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Avant le verdict

Kurokafu

Lorsque mes heures de fonction furent terminées, j’appelai Sena.

Elle entra avec plusieurs feuilles sous le bras et s’arrêta devant mon bureau.

— J’ai une demande.

— Laquelle ?

Elle désigna mon fauteuil.

— Je peux reprendre ta place ?

— Reprendre ?

— Je m’y suis installée plusieurs fois pendant ton absence. Pour réfléchir. Ça m’aide étonnamment à regarder les dossiers autrement.

Je me levai.

— Assieds-toi.

Elle resta une seconde devant le fauteuil.

— C’est tout ?

— Tu viens de demander l’autorisation. Je viens de te la donner.

Elle s’installa lentement et posa les mains sur les accoudoirs.

— D’accord. Donc pendant quelques minutes, c’est moi Kurokafu.

— Non.

— J’allais dire symboliquement.

— Ce serait également faux.

— Laisse-moi au moins profiter du fauteuil.

— Je n’ai rien dit qui t’en empêchait.

Elle secoua la tête, amusée.

— Tu es incroyablement douée pour détruire une plaisanterie sans même essayer.

— Maintenant, pose tes questions.

— Oui. Mais avant… j’aimerais te remercier. Grâce à l’opportunité que tu m’as donnée, j’ai appris énormément de choses sur la justice et son application réelle.

Je ne répondis pas.

Elle poursuivit.

— J’ai compris quelque chose pendant ton absence.

Je la laissai parler.

— Au début, je pensais que mon travail consistait surtout à trouver une mauvaise décision. Une sentence absurde, une preuve ignorée, quelque chose de suffisamment énorme pour dire : voilà, Kurokafu s’est trompé ici.

Elle posa plusieurs feuilles devant elle.

— Je n’ai rien trouvé de ce genre. Pas encore. Mais j’ai compris que ce n’était probablement pas là que se trouve le problème intéressant.

— Où le situes-tu ?

— Avant le verdict.

Elle fit glisser un document vers moi.

— Les catégories utilisées. Les seuils de preuve. Ce que vous considérez comme un danger. Ce que vous appelez une réparation suffisante. À quel moment une mort devient nécessaire. Les conclusions sont souvent cohérentes une fois tout ça posé. Ce sont les choses posées avant qui peuvent être discutées.

— Continue.

— Je ne veux donc pas changer l’objectif de mon contrat. Je veux le préciser.

Elle posa un doigt sur une ligne.

— « Éprouver la justice de Kurokafu », c’était trop vague pour moi quand j’ai signé. Maintenant, je comprends mieux ce que ça implique. Il ne suffit pas de vérifier si tu raisonnes correctement. Il faut aussi vérifier sur quoi tu raisonnes.

Je pris enfin le document.

— C’est plus précis.

— Donc j’avais raison ?

— La distinction que tu viens d’établir est valide. Ce n’est pas la même chose.

Elle leva les yeux au ciel.

— Évidemment.

Je parcourus ses annotations.

— La logique ne crée pas la justice, Sena. Elle permet de vérifier qu’une conclusion découle correctement des faits disponibles et des principes retenus. Si les faits sont incomplets, si une catégorie est inadéquate ou si un principe produit des conséquences incompatibles avec son objectif, un raisonnement parfaitement cohérent peut malgré tout produire une mauvaise décision.

Elle me regarda plus attentivement.

— Donc la justice de Kurokafu peut être fausse.

— Une décision de Kurokafu peut l’être. Une procédure peut l’être. Une catégorie peut être insuffisante. Même un principe peut devoir être reformulé si son application démontre qu’il ne remplit pas la fonction pour laquelle il existe.

— Et toi ?

— Je suis soumise au même problème.

Je déposai le document.

— Mon absence d’intérêt personnel dans un verdict ne garantit pas sa justesse. Je peux disposer d’informations insuffisantes, accorder trop de poids à une variable ou employer une catégorie trop large. C’est précisément pour cela que ton contrat existe.

Sena resta silencieuse quelques secondes.

— D’accord. Là, je crois que je comprends mieux pourquoi tu m’as engagée.

— Tu commences.

Elle récupéra son document.

— Il reste un truc. Les émotions. Quelle place tu leur donnes là-dedans ?

— Celle que les faits justifient.

— C’est-à-dire ?

— La peur d’une victime peut renseigner sur une coercition. Le remords d’un coupable peut être pertinent pour évaluer son évolution. La colère peut expliquer un acte sans l’excuser. L’attachement peut produire un biais ou, au contraire, ne rien modifier au comportement observable.

Elle plissa légèrement les yeux.

— Donc tu ne les exclus pas.

— Non.

— Pourtant, tu ne veux pas qu’elles interviennent dans un verdict.

— Ce n’est pas la même chose.

Je joignis les mains devant moi.

— Une émotion peut être une donnée. Elle ne devient pas pour autant un argument suffisant. « J’ai peur » ne prouve pas automatiquement qu’un danger existe. « Je regrette » ne prouve pas qu’un individu a changé. « Je l’aime » ne prouve ni son innocence ni sa culpabilité.

— Mais toi, quand tu juges quelqu’un ? Ce que tu ressens ?

— Je l’identifie lorsqu’il existe et je vérifie qu’il n’est pas utilisé comme prémisse sans justification.

— Donc tu peux ressentir quelque chose et prendre la décision inverse.

— Évidemment. Une réaction personnelle ne change pas les faits.

Elle resta silencieuse.

— Je crois que je faisais encore l’erreur de penser que ta froideur consistait à ne rien ressentir.

— Ce serait une définition imprécise.

— Et la bonne ?

— Ce que je ressens ne possède aucun droit particulier dans un jugement simplement parce que cela vient de moi.

Elle acquiesça lentement.

— Là, je comprends.

— Bien. Est-ce que tu as terminé ?

— Hein ? Ah non, pas du tout. Je t’ai juste dit que je voulais me concentrer sur toi pour le moment.

Je regardai l’heure.

Il ne me restait plus beaucoup de temps avant mon heure de sommeil.

— Nous allons devoir interrompre. Je dois encore faire la routine de Silice.

— Ah. Mais même quand tu étais partie, tu la faisais ?

— Chaque fois que je le pouvais. Il me suffit d’un point d’eau.

Je me levai pour préparer mes affaires.

Sena me suivit jusque devant ma chambre.

— Au fait, tu es habillée différemment ! Ça te va super bien. Tu as de bons goûts, je ne t’imaginais… attends…

Elle s’arrêta.

— C’est Silice ?

— Oui. Elle est chargée de préparer mes tenues lorsque je suis en déplacement.

— Je commence à te connaître… c’était trop beau.

Une fois mes affaires rassemblées, je me dirigeai vers la salle de bain.

Juste avant que j’entre, elle m’interpella.

— Quand tu auras terminé ta douche, appelle-moi. Je te parlerai pendant que tu fais ta routine !

Puis elle referma elle-même la porte de la salle de bain.

Je laissai l’eau chaude faire son travail.

Lorsque j’eus terminé, cinq minutes passèrent.

La porte s’ouvrit.

Sena passa la tête à l’intérieur.

— Tu es là ?

Je ne répondis pas.

Elle venait d’ouvrir la porte et pouvait désormais constater ma présence elle-même.

Elle entra.

Je sortis mes produits et appliquai ma crème d’un geste rapide. Pour moi, il suffisait de la déposer et de laisser agir.

Sena m’observa quelques secondes.

— Non.

Je tournai légèrement les yeux vers elle.

— Non ?

— Là, tu maltraites cette crème. Donne.

Elle s’approcha et prit mon poignet avant que je ne termine mon mouvement.

— Il faut masser un peu. Regarde.

Puis elle s’immobilisa.

Sa main resta autour de mon poignet une seconde de plus sans effectuer le moindre mouvement. Son expression changea brièvement.

— Tu t’es arrêtée.

Elle relâcha immédiatement mon poignet.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Rien d’important.

— Ce n’est pas une réponse.

Elle resta silencieuse une seconde, puis passa une main sur son visage.

— J’ai juste eu un très court… rappel contextuel.

— De quoi ?

Elle me regarda. Puis regarda ma main. Puis de nouveau mon visage.

— Du fait que je viens d’attraper Kurokafu par le poignet pour lui expliquer comment mettre de la crème.

— Tu avais une correction à apporter.

Elle cligna des yeux.

— Oui. Je sais. C’est précisément ce qui rend la situation bizarre seulement pour moi.

— Ta correction reste-t-elle valide ?

Sena resta silencieuse, puis récupéra un peu de crème.

— Oui. Viens là.

Elle reprit mon poignet, cette fois sans hésitation.

— Comme ça. Mouvements circulaires. Sinon tu la répartis mal.

Elle démontra le geste sur sa propre main.

Je l’imitai.

La répartition était effectivement plus homogène.

— C’est plus efficace.

— Évidemment que c’est plus efficace.

— Je corrigerai la méthode.

Elle me fixa dans le miroir.

— C’est quand même terrifiant.

— Quoi ?

— Le fait que tu puisses modifier une habitude de plusieurs années parce qu’on t’a donné un meilleur argument en trente secondes.

— Pourquoi conserverais-je une méthode moins efficace ?

— Voilà. Ça. C’est exactement ça qui est terrifiant.

Elle retourna au lavabo et commença à se brosser les dents.

Le bruit discret de sa brosse ponctuait l’air tiède. L’odeur mentholée du dentifrice se mêlait à celle de mes produits.

Elle m’observa dans le miroir.

— Qu’est-ce qu’elle est devenue, cette petite fille livrée aux Phoneutria ?

Je posai un doigt au coin de mon œil pour appliquer le produit.

— Dans l’histoire de Kurokafu, beaucoup de petites filles ont été confiées aux Phoneutria.

Elle se redressa, cracha la mousse puis reprit :

— Naru. Je parle de Naru.

J’alignai mes flacons sur le rebord du lavabo.

— Tu as lu les séquences ?

— Oui.

— Alors tu n’as pas compris. Quel est son nom de code ?

Elle fronça les sourcils.

— Miru ?...

Elle se figea.

— Attends.

Puis ses yeux s’agrandirent.

— MIRU ? Cette petite fille est devenue la septième Argiope Miru ?!

Je vissai le capuchon du flacon.

— Oui.

Elle resta bouche entrouverte quelques secondes avant de reprendre.

— J’étais tellement triste pour Naru que j’en ai oublié de faire le lien… Alors c’est ce qu’elle est devenue. Moi qui comptais justement te demander ce qu’elle était devenue…

Je passai au produit suivant.

— Le majordome m’a dit que tu étais partie voir la septième dirigeante. Donc c’était elle ?

— Oui.

— Tu t’es attachée à elle ?

Elle s’arrêta d’elle-même.

— Non. Je sais bien que non. Mais alors pourquoi tu es allée la voir ? Si je peux le savoir.

— L’Argiope numéro sept a été envoyée loin du territoire principal avec un nombre important d’agents. La mission a duré près d’un an et s’est terminée il y a deux semaines. Elle a demandé que je vienne examiner personnellement certains éléments de sa conduite et de la mission avant sa clôture définitive.

— Oh.

Elle recommença à se brosser les dents.

— Et dans les séquences, tu avais écrit qu’elle était une expérience ratée. Mais finalement… elle est devenue Argiope.

— Oui.

— Donc tu avais tort.

— Sur plusieurs conclusions.

Je refermai un flacon.

— J’avais vingt ans lorsque je l’ai rencontrée. L’âge n’excuse rien, mais mon modèle de l’attachement était alors beaucoup plus pauvre. Je considérais qu’un attachement suffisamment important produisait nécessairement une dépendance et, par conséquent, une faiblesse exploitable.

— Et Miru a prouvé que non.

— Oui.

Elle tapota le manche de sa brosse contre le rebord.

— C’est elle qui t’a fait changer d’avis ?

— Pas directement.

— Comment ça ?

— Lorsqu’elle a intégré la formation des Veuves Brunes, elle s’est démenée pour obtenir une entrevue avec moi. Elle ne voulait pas remettre en question un jugement externe ou interne. Elle voulait contester une observation.

— Les séquences.

— Les quatre que tu as lues.

Sena se rapprocha légèrement.

— Et qu’est-ce qui s’est passé ?

— Elle a exposé chacune de mes conclusions devant les Argiope et les Phoneutria présents et les a attaquées une par une.

— À quel âge ?

— Elle était encore en formation.

— Et elle a réussi ?

— Oui.

Je rinçai mes doigts.

— Certaines de mes observations factuelles étaient correctes. Les relations causales que j’en avais tirées ne l’étaient pas toutes. J’avais notamment traité son attachement comme la preuve d’une dépendance future alors que je n’avais pas démontré cette équivalence.

Sena cessa de brosser ses dents.

— Et après ?

— Après avoir terminé sa démonstration, elle a regardé les Phoneutria chargés de sa formation, puis moi, et a affirmé qu’elle m’aimait et que cela ne changerait pas.

Sena eut un léger sursaut.

— Pardon ? L’Argiope sept t’aime ?

— C’est ce qu’elle dit.

— Mais toi, tu la crois ?

Je pris ma propre brosse à dents et déposai le dentifrice sur les poils.

— Son amour à mon égard n’est pas une dépendance. C’est précisément l’erreur que j’avais faite à vingt ans.

Sena s’arrêta, la brosse en suspens.

— Tu peux détailler ?

Je rinçai mes doigts.

— Miru n’attend aucune réciprocité. Elle ne me demande ni affection, ni reconnaissance particulière, ni proximité supplémentaire en échange de ce qu’elle éprouve.

— Alors qu’est-ce que ça change ?

— Pour elle ? Beaucoup. Pour mes décisions à son égard ? Rien qui ne puisse être justifié autrement.

Sena fronça les sourcils.

— C’est quand même étrange comme amour.

— Pas selon sa définition.

Je fis couler un filet d’eau sur la brosse.

— Lorsqu’elle a contesté mes séquences, elle ne cherchait ni à me protéger ni à me punir. Elle voulait démontrer que mes conclusions étaient fausses. Elle l’a fait devant les Argiope et les Phoneutria, puis elle a affirmé qu’elle m’aimait. Pour elle, les deux actes étaient parfaitement compatibles.

— Elle pouvait t’aimer et te mettre publiquement en tort.

— Oui.

— Et si tu devenais réellement… comme ton père ?

— Elle agirait contre moi.

— Parce que tu lui en as donné le droit ?

— Non. Ce droit ne lui appartient pas davantage qu’aux autres. Tout membre de Kurokafu a le devoir de s’opposer à Kurokafu si Kurokafu dévie de sa fonction.

Je fis couler l’eau.

— La particularité de Miru est ailleurs.

— Où ?

— Je sais qu’elle le ferait malgré ce qu’elle éprouve.

Sena ne répondit pas immédiatement.

— Donc son amour ne lui donne aucun privilège.

— Aucun.

— Et il ne te protège pas d’elle.

— Non plus.

Elle posa lentement sa brosse.

— C’est probablement la déclaration d’amour la moins rassurante que j’aie jamais entendue.

— Elle ne cherche pas à rassurer.

Sena resta quelques secondes silencieuse.

— C’est quand même… beau. Un peu tragique aussi.

Puis elle me regarda dans le miroir.

— Mais toi ? Tu ne ressentais vraiment rien à l’égard de Naru quand tu as écrit les séquences ?

— Non.

— Absolument rien ?

Aucune affection.

— D’ailleurs, si tu avais vingt ans…

Elle plissa les yeux.

— Tu as quel âge aujourd’hui ?

— Trente-huit ans.

Elle se retourna immédiatement vers moi.

— Quoi ?! Tu ne les fais absolument pas !

Elle se reprit presque aussitôt.

— Enfin… bref.

Je commençai à me brosser les dents.

— Et maintenant ? Vis-à-vis de Naru… de Miru ?

Je terminai, recrachai l’eau puis rinçai ma brosse.

— Tu cherches une affection symétrique. Il n’y en a pas.

Sena attendit.

— Mais cela ne signifie pas qu’elle m’est interchangeable avec n’importe qui.

— Quelle est la différence, alors ?

Je remis la brosse à sa place.

— Je connais sa valeur avec un degré de précision que je n’ai pas pour la majorité des individus. Je connais son jugement, ses limites, ses compétences et ce qu’elle est capable de maintenir malgré ce qu’elle éprouve.

— Donc tu lui fais confiance.

— Dans les domaines où cette confiance a été démontrée, oui.

— Même contre toi.

— Surtout là où elle a déjà démontré qu’elle pouvait l’être.

Elle resta silencieuse.

— Et si demain tu devais la condamner ?

— Les mêmes faits produiraient le même examen que pour une autre personne. Son amour ne la protégerait pas. La valeur que je lui reconnais non plus.

— Ça ne te ferait rien ?

Je tournai légèrement la tête vers elle.

— Ce n’est pas la question pertinente pour déterminer ce qu’il faudrait faire.

Sena me fixa encore quelques secondes avant de souffler.

— D’accord. Là, je crois que je comprends la différence.

Nous quittâmes la salle de bain.

Sena me suivit dans le couloir, légèrement plus rapide que moi.

Arrivée devant mon bureau, puis devant ma chambre, je m’arrêtai, une main sur la poignée.

— Jusqu’où comptes-tu me suivre ?

— Hé ! Ce n’est pas ce que tu disais à Naru quand elle te suivait.

Je la regardai.

Elle leva immédiatement les mains.

— Je plaisante.

Puis son expression changea.

— Mais j’ai vraiment besoin de continuer à parler. Demain, tu seras occupée et moi aussi. J’ai encore des choses à avancer, mais il me faut des réponses avant.

— Pourquoi ne pas les avoir posées dans la salle de bain ?

— Ça a dévié sur Miru. Ce n’était pas prévu.

Je quittai la poignée et retournai vers le canapé du bureau.

Je m’assis.

Elle fit de même.

— Commence. Je t’écoute.

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