une affaire est menacée. Cette suspension restera applicable jusqu’à un nouvel examen.
— Correct.
— En cas d’absence temporaire de Kurokafu, ils assureront le contrôle de la fonction avec la personne responsable de la sécurité de Sena.
— Correct.
— En cas de changement de Kurokafu, l’autorisation de Sena sera suspendue. Elle ne pourra être rétablie qu’après un nouvel examen mené par la personne portant le manteau, un Argiope et un Phoneutria.
— Correct.
— À la reprise de ses cours, son utilité, les risques produits et les conditions d’une éventuelle prolongation seront évalués séparément.
— Correct.
L’Argiope numéro un observa un instant son écran.
— Un projet de contrat existe-t-il déjà ?
— Oui.
Le Phoneutria numéro trois sourit.
— Évidemment.
— Je l’ai rédigé avant de proposer cette fonction à Sena. Il définit déjà sa rémunération, son droit de mettre fin à l’expérience, ses obligations de confidentialité, les restrictions d’accès et la propriété de ses travaux.
— Vous aviez donc déjà prévu l’issue de cette réunion, remarqua l’Argiope numéro deux.
— Non. J’avais préparé une hypothèse de contrat correspondant à mon initiative. Préparer son application ne dispensait pas de l’examiner.
— Le projet ne prévoyait pas le pouvoir de suspension indépendant que vous venez de définir. Il ne distinguait pas non plus assez précisément les accès automatiques de la participation autorisée à une affaire en cours.
Je tournai légèrement les yeux vers les différents écrans.
— Il faisait également dépendre la sélection des dossiers et l’examen des conclusions de ma seule autorité. Enfin, il ne définissait pas ce que deviendrait l’autorisation de Sena en cas de changement de Kurokafu. Ces clauses seront modifiées.
L’Argiope numéro un hocha lentement la tête.
— Dans ce cas, la réunion a produit des corrections réelles.
— C’était son objectif.
Le Phoneutria numéro deux approuva. Le numéro quatre fit de même.
Le troisième leva une main.
— J’approuve également, même si ma première raison était plus divertissante.
L’Argiope numéro un ignora la remarque.
— J’approuve l’expérience dans les limites qui viennent d’être définies.
Il regarda Sena.
— Cette décision ne fait pas de vous une Argiope, une agente de Kurokafu ou l’héritière de votre oncle. Elle vous autorise seulement à commencer le travail décrit par votre contrat.
— C’est ce que j’ai accepté, répondit-elle.
— Alors la décision est prise.
Je hochai légèrement la tête.
— Je transmettrai immédiatement les modifications à Yobath. Le contrat sera présenté à Sena ce soir, avant qu’elle n’accède à son premier dossier.
L’Argiope numéro deux reprit la parole :
— Mon abstention demeure. Je demande seulement qu’aucune conclusion concernant ma succession ne soit tirée des résultats de cette expérience.
— Ce point figurera dans le contrat. Les compétences que Sena démontrera ou ne démontrera pas dans cette fonction seront examinées pour elles-mêmes.
Il regarda sa nièce.
— Alors je n’ai rien à ajouter.
L’un après l’autre, les participants saluèrent et commencèrent à se déconnecter.
Seul le Phoneutria numéro trois resta, le sourire aux lèvres.
— Ils sont partis. Pressés d’aller dormir, sans doute.
— Certainement.
Je saisis l’interface placée près de mon fauteuil et transmis à Yobath le compte rendu de la décision, accompagné du projet de contrat.
Plusieurs sections devaient être modifiées : la durée exacte, la suspension indépendante, les conditions d’accès aux affaires en cours et les modalités de contrôle de la fonction en mon absence ou après mon remplacement.
Le document devait également préciser les personnes autorisées à proposer des dossiers, l’accès des responsables désignés aux conclusions de Sena et la séparation formelle entre cette expérience et la succession de l’Argiope numéro deux.
Le fichier fut envoyé.
— Pourquoi ne pas avoir montré Sena dès le début ? demanda le Phoneutria numéro trois.
— Parce que son identité risquait de faire confondre l’évaluation de la fonction avec la succession de son oncle.
Il sourit légèrement.
— Ce qui s’est tout de même produit.
— Oui. Sena a corrigé cette confusion. Son intervention constituait une information utile sur sa capacité à exercer la fonction.
Il consulta l’heure.
— Les dernières confirmations médicales et opérationnelles du dossier K.22-PH05/217 sont arrivées pendant la réunion. Il peut maintenant être tranché.
— Je le traiterai dans mon premier créneau de travail.
— Très bien. Tenez-nous au courant de l’expérience.
Il adressa un dernier regard à Sena.
— Bienvenue dans un monde sans pitié. Lisez votre contrat avant de signer.
Puis il se déconnecta.
— Bien.
Je me dirigeai vers l’ascenseur.
— Nous remontons.
Sena acquiesça et me suivit.
Dans l’ascenseur, je restai silencieuse. Rien ne nécessitait encore d’être ajouté.
— Llina ? J’ai fait bonne impression ?
— Oui.
Elle tourna brusquement la tête vers moi.
— Ah. Je ne m’attendais pas à une réponse aussi simple.
— L’impression produite ne démontre pas que tu es compétente pour cette fonction. Elle reste néanmoins une information observable.
— Et qu’est-ce qu’ils ont observé ?
— Tu as reconnu ce que tu ignorais. Tu n’as pas prétendu avoir accepté la succession de ton oncle. Tu as corrigé cinq dirigeants lorsqu’ils ont attribué à ta présence une signification qu’elle ne possédait pas.
Je me tournai légèrement vers elle.
— C’était pertinent.
— Donc c’était bien.
— Oui.
Elle sourit.
— Tu pourrais répondre comme ça plus souvent.
— Lorsque la question permet une réponse aussi simple.
L’ascenseur atteignit l’étage de mes quartiers.
Lorsque les portes s’ouvrirent, Yobath nous attendait devant mon bureau.
Une chemise noire reposait entre ses mains.
— J’ai reçu votre transmission, dit-il.
Il tendit le document vers moi.
— Le projet initial a été amendé conformément aux conditions adoptées. Les sources autorisées à proposer des dossiers, le contrôle des conclusions, la suspension indépendante des accès et les dispositions applicables en cas d’absence ou de remplacement de Kurokafu ont été ajoutés.
Il abaissa légèrement la chemise.
— J’ai également intégré la clause concernant le conflit d’intérêts de l’Argiope numéro deux et la séparation entre cette expérience et sa succession.
Je parcourus rapidement les pages.
Les modifications étaient correctement intégrées.
— La version est conforme.
Je rendis la chemise à Yobath.
Il la présenta à Sena.
— Votre contrat.
Elle le prit avec précaution.
— C’était déjà presque prêt ?
— Une première version existait avant votre arrivée, répondit Yobath. Elle a été modifiée après la décision des conseillers.
Sena me regarda.
— Tu avais vraiment prévu tout ça ?
— J’avais prévu les conditions nécessaires à l’expérience que je proposais. Je n’avais pas prévu les corrections qui seraient formulées.
— Mais il ne manquait que quelques clauses.
— Cela ne les rendait pas facultatives.
Yobath lui indiqua le canapé de mon bureau.
— Vous n’êtes pas tenue de le signer immédiatement. Aucun dossier ne vous sera cependant accessible avant sa signature.
Sena entra dans le bureau et s’assit.
Je pris place derrière mon bureau.
Yobath resta debout, à proximité de la porte.
Sena ouvrit la chemise.
Le contrat comportait dix-sept pages.
Elle commença par les parcourir rapidement, puis revint à la première.
Cette fois, elle lut chaque ligne.
Sa rémunération, la durée exacte de l’expérience et son droit d’y mettre fin à tout moment figuraient dans les premières sections.
Les obligations de confidentialité survivraient à son départ, sans créer d’allégeance envers Kurokafu. Son travail ne pourrait pas non plus être utilisé pour lui attribuer automatiquement la succession de son oncle.
Ses déplacements, ses accès et sa participation aux affaires en cours dépendraient d’autorisations précises. Les dossiers pourraient provenir de Kurokafu, des Argiope ou des Phoneutria, mais seuls ceux correspondant à son niveau d’accès lui seraient transmis.
Un Argiope et un Phoneutria contrôleraient l’expérience indépendamment de moi. Ils pourraient consulter ses conclusions et suspendre ses accès si sa sécurité, la confidentialité des informations ou les limites de sa fonction étaient compromises.
En mon absence, ils exerceraient ce contrôle avec Yobath. Si une autre personne venait à porter le manteau, l’autorisation de Sena serait suspendue jusqu’à un nouvel examen.
Elle s’arrêta sur une page.
— « Les notes produites dans le cadre de la mission pourront être consultées par Kurokafu. »
Elle leva les yeux.
— Cela concerne tout ce que j’écris ?
— Tout ce que tu inscris dans un support destiné à cette mission, répondis-je. Tu peux conserver séparément des notes personnelles auxquelles je n’aurai pas accès.
Elle regarda le carnet qu’elle tenait encore.
— Celui-ci, par exemple ?
— Si tu décides de l’utiliser pour tes observations sur moi et sur Kurokafu, il deviendra un support de mission.
— Et tu pourras le lire sans me demander à chaque fois ?
— Oui. Cette possibilité doit précisément être établie avant que tu commences à écrire.
Elle réfléchit.
— Je reste libre de ce que j’y note ?
— Oui.
— Même si c’est négatif ?
— Une restriction de ce type rendrait ton travail inutile.
— Et tu ne peux pas me demander de supprimer une conclusion parce qu’elle te dérange ?
— Je peux te demander de corriger un fait objectivement faux. Je ne peux pas modifier à ta place la conclusion que tu choisis de défendre.
Elle relut la clause.
— Je peux avoir deux carnets, alors.
— C’est prévu.
Elle poursuivit.
Plusieurs minutes s’écoulèrent.
Elle s’arrêta encore sur la section concernant sa sécurité.
— Si je suis une affaire en cours et que je souhaite partir pendant l’opération ?
— Tu peux refuser d’y participer avant le départ. Une fois engagée dans une zone où un retrait immédiat augmenterait le danger, tu suivras temporairement les instructions de la personne responsable jusqu’à ce qu’une sortie sûre soit possible.
— Donc je ne peux pas simplement décider de rentrer chez moi au milieu d’une infiltration.
— Pas si cette décision expose les personnes présentes.
— C’est logique.
Elle corrigea aussitôt :
— Enfin… je comprends la raison.
Elle poursuivit sa lecture.
Lorsqu’elle atteignit la dernière page, elle releva les yeux vers Yobath.
— Et si j’ai un problème avec Llina lorsqu’elle est absente ?
— Vous venez me voir.
— Et si mon problème concerne une décision de Llina que vous approuvez ?
— Je vous indiquerai la procédure permettant de saisir l’Argiope et le Phoneutria chargés du contrôle de votre expérience.
— Donc je peux signaler Llina à ses propres conseillers.
— Si les faits le justifient.
Sena tourna la tête vers moi.
— Cela ne te dérange pas ?
— Le mécanisme serait inutile s’il dépendait de mon absence de contrariété.
Elle baissa de nouveau les yeux vers le contrat.
Puis elle signa.
Yobath récupéra le document, vérifia la dernière page et lui en tendit une copie.
— Votre exemplaire.
— Merci.
Il me remit le second.
Je le signai à mon tour.
La fonction existait désormais autrement que comme une proposition.
Elle possédait une durée.
Des droits.
Des limites.
Et des moyens d’être interrompue.
Yobath quitta le bureau pour enregistrer le contrat.
Je me levai.
— Je vais te présenter les espaces auxquels tu as accès ce soir.
Nous rejoignîmes le couloir.
— Au fond se trouve mon bureau. La porte intérieure mène à ma chambre.
— Interdiction d’entrer, je saisis.
— Sans mon autorisation explicite, oui.
Elle me regarda, légèrement surprise par la simplicité de la réponse.
— Ton badge ouvrira ta chambre et la salle de bain. Mon bureau te sera accessible lorsque je serai dans mes quartiers et que sa porte restera ouverte, ou lorsque Yobath t’y autorisera. Ma chambre reste un espace restreint.
— Même si j’ai une excellente raison ?
— Tu l’exposes avant d’entrer. Une raison que tu juges valable ne t’accorde pas elle-même une autorisation.
— Compris.
— Une porte ouverte t’autorise à entrer dans la pièce. Elle ne t’autorise pas à ouvrir les tiroirs, consulter les systèmes verrouillés ou déplacer un dossier auquel tu n’as pas reçu accès.
— C’est très précis.
— Une limite imprécise produit des fautes évitables.
— Et lorsque tu ne seras pas là ?
— Yobath sera responsable de toi. Il déterminera les zones auxquelles tu peux accéder seule, celles qui exigent un accompagnement et celles qui te restent interdites.
Le couloir comportait trois portes : celle de mon bureau au fond, celle de la salle de bain à droite et celle de la chambre destinée à Sena en face.
J’ouvris la porte de la salle de bain.
Je posai ma main sur le capteur latéral. Elle coulissa dans un léger souffle.
— Ici, tu as la salle de bain ainsi que les toilettes.
Sena entra, et comme prévu, son regard s’écarquilla.
Je n’ajoutai rien.
La pièce était vaste, lumineuse et soigneusement ventilée.
Les murs en travertin clair étaient parcourus de veines beiges presque dorées. Le sol poli prolongeait les lignes sans rupture visible. Une cloison vitrée séparait les toilettes du reste de la pièce et devenait opaque lorsqu’une personne s’en approchait.
Au centre, une vasque rectangulaire reposait sur un meuble suspendu en bois clair. Le miroir sans cadre s’illuminait uniquement lorsqu’il détectait une présence. Aucun robinet n’était visible : l’eau coulait d’un filet régulier déclenché par un capteur.
Une baignoire en marbre gris était encastrée au fond.
Aucun produit n’était laissé en évidence. Chaque flacon possédait un compartiment, chaque serviette une place définie.
Sena tourna sur elle-même.
— C’est immense.
— L’espace est partagé entre plusieurs usages. Sa taille évite que les équipements se gênent.
Elle regarda les rangements.
— J’ai aperçu tout à l’heure des produits qui avaient l’air assez spécialisés. C’est pour ça que tu es toujours… aussi belle ?
Je refermai la porte lorsque nous ressortîmes.
— Ils sont sélectionnés et organisés par Silice, une Veuve Brune spécialisée dans ce domaine. Elle adapte les soins, la coiffure et le maquillage à mon état, au climat, à l’éclairage et aux activités prévues.
— Donc ce n’est pas toi qui décides de ton apparence ?
— J’ai décidé de lui en confier la responsabilité. Elle possède davantage de compétences que moi dans ce domaine.
Sena resta silencieuse quelques secondes.
— Même ta beauté est déléguée.
— Son usage, oui.
Nous reprîmes notre marche.
— Tu n’as jamais trouvé tout ça inutile ? demanda-t-elle. Les cheveux, le maquillage, les produits…
— Je les considérais initialement comme superflus. Les Argiope et les Phoneutria ont produit des données démontrant que l’apparence modifiait la réceptivité, l’autorité perçue et le comportement de certains interlocuteurs.
— Alors tu as changé d’avis.
— Oui. Leur démonstration était valide.
Sena souffla du nez.
— Et quand tu te regardes, tu ne te trouves jamais belle ?
Je pris un badge sur l’étagère de mon bureau.
— Je peux constater que le résultat répond aux critères recherchés. Mon appréciation personnelle n’est simplement pas la raison pour laquelle cette préparation existe.
— Ce n’est pas vraiment une réponse.
— C’en est une. Elle ne correspond simplement pas à celle que tu espérais.
Sena se redressa légèrement.
— Je comprends mieux pourquoi ils te trouvent têtue.
— Ce terme décrit ici ton insatisfaction, pas mon raisonnement.
— Voilà. Exactement ça.
Je sortis du bureau et lui fis signe de me suivre.
Elle me rejoignit dans le couloir.
Nous nous arrêtâmes devant la porte située en face de la salle de bain.
Je passai le badge devant le lecteur.
Elle s’ouvrit.
— Voici ta chambre.
Ses deux valises avaient déjà été placées à l’intérieur.
La pièce était simple, mais ordonnée.
Un lit bas aux draps parfaitement tendus occupait le mur principal. Un bureau se trouvait près de la fenêtre intérieure, face à un dressing ouvert.
Le bois beige foncé dominait, tempéré par plusieurs surfaces sombres. La lumière pouvait être ajustée selon les préférences de l’occupant.
Sena entra.
— Ça change de mon studio.
— Tu peux modifier la luminosité et la température. Les autres transformations devront être signalées à Yobath.
Je lui tendis le badge.
— Celui-ci est personnel. Ne le prête pas.
— Compris.
Je tournai les talons.
Derrière moi, je sentis un léger tiraillement.
Elle avait saisi l’extrémité de mon manteau.
Je m’arrêtai sans me retourner.
Elle le lâcha aussitôt.
— Pardon. Mauvais réflexe. Je voulais juste poser une question.
— Pose-la directement.
— Tu vas dormir ?
— Il me reste la routine établie par Silice. Ensuite, oui.
— D’accord. C’est juste que je n’ai pas sommeil. J’ai déjà beaucoup dormi pendant le trajet.
Elle hésita.
— Est-ce que je pourrais te poser d’autres questions avant que tu t’endormes ?
Un bref silence passa.
— Sauf si tu es fatiguée, bien sûr. Toi, tu n’as peut-être pas dormi comme moi…
— J’ai atteint la fin de mon créneau utile. Je me retire.
— D’accord, je comprends. Ai-je le droit de visiter les lieux ?
— Pas librement.
— Même pour mon travail ?
— Ton objectif ne te donne pas accès à tout ce qui pourrait t’intéresser. Ce soir, tu peux circuler entre ta chambre, la salle de bain et mon bureau tant que sa porte reste ouverte.
Je lui montrai le badge.
— Les dossiers clos placés sur la partie gauche du bureau sont ceux auxquels ton contrat t’autorise à accéder. Les autres restent interdits.
— Je peux travailler dans ton bureau pendant que tu dors ?
— Oui. La porte intérieure de ma chambre sera fermée. La porte donnant sur le couloir restera ouverte.
— Et si je veux voir autre chose ?
— Tu demandes. L’autorisation dépendra de la nécessité, du risque et des informations présentes dans la zone.
— C’est moins libre que ce que j’avais imaginé.
— Tu te trouves dans le centre d’une organisation clandestine. Ton imagination était trop permissive.
Elle regarda le badge.
— D’accord.
— À partir de demain, Yobath te présentera les autres zones prévues par ton contrat. En mon absence, tu suivras ses instructions.
— Compris.
— La salle de bain sera libre lorsque j’aurai terminé. Je frapperai à ta porte.
— Prends ton temps.
Je fis volte-face et m’enfonçai dans le couloir.
Mes pas résonnaient faiblement sur le sol.
Je traversai le bureau, dont je laissai la porte ouverte, puis passai la porte dissimulée dans la paroi du fond.
Ma chambre.
J’y déposai mes affaires, ôtai mon manteau et le pliai selon la méthode habituelle.
Je pris ensuite les vêtements nécessaires et retournai dans la salle de bain.
Silice avait réduit la routine du soir à quelques étapes précises : douche, séchage, nettoyage du visage et application des soins prévus.
Je suivis l’ordre indiqué, nettoyai les surfaces utilisées et replaçai chaque produit.
L’ensemble me prit un peu moins de vingt minutes.
Je revêtis ensuite ma tenue de repos et quittai la salle de bain.
Je frappai trois coups précis à la porte de la chambre de Sena.
Elle ouvrit aussitôt.
Elle cligna brièvement des yeux en me voyant.
Je portais un pyjama technique noir minimaliste, au col mao rigide.
— La salle de bain est libre.
— Merci.
Je m’éloignai sans attendre de réponse.
Lorsque je traversai le bureau, je déposai sur sa partie gauche trois dossiers clos dont l’étude pouvait commencer immédiatement.
À côté, je plaçai une copie des règles d’accès et un stylo.
Sena sortit de sa chambre, une serviette à la main.
Elle aperçut les dossiers.
— Je peux vraiment commencer ce soir ?
— Ton contrat est signé. La mission a commencé.
Elle regarda les couvertures noires.
— Tu ne préfères pas être présente ?
— Ton travail ne consiste pas à produire uniquement les observations que tu formulerais devant moi.
— Et si j’ai une question ?
— Note-la. Tu me la poseras à mon réveil.
Elle hocha la tête.
Je rejoignis la porte intérieure.
Derrière moi, elle m’appela :
— Bonne nuit, Llina.
Je me retournai brièvement.
— Bonne nuit, Sena.
Puis j’entrai dans ma chambre et refermai la porte.
Dans le bureau, les pages commencèrent à tourner.
FIN DE CHAPITRE
Seuil franchi
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