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Un livre sans pages

Kurokafu

Je patientais sur le quai de la ligne royale. Le silence était presque total, seulement troublé par le bruit sourd des rails sous la terre.

Les contrôles ordinaires avaient rempli leur fonction à l’aller. Rien ne justifiait de prolonger le trajet au retour.

Sena se tenait à côté de moi, la fable toujours entre les mains.

Elle en tourna plusieurs pages avant de parler.

— Tout à l’heure, tu m’as dit qu’un raisonnement simple pouvait contenir une prémisse fausse aussi facilement qu’un raisonnement complexe.

— Oui.

— Mais tu lis vraiment des fables seulement pour ça ?

Je tournai les yeux vers elle.

— Non.

Elle attendit.

— Elles me fournissent également des modèles.

— Des modèles de quoi ?

— De décisions. De contradictions. De réactions à une perte, à une menace, à une loyauté, à une trahison ou à une récompense.

Elle regarda le livre.

— Pour comprendre les gens ?

— Pour augmenter le nombre de schémas auxquels je peux comparer une situation.

— Donc pour les prévoir.

— Partiellement.

Elle releva la tête.

— Partiellement ?

— Un personnage n’est pas une personne réelle. Mille personnages ne permettent pas davantage de prévoir avec certitude le comportement d’un individu.

Je désignai la fable.

— Ils permettent d’élargir le nombre d’hypothèses auxquelles je pense avant d’agir.

— Tu lis donc pour réduire les surprises.

— Pour réduire la marge d’incertitude.

Un léger sourire apparut sur son visage.

— Là, ça te ressemble davantage.

Le bruit de la rame approcha.

Sena referma la fable.

Nous montâmes.

J’entrai et m’assis près de la fenêtre, le regard fixé sur les rails qui défilaient, froids, immuables.

Sena s’installa face à moi, la fable toujours entre les mains.

— Et toi, Llina… est-ce qu’il existe quelque chose que tu as écrit sur toi ?

— Non.

— Rien ? Journal, mémoires, notes personnelles ?

— Rien destiné à me décrire.

Elle passa un doigt sur le bord du livre.

— Alors comment je suis censée te comprendre ?

— En m’observant, en me questionnant et en distinguant ce que ces informations permettent réellement de conclure.

Elle releva les yeux.

— Comme pour n’importe quel dossier.

— Oui.

— Sauf qu’un dossier est censé contenir les informations importantes.

— Et moi, non.

Elle resta silencieuse un instant.

— Donc un geste peut être réel sans que mon interprétation du geste le soit.

— Exact.

— Et un silence n’est pas forcément un indice.

— Pas sans autre élément.

Elle regarda la fable.

— Tu ne te caches pas pour autant ?

— Je ne construis pas volontairement un personnage destiné à te tromper. Cela ne signifie pas que tu possèdes toutes les informations me concernant.

— Donc quand je ne sais pas…

— Tu constates que tu ne sais pas.

Elle souffla par le nez.

— Cette phrase va finir par me poursuivre.

— Elle restera exacte.

Une dizaine de minutes passèrent avant notre arrivée.

L’ascenseur s’ouvrit dans un chuintement.

Aucun mot, si ce n’était l’habituelle voix automatique.

À l’accueil, un plateau nous attendait : barre protéinée, eau citronnée.

Un assistant s’inclina discrètement.

Je pris le plateau et posai mon sac contenant ma tenue d’entraînement sur le rebord prévu.

Puis nous remontâmes.

Ce fut dans l’ascenseur, à mi-course, que Sena parla de nouveau.

— Est-ce que je pourrais relire encore une fois le dossier ?

Je tournai à peine le visage.

— Tu peux.

Silence.

Au bureau, j’effleurai le microphone.

— Faites préparer un ordinateur portable pour Sena.

La réponse fut immédiate.

— Quel profil d’accès ?

— Questionneuse. Appliquez les permissions définies par son contrat.

— Dossiers attribués uniquement ?

— Dossiers attribués, archives closes correspondant à son niveau d’accès et conclusions dont la consultation a été autorisée. Aucun accès brut aux systèmes opérationnels.

— Compris.

Je posai l’eau et la barre protéinée, puis rejoignis ma chambre pour me changer.

Lorsque je revins, j’avais repris ma tenue habituelle : chemise blanche, cravate, tailleur ajusté, bottes noires et manteau de Kurokafu.

Sena se tenait devant les étagères.

Elle lisait les codes inscrits sur les tranches sans toucher aux dossiers qui ne lui avaient pas été attribués.

Je repris place derrière mon bureau.

Vingt minutes plus tard, Yobath entra avec l’ordinateur.

— Le profil est actif.

Il posa la machine sur la table basse.

Sena vint s’asseoir devant.

Je fis pivoter légèrement l’écran vers elle.

— Tu y trouveras les dossiers qui t’ont été attribués ainsi que les archives closes correspondant à ton niveau d’accès.

— Et les autres ?

— Elles apparaîtront comme restreintes ou ne seront pas indexées dans tes recherches.

— Même si je connais le nom du dossier ?

— Oui. Connaître l’existence d’une information ne t’accorde pas le droit de la consulter.

Elle posa les mains sur le clavier.

— Les Argiope et les Phoneutria peuvent aussi m’en envoyer ?

— Oui. Dans les limites prévues par ton contrat.

Je désignai le microphone.

— Si un blocage vient de l’interface ou d’une règle d’accès que tu ne comprends pas, demande. Ne perds pas du temps à contourner une restriction dont tu ignores la raison.

— Et si je pense que la restriction elle-même est mauvaise ?

— Tu peux également la questionner. Cela ne t’autorise pas à la franchir.

Elle acquiesça.

Yobath regarda Sena naviguer quelques instants dans l’interface.

— Je suppose que mes fonctions incluent désormais également l’assistance à votre questionneuse.

— Pour les questions relevant de ses accès, de ses déplacements et de son travail lorsque je ne suis pas disponible.

— Ce qui est déjà suffisamment large.

Sena leva les yeux vers lui.

— Je vais essayer de ne pas abuser.

Elle referma les deux dossiers physiques qu’elle avait consultés et les remit dans l’ordre indiqué sur leurs couvertures.

Puis elle vérifia une seconde fois leur position avant de prendre l’ordinateur.

— Je vais travailler dans ma chambre.

— Ton accès reste actif depuis cette pièce, répondis-je.

Elle partit avec l’ordinateur et son carnet.

Les dossiers restèrent correctement empilés sur la table basse.

Yobath les regarda.

— Elle a retenu la leçon de ce matin.

— L’erreur était identifiable. Elle l’a corrigée.

Un léger sourire apparut sur son visage.

— Vous rendez même les progrès ennuyeux à formuler.

— Ils n’en deviennent pas moins réels.

Yobath consulta brièvement l’heure.

— Les autorisations de Sena sont désormais actives sur l’ensemble des systèmes concernés. Aucun incident n’a été signalé pendant votre déplacement.

— Bien.

— Si vous n’avez rien d’autre à me transmettre, je retourne à l’accueil.

Alors qu’il tournait les talons, Sena ressortit de sa chambre.

— Attendez. J’ai une question.

Sena resta près de la porte.

— Mon travail consiste à examiner des décisions, à poser des questions et à signaler ce qui me paraît contradictoire, incomplet ou injustifié. C’est bien ça ?

— Oui.

— Mon contrat dit aussi que je ne dois pas entraver les missions de Kurokafu.

Elle marqua une pause.

— Alors si une question légitime pousse un agent à remettre en cause ce qu’il fait, est-ce que j’ai entravé sa mission ?

Yobath tourna légèrement la tête vers elle.

Je répondis :

— Pas nécessairement.

— Donc ça dépend de quoi ?

— De ta méthode, des informations auxquelles tu avais légitimement accès, de l’objectif de ta question et de ses conséquences prévisibles.

Elle resta attentive.

— Si tu poses une question pertinente dans le cadre de ta fonction et qu’un agent découvre ainsi une contradiction dans ce qu’il fait, le doute produit n’est pas en lui-même une faute de ta part.

— Même si ça l’empêche temporairement de continuer ?

— Si son incapacité à continuer révèle un problème réel, cette information doit être examinée.

Je marquai une pause.

— En revanche, si tu utilises une information pour le déstabiliser volontairement, si tu provoques sans chercher à comprendre ou si tu compromets une opération pour obtenir une réaction, tu ne remplis plus la même fonction.

Sena hocha lentement la tête.

— Donc mes questions peuvent avoir des conséquences. Ce n’est pas la conséquence seule qui décide si j’ai franchi la limite.

— Correct.

— L’intention non plus, toute seule.

— Correct. Une bonne intention ne supprime pas une conséquence prévisible.

Elle nota quelque chose dans son carnet.

Puis elle le referma et regarda Yobath.

— Qui êtes-vous, pour Llina ?

— Son majordome.

— Je voulais dire… votre relation avec elle. Vous ne lui parlez pas vraiment comme les autres.

Un léger sourire apparut sur son visage.

— Dans ce cas, votre question est différente.

Il croisa les mains dans son dos.

— J’étais Argiope avant d’occuper cette fonction. Je le suis resté suffisamment longtemps pour voir plusieurs périodes de Kurokafu.

— Et ensuite ?

— J’ai quitté mon siège lorsqu’une relève appropriée a été trouvée. Je ne souhaitais pas quitter l’organisation. Une autre fonction m’a été proposée.

Il tourna brièvement les yeux vers moi.

— Je connais Llina Delys depuis son enfance. Je l’ai vue apprendre, échouer, corriger, grandir et finalement porter le manteau.

Sena regarda alternativement Yobath et moi.

— Donc vous pouvez lui dire qu’elle se trompe ?

— Oui.

— Sans lui demander avant ?

— Lui demander l’autorisation de contester sa décision retirerait une partie de l’intérêt de ma présence.

Il marqua une courte pause.

— Je dis ce que je considère nécessaire de dire. Elle examine ensuite mes raisons. Il arrive qu’elle les juge valides. Il arrive qu’elle les rejette.

— Et ça ne crée jamais de problème entre vous ?

Yobath eut un sourire plus discret.

— Je la connais depuis qu’elle était assez jeune pour que son titre actuel ne suffise pas à me faire oublier toutes les années précédentes.

Il reprit sa posture habituelle.

— Rester à portée de voix est un choix. Et une responsabilité que je continue d’accepter.

Sena se tourna vers moi.

— Tu as besoin de Yobath maintenant ?

— Non.

Elle le regarda à nouveau.

— Est-ce que je pourrais vous poser d’autres questions en privé ?

— Oui. Mes réponses ne changeront pas en fonction de la présence de Kurokafu.

— Ce n’est pas pour obtenir une autre version de la même réponse.

Yobath inclina légèrement la tête.

— Alors allons ailleurs.

Ils quittèrent la pièce.

Le choix de Sena était pertinent.

Mes réponses lui fournissaient une source directe.

Yobath disposait d’un autre type d’information : plusieurs années d’observation de mes décisions et de leur évolution.

Les deux sources pouvaient se compléter.

Elles pouvaient également se contredire.

Dans ce cas, déterminer l’origine de cette contradiction ferait partie de son travail.

Je laissai une note sur mon bureau pour signaler mon déplacement.

Je descendis d’un étage, en silence.

Rien ne m’appelait.

Rien ne nécessitait mon intervention immédiate.

La journée avait été dense. Elle n’avait pas besoin d’être comblée.

Seulement clôturée.

Je m’assis à ma place habituelle, dans la bibliothèque privée.

La lumière était tamisée, diffuse.

Je sortis la barre protéinée de ma poche, en cassai une portion et bus lentement l’eau citronnée préparée plus tôt.

L’amertume acide me convenait.

Elle n’exigeait rien.

Un volume était resté ouvert sur une console basse : Le Serment des sept balances.

Une fable ancienne, fictionnelle, construite autour de plusieurs cas de justice symbolique.

Je repris là où je m’étais arrêtée.

Lecture lente.

Ordonnée.

Pas d’identification nécessaire.

Je suivais la structure du jugement : qui pesait quoi, selon quelles prémisses, et à quel coût.

Un bruit léger.

À peine perceptible.

Je me redressai sans hâte.

Le son venait du fond, près de la salle du piano.

Je connaissais les lieux.

Aucun angle mort.

Je me levai.

Le jeune assistant ne me vit qu’au dernier moment.

Il était assis devant le piano fermé.

Lorsqu’il remarqua ma présence, ses épaules se redressèrent légèrement.

— Que faites-vous ici ?

— Yobath nous a indiqué qu’il serait occupé. Nous restons disponibles, mais aucune tâche ne m’a été attribuée pour ce créneau.

Sa respiration se suspendit brièvement.

— J’allais jouer un peu. Je ne savais pas que vous étiez ici.

Je consultai l’heure.

Aucune directive ne nécessitait sa présence ailleurs.

L’utilisation du piano n’interférait avec aucune tâche ni aucun accès restreint.

— Vous êtes disponible si quelqu’un vous appelle ?

— Oui.

— Alors jouez.

Il resta immobile une seconde.

— Même si vous restez ici ?

— Ma présence ne modifie pas l’autorisation.

Je retournai à ma place.

Quelques secondes plus tard, le couvercle du piano s’ouvrit.

La barre protéinée était terminée.

Le volume encore ouvert.

Le premier accord résonna.

Épuré.

Puis un second, plus ample.

Il jouait sans virtuosité, mais sans faute.

Une pièce simple, presque mécanique.

Je continuai à lire.

Le piano ne couvrait pas le texte.

Il l’accompagnait.

Ni trouble.

Ni dérangement.

Le repas du soir approchait.

Quinze minutes plus tard, une assistante entra avec mon repas.

Elle ralentit en entendant le piano et regarda successivement l’instrument, puis moi.

— Il a l’autorisation, dis-je.

Elle inclina légèrement la tête.

— Il reste disponible si une tâche lui est attribuée.

— Compris.

Elle déposa le plateau et quitta la bibliothèque.

Je poursuivis ma lecture pendant le repas.

Le piano continua.

Aucun des deux n’empêchait l’autre.

Lorsque j’eus terminé, je pris mon assiette et descendis vers la cuisine.

Plusieurs assistants tournèrent la tête lorsque j’entrai.

L’un d’eux s’approcha.

— Vous pouviez nous appeler, Kurokafu.

Je déposai l’assiette dans l’espace prévu pour la vaisselle utilisée.

— Cela m’aurait pris davantage de temps que de la rapporter moi-même.

— C’est notre travail.

— Lorsque votre intervention est utile. Elle ne l’était pas ici.

Il s’écarta.

Je quittai la cuisine et remontai à mon bureau.

La fatigue modifiait désormais légèrement la stabilité de mes jambes lorsque je restais immobile trop longtemps.

Une heure trente de sommeil.

Un entraînement complet.

Le Faucheur avait correctement identifié la diminution de récupération.

Je consultai les tâches restantes.

Aucune n’exigeait mon intervention immédiate.

Plusieurs pouvaient attendre le lendemain sans produire de conséquence.

Je les reportai.

Sur la table basse, les dossiers utilisés par Sena étaient toujours empilés dans l’ordre prévu.

Je vérifiai leur classement.

Conforme.

Je n’y touchai pas.

Je consultai ensuite les signalements prioritaires.

Aucun ne nécessitait de prolonger ma journée.

La correction formulée quelques heures plus tôt restait applicable.

Je désactivai les écrans.

Routine du soir.

Puis sommeil.

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