— Mademoiselle Sena… Peut-être qu’il serait temps d’aller vous coucher.
Je soupirai.
Encore une réponse qui ne me suffisait pas.
— Pas encore. J’ai besoin d’une dernière réponse.
Yobath soupira aussi.
Bon.
Je commençais peut-être réellement à abuser.
— C’est la dernière pour ce soir. Promis. Et rien à voir avec son enfance.
— Je vous écoute.
— Elle cache ce qu’elle ressent… ou elle ne ressent vraiment plus rien ?
Il me regarda quelques secondes.
— C’est votre dernière question ?
— Pour cette nuit, oui.
Il prit son verre d’eau et s’enfonça légèrement dans le fauteuil.
— Et vous, qu’en pensez-vous ?
Évidemment.
Une question pour répondre à ma question.
Je commençais à comprendre d’où Llina tenait certaines habitudes.
— Je pense encore qu’il y a quelque chose d’enfoui. Qu’elle ne sait peut-être pas le discerner. Ou qu’elle refuse de le regarder.
Je jouai quelques secondes avec le bord de mon carnet.
— Mais après tout ce que j’ai vu… j’en suis beaucoup moins sûre.
— Vous a-t-elle déjà dit : « Tu m’imagines » ?
Je relevai les yeux.
— Oui.
— Alors vous recommencez.
— Ah.
Ça piquait un peu.
Il posa son verre.
— Vous voyez une personne dont le comportement ne correspond pas à ce que vous attendez et vous cherchez une seconde Llina derrière la première. Une émotion cachée. Une blessure. Une raison affective qui rendrait le reste plus facile à expliquer.
— Dit comme ça…
— Dit comme ça, c’est exactement ce que vous faites.
Je pinçai les lèvres.
D’accord.
Un point pour lui.
— Je la connais depuis son enfance, Sena. Je l’ai vue apprendre, se tromper, corriger ses raisonnements et prendre progressivement davantage de responsabilités.
Son regard se posa un instant sur la table.
— Je n’ai jamais observé chez elle les signes d’une personne passant son existence à maintenir prisonnière une autre version d’elle-même.
— Donc elle ne ressent vraiment rien ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
Raté.
Il me regarda directement.
— Je peux vous décrire ce qu’elle fait de ce qu’elle ressent lorsque cela devient observable. Elle l’identifie, en évalue la pertinence et refuse qu’une émotion obtienne à elle seule la valeur d’une preuve ou d’un jugement.
— Mais ce qu’elle ressent réellement…
— Je ne suis pas dans sa tête.
La réponse était tellement simple que j’en fus presque vexée.
— Après toutes ces années ?
— Après toutes ces années.
Il se leva.
— C’est précisément ce que vous devez apprendre. Une longue observation produit de meilleures informations. Elle ne transforme pas une interprétation en certitude.
Il récupéra son verre.
— Ce que je peux vous dire avec confiance, c’est que chercher systématiquement une Llina cachée vous fera probablement manquer celle qui se trouve devant vous.
Il se dirigea vers la porte.
— Pour le reste, éprouvez mes conclusions comme vous éprouvez les siennes.
Je regardai mon carnet.
Super.
Même l’homme qui la connaissait depuis son enfance refusait de me donner une réponse simple.
— Merci beaucoup pour vos réponses.
— Avec plaisir.
Il ouvrit la porte.
— Et maintenant, dormez.
— Oui, oui.
La porte se referma.
J’étais seule dans la salle où j’avais assisté à la visioconférence lors de mon arrivée.
Je regardai l’heure.
Deux heures du matin.
Ah.
Peut-être qu’il avait un peu raison.
Je me levai.
Pas question de refaire la même erreur que la veille.
Je me laverais demain matin.
Une image de Silice me traversa immédiatement l’esprit.
Son regard.
Ses produits renversés.
Je restai immobile deux secondes.
— Bon.
Je récupérai mes affaires.
— Je vais me laver finalement.
Après être remontée à l’étage, puis lavée, je traversai le bureau de Llina.
Tout était rangé.
Évidemment.
Même ce que j’avais laissé derrière moi avait retrouvé sa place.
Puis mon regard s’arrêta sur la porte de sa chambre.
Interdite sans son autorisation explicite.
Je connaissais la règle.
Elle me l’avait expliquée dès mon arrivée.
Mon contrat n’était pas franchement ambigu non plus.
Je restai pourtant devant.
Puis je m’approchai.
Très mauvaise idée.
Je le savais.
Mais seulement regarder une porte n’était pas interdit.
Techniquement.
Je levai la main.
Mes doigts frôlèrent la poignée froide.
Mon cœur battait plus vite.
Il aurait suffi de l’abaisser.
Une seconde.
Peut-être deux.
Je retirai aussitôt ma main.
Non.
Pas cette nuit.
Je reculai.
— À quoi tu ressembles quand tu dors… ?
Je fixai encore la porte.
— Est-ce que tu fais des cauchemars ?
Rien.
— Est-ce que tu arrives seulement à dormir sans penser à quelque chose ?
Toujours rien.
Évidemment.
Je venais de poser des questions à une porte.
Il était vraiment temps d’aller me coucher.
Je retournai dans ma chambre et m’étalai sur le lit.
— Enfin…
Le plafond était beaucoup moins intéressant que Llina.
Malheureusement.
Si elle était vraiment exactement ce qu’elle montrait, il faudrait bien que je finisse par l’accepter.
Enfin…
Accepter était peut-être un grand mot.
Comprendre.
Ou essayer.
Bon.
J’avais trop réfléchi.
Demain, j’irais voir quelqu’un d’autre.
Le lendemain matin, je me réveillai encore un peu engourdie.
Je saisis mon téléphone.
Sept heures onze.
À cette heure-là, Llina était normalement déjà au travail.
Je me levai et récupérai de quoi m’habiller.
Le pyjama rose de la veille devait partir au linge sale.
En ouvrant ma porte, je trouvai une boîte posée devant.
Un mot était fixé dessus.
« De la part du majordome. »
Je l’ouvris.
Je restai immobile.
Plusieurs pyjamas pastel.
Rose pâle.
Bleu.
Lavande.
Presque le même modèle que le mien.
— Il est sérieux…
Au fond se trouvaient également des chaussons.
Je pris une paire.
Toute douce.
Clairement plus logique que mes baskets pour marcher dans ma chambre.
Je souris malgré moi.
J’enfilai le modèle lavande quelques secondes pour vérifier la taille.
Parfait.
Puis je l’enlevai.
J’avais compris la leçon de la veille.
Le pastel n’avait jamais été le problème.
La tenue devait juste correspondre à ce que j’allais faire.
Je choisis donc un pantalon clair, un haut rose pâle et des chaussures fermées.
Toujours pastel.
Fallait pas exagérer non plus.
Après un passage dans la salle de bain, je rejoignis le bureau de Llina.
Personne.
Je regardai autour de moi.
— Llina ?
Rien.
Je m’approchai du microphone.
— Monsieur ?
Un léger signal répondit.
Puis la voix de Yobath.
— Bonjour, Sena. Que puis-je faire pour vous ?
— Où est Llina ?
Une courte pause.
— Kurokafu se trouve actuellement dans la zone des Arachniscorpus.
Je regardai le microphone.
— Pourquoi ?
— Ce déplacement ne fait pas partie des informations associées à votre mission.
Trop nul.
— Elle y est vraiment en tant que Kurokafu ?
— Son titre n’y est pas déclaré. Son badge de déplacement indique une autorisation de Kurokafu, pas qu’elle en est elle-même la détentrice.
Je fronçai les sourcils.
— Donc les gens là-bas pensent qu’elle est qui ?
— La plupart des agents qui ne connaissent pas son visage l’identifient comme une Veuve Brune bénéficiant d’autorisations élevées.
— Et elle les laisse croire ça ?
— Elle n’a aucune raison opérationnelle de corriger cette interprétation.
Je repensai aux centaines de personnes que nous avions croisées la veille.
Certains avaient peut-être vu leur propre dirigeante passer devant eux sans le savoir.
C’était quand même assez drôle.
— C’est pour ça qu’il y en a encore qui pensent que Kurokafu est un homme ?
— C’est l’une des raisons. L’identité actuelle de Kurokafu n’est communiquée qu’aux personnes qui ont besoin de la connaître. Les informations héritées du règne précédent persistent plus longtemps que les visages.
Je regardai la porte.
J’aurais bien aimé la voir circuler incognito parmi ses propres agents.
Mais bon.
Mon badge disait probablement non avant même que je pose la question.
Yobath me devança.
— Votre badge ne vous autorise pas à entrer dans la zone des Arachniscorpus. Je vous déconseille également de tenter de la rejoindre sans accompagnement.
— Oui, oui. Je sais.
Je réfléchis.
— L’Argiope numéro deux est là ?
— Votre oncle est présent. Il devrait être dans son bureau.
— Je peux aller le voir ?
— Votre badge le permet après confirmation de sa disponibilité.
— Je vais pas me perdre, hein ?
— Je vous ferai accompagner.
Évidemment.
— Par qui ?
— Un Faucheur vous attendra dans la cour.
Je déglutis.
— Ah.
Petite pause.
— D’accord.
— Avez-vous bien reçu le colis ?
Je regardai vers ma chambre.
— Oui ! Merci beaucoup. Mais… pourquoi ?
— J’apprécie votre détermination à ne pas vous fondre dans la masse de Kurokafu pour accomplir votre mission. Considérez cela comme un soutien de ma part.
Je souris.
— Encore merci.
Je m’apprêtai à partir.
Puis je m’arrêtai.
— Ah ! Mes vêtements sales, je les mets où ?
— Un panier se trouve dans la salle de bain. Des assistants récupèrent le linge chaque jour.
— Noté !
Je déposai rapidement mes affaires dans le panier indiqué et descendis.
Le Faucheur m’attendait déjà dans la cour.
Je ralentis.
Il semblait plus jeune que moi.
Peut-être.
Difficile à dire.
Il avait surtout cette manière de rester parfaitement droit qui me donnait l’impression que mes propres épaules étaient soudain mal placées.
Nous partîmes.
Il marchait légèrement devant.
Pas un mot.
Pourquoi est-ce que j’arrivais à discuter normalement avec Llina, mais qu’un Faucheur silencieux me mettait autant mal à l’aise ?
Elle était littéralement tout en haut de leur hiérarchie.
Ça n’avait aucun sens.
Après quelques minutes, le silence commença vraiment à me peser.
— J’ai une question.
Il s’arrêta.
Se retourna.
Bon.
Maintenant fallait la poser.
— Est-ce que… tu aimes ce que tu fais ?
Son regard descendit vers mon badge.
— En quoi cette question participe-t-elle à votre mission ?
J’ouvris la bouche.
Puis je la refermai.
Bonne question.
En vrai ?
Aucune idée.
J’étais juste curieuse.
Comment quelqu’un d’aussi jeune pouvait finir Faucheur ?
Je glissai une main vers le contrat que j’avais emporté.
Puis m’arrêtai.
La conversation de la veille me revint.
Mes questions pouvaient avoir des conséquences.
Et mon contrat n’était pas un passe-droit pour satisfaire chaque curiosité qui me traversait.
— En fait… elle n’y participe pas vraiment.
Il attendit.
— C’était juste de la curiosité. Tu n’es pas obligé de répondre.
Il resta immobile quelques secondes.
Puis reprit sa marche.
Bon.
Conversation terminée.
Enfin, je croyais.
— On ne nous apprend pas à évaluer une fonction selon qu’elle nous plaît ou non.
Je relevai la tête.
— Ça ne répond pas exactement à ma question.
— Non.
— Donc tu sais quand même si tu aimes ce que tu fais.
— Oui.
J’attendis.
Rien.
— Et tu ne vas pas me dire ?
— Vous avez correctement constaté que je n’étais pas obligé de répondre.
Je pinçai les lèvres.
Touché.
Nous continuâmes.
Puis il ajouta :
— Le plaisir personnel existe. Il n’est simplement pas utilisé comme critère principal lorsqu’un devoir doit être accompli.
Je ralentis légèrement.
Ah.
Ça, c’était déjà plus intéressant.
Donc il avait bien des envies.
Évidemment.
C’était pas un robot.
Le truc bizarre, c’était plutôt qu’on lui avait appris à ne pas leur donner trop d’importance quand elles entraient en conflit avec son devoir.
Depuis quand ?
Et comment ?
Là, par contre, j’avais vraiment envie de savoir.
Je gardai la question pour plus tard.
Nous arrivâmes aux quartiers des Argiope.
Huit bâtiments.
Le numéro deux se trouvait légèrement en retrait.
— C’est ici, dit le Faucheur.
Nous entrâmes.
À l’accueil, un Caméléon me demanda mon badge.
Je le lui tendis.
Il le passa devant son terminal.
Mon nom apparut.
FUBUKI SENA
QUESTIONNEUSE — ACCÈS AUTORISÉ SOUS CONDITIONS
Il consulta ensuite la demande de déplacement transmise par Yobath.
— Vous souhaitez rencontrer l’Argiope numéro deux ?
— Oui. C’est mon oncle.
Aucune réaction.
Il s’en fichait complètement.
Il lança simplement une demande.
Quelques secondes plus tard :
— L’Argiope numéro deux accepte de vous recevoir. Votre accompagnateur vous attendra ici.
Je regardai le Faucheur.
Il s’était déjà placé près du mur.
Le Caméléon me désigna le couloir.
— Je vous accompagne.
Je le suivis.
Les murs étaient gris, propres, presque trop réguliers.
Bureaux.
Portes.
Terminaux.
Dossiers.
L’endroit entier ressemblait à ce que j’imaginais en pensant à une administration qui aurait décidé de devenir légèrement menaçante.
Je baissai les yeux vers mon pantalon rose pâle.
Au moins, on pouvait me repérer facilement.
Peut-être que c’était ça, mon rôle réel.
Questionneuse et balise de détresse.
Le Caméléon s’arrêta devant une porte métallique.
Il m’indiqua qu’il pouvait repartir.
Je pris une inspiration.
Puis j’entrai.
Mon oncle était derrière son bureau.
Des documents occupaient presque toute la surface.
Il leva les yeux.
Me regarda.
Regarda ma tenue.
Puis moi.
— Sena.
— Tonton.
Il ajusta ses lunettes.
— Tu es venue jusqu’ici habillée comme ça ?
Je baissai les yeux.
— C’est un pantalon.
— Il est rose.
— C’est une couleur.
Il ferma les yeux une seconde.
— Pourquoi es-tu ici ?
Je m’approchai.
— Je voulais te parler de Llina.
Ses yeux s’ouvrirent.
— Kurokafu.
Ah.
Ça avait été rapide.
— Elle m’a donné le droit de l’appeler Llina.
— Je sais.
— Donc ?
— Cela ne m’oblige pas à trouver la chose normale.
Je souris.
— Tu es jaloux ?
— Sena.
— D’accord, d’accord.
Je m’assis devant lui.
Il me regarda encore quelques secondes.
— Avant que tu commences.
— Quoi ?
— Comment te comportes-tu avec elle ?
Je clignai des yeux.
— Avec qui ?
Son visage resta parfaitement immobile.
Ah.
— Avec Kurokafu.
— Tu la tutoies réellement ?
— Oui.
Il inspira lentement.
— Tu lui réponds ?
— Oui.
— Tu la contredis ?
— C’est littéralement mon travail.
— Sena.
— Quoi ?
Il retira ses lunettes.
Ça, c’était mauvais signe.
— Je sais ce que contient ton contrat. Je te demande comment toi, tu te comportes.
Je réfléchis.
— Normalement ?
Son regard me fit comprendre que ce n’était vraiment pas la bonne réponse.
— Je respecte les limites. Je ne touche pas aux dossiers auxquels je n’ai pas accès. Je demande avant d’aller quelque part. Je pose mes questions. Je lui ai déjà dit plusieurs fois que je n’étais pas d’accord avec elle.
Je haussai les épaules.
— Elle ne m’a pas mangée.
— Ce n’est pas drôle.
— Un peu.
Il reposa ses lunettes.
— Tu lui manques de respect ?
— Non !
Là, par contre, la question me vexa réellement.
— Je la tutoie parce qu’elle l’a autorisé. Je plaisante parfois, mais pas pendant ses décisions. Et quand elle me donne une limite claire, je la respecte.
Je pensai à sa porte.
Techniquement, oui.
Je l’avais respectée.
— Bien.
Il semblait réellement soulagé.
Je le regardai.
— Tu pensais quoi ? Que j’étais arrivée ici en criant « Salut Llina ! » pendant ses réunions ?
Il se crispa rien qu’en entendant le prénom.
Je souris encore plus.
— Arrête.
— Quoi ?
— Ça.
— Llina ?
— Sena.
Je ris.
Puis il reprit, beaucoup plus sérieusement :
— Est-ce qu’elle a parlé de moi ?
Je clignai des yeux.
— Hein ?
— Kurokafu. Est-ce qu’elle a parlé de moi depuis ton arrivée ?
Je le fixai.
Puis un sourire énorme commença à apparaître tout seul.
— Tonton…
— C’est une question simple.
— Tu veux savoir ce qu’elle pense de toi ?
— Je n’ai pas dit cela.
— Tu viens littéralement de me demander si elle parle de toi.
— Ce n’est pas équivalent.
— Mais presque.
Il se renfonça dans son siège.
— Alors ?
Je réfléchis.
— Pendant la réunion, oui. Mais en dehors de ça… pas vraiment.
— Je vois.
Il répondit beaucoup trop vite.
— Tu es déçu ?
— Non.
Mensonge.
Enfin…
Probablement.
Yobath m’avait dit de ne pas inventer.
Donc : forte possibilité de déception.
C’était déjà mieux.
— Pourquoi vous êtes tous comme ça avec elle ?
Son regard revint sur moi.
— Comme quoi ?
— Ça.
Je fis vaguement un geste de la main.
— Toute cette révérence. Cette peur aussi, parfois. Même toi. Yobath beaucoup moins, mais presque tous les autres…
Il ne répondit pas.
Je continuai :
— Elle m’a dit elle-même qu’elle se fichait de la manière dont on lui parlait tant que le travail était bon. Elle accepte qu’on la contredise. Elle m’a laissé la tutoyer. Hier, un Faucheur lui a presque dit d’aller dormir ou de ne plus revenir dans sa salle.
Je souris.
— Franchement, elle est beaucoup moins effrayante quand on lui parle que dans toutes vos histoires.
Le visage de mon oncle changea.
Plus de sourire.
Plus de petite crispation amusée.
Rien.
— Sena.
Je me redressai.
Je connaissais ce ton.
— Quoi ?
— Ne fais pas cette erreur.
— Quelle erreur ?
Il se pencha légèrement vers moi.
— Confondre le fait qu’elle te traite correctement avec le fait qu’elle soit inoffensive.
Je ne répondis pas.
— Tu as rencontré Llina Delys dans son bureau. Une femme calme, méthodique, qui t’explique tes erreurs sans hausser la voix, te laisse la contredire et accepte que tu utilises son prénom.
Il marqua une pause.
— Mais « Llina Delys » porte le manteau de Kurokafu.
Sa voix était devenue beaucoup plus basse.
— Et Kurokafu n’est pas simplement une femme froide et intéressante comme celles que tu pourrais inventer dans tes histoires.
Aïe.
— Hé.
Il m’ignora.
— Kurokafu est une autorité capable de conclure qu’un être humain doit mourir, de signer le verdict, d’en faire appliquer les conséquences puis de traiter le dossier suivant sans avoir besoin de haïr cette personne.
Je ne bougeai plus.
— Tu veux un exemple ? Tu en as déjà lu un.
Je fronçai les sourcils.
— Iori ?
— Pas Iori. La femme qu’il devait exécuter.
Je me redressai légèrement.
— Elle était enceinte.
— Exact. Et qu’a décidé Kurokafu ?
— De suspendre l’exécution jusqu’à la naissance.
— Pourquoi ?
La réponse me semblait évidente.
— Parce qu’elle était enceinte.
Mon oncle secoua la tête.
— Non.
Je le regardai.
— Comment ça, non ?
— La grossesse n’a pas annulé la condamnation de cette femme. Elle a rendu son application impossible sans provoquer en même temps la mort d’une seconde personne qui, elle, n’avait jamais été condamnée.
Je restai silencieuse.
Il continua :
— Kurokafu n’a pas décidé de prendre en charge sa grossesse. Elle n’a pas ordonné qu’on protège la mère jusqu’à ce que l’enfant puisse vivre sans elle. Elle n’a pas non plus transformé la grossesse en circonstance atténuante.
— Elle attend juste l’accouchement.
— Oui.
Je connaissais déjà la réponse.
Mais entendue comme ça, elle sonnait beaucoup moins rassurante.
— Une fois l’enfant né…
— Si aucun élément nouveau ne modifie le jugement, la raison qui empêchait matériellement l’exécution disparaît. La sentence redevient applicable.
Je fixai mon oncle.
— Donc elle n’a jamais épargné la mère.
— Non. Elle a refusé qu’une condamnation visant une personne en tue également une seconde.
Ah.
Oui.
J’avais lu exactement la même chose la veille.
Et pourtant, dans ma tête, j’avais réussi à rendre ça un peu plus doux que ça ne l’était réellement.
Mon oncle m’observa quelques secondes.
— Tu commences à comprendre ?
— Un peu.
— Alors en voici un autre.
Son ton changea légèrement.
— Quelques années après le début de son règne, un agent a été jugé par Kurokafu pour avoir volontairement retiré une information déterminante d’un dossier.
— Pourquoi ?
— Il voulait qu’un homme soit condamné. L’information qu’il avait supprimée aurait empêché cette condamnation.
Je cessai de sourire.
— Et quelqu’un est mort ?
— Oui.
Un silence passa.
— L’altération n’a été découverte qu’après l’exécution.
Je serrai légèrement mon carnet.
— Donc l’agent avait provoqué la mort de quelqu’un qui n’aurait pas dû être condamné.
— C’est la conclusion retenue.
Il s’arrêta.
— Mais cet homme avait également sauvé la vie de Llina Delys plusieurs années auparavant.
Je relevai brusquement les yeux.
— Genre… vraiment sauvé sa vie ?
— Oui. Sans son intervention, sa probabilité de survie avait été considérée comme très faible.
— Et c’est elle qui l’a jugé après ?
— Oui.
Ça, par contre, je ne m’y attendais pas.
— Personne d’autre pouvait s’en charger ?
— Bien sûr que si. Plusieurs personnes ont même estimé préférable qu’elle se récuse.
— Et elle a refusé ?
— Elle a examiné l’objection. Puis elle a conclu que la dette qu’elle avait envers lui constituait une information à déclarer et un biais potentiel à contrôler, pas une raison suffisante pour abandonner automatiquement sa fonction.
Je restai silencieuse.
Mon oncle poursuivit :
— Lors du jugement, elle a reconnu explicitement qu’il lui avait sauvé la vie.
— Et ?
— Elle a également reconnu que sans lui, elle ne serait probablement pas devenue Kurokafu.
Je déglutis.
— Et elle l’a condamné quand même.
— Oui.
— À mort ?
— Oui.
La réponse tomba sans hésitation.
Je ne trouvai rien à dire pendant quelques secondes.
— Elle lui devait littéralement sa vie.
— Elle ne l’a jamais nié.
— Alors comment elle a justifié ça ?
Mon oncle joignit les mains devant lui.
— Très simplement. Le fait qu’il lui ait sauvé la vie était vrai. Le fait qu’il ait volontairement provoqué la mort d’une personne qui n’aurait pas dû être condamnée l’était également.
Il marqua une pause.
— Le premier fait ne supprimait pas le second.
Je baissai les yeux.
Bon.
Là, je comprenais un peu mieux pourquoi les gens arrêtaient de sourire quand ils parlaient de Kurokafu.
Je regardai mes mains.
Il continua :
— Tu veux savoir pourquoi certains la craignent ?
Je relevai les yeux.
— Ce n’est pas parce qu’elle se met en colère.
Silence.
— Elle ne le fait presque jamais.
— Je sais.
— Ce n’est pas non plus parce qu’elle condamne au hasard.
— Je sais aussi.
Il hocha légèrement la tête.
— C’est précisément le problème.
Je fronçai les sourcils.
— Je n’ai jamais dit que je la craignais parce qu’elle était injuste.
Sa voix était calme.
— Kurokafu est terrible parce qu’elle n’a pas besoin d’être injuste pour l’être.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
Fin du chapitre.
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