Le lendemain, je reprends mes activités comme si de rien n'était, l'esprit aussi vide que ma routine.
Après une interminable journée de consultations, et une trentaine de patients, la soirée finit par arriver. Je rassemble mes affaires, épuisé, lorsque ma secrétaire frappe à la porte et entre :
« Il y a quelqu’un qui insiste pour une consultation. Elle refuse de partir. Que faire ? »
Je laisse échapper un soupir las, fatigué jusqu’à l’os :
« Faites-la entrer. Qu’on en finisse rapidement. Je m’en occupe, vous pouvez rentrer chez vous. »
Quelques instants plus tard, la porte s’ouvre. C’était une femme.
La porte se referme doucement derrière elle, et je l'observe. Elle est belle, mais d'une beauté glacée, maîtrisée. Ses yeux ont une lueur intrigante, presque distante, comme si son esprit était ailleurs, déconnecté de la pièce.
Je lui fais signe de s'asseoir. Elle avança sa main pour échanger une poignée de main, et je compris immédiatement qu’elle était de Kurokafu. Je commence donc l'examen de routine, comme s’il s’agissait d’une simple patiente, mais déjà, un détail me frappe : la pâleur sous ses yeux, un bleu-vert qui semble ancré dans sa peau. Ce n'est pas seulement de la fatigue, c'est une accumulation de nuits sans sommeil, une privation prolongée. Elle se laisse tomber dans le fauteuil, mais sa posture est rigide, tendue.
Je pose des questions, des banalités, mais elle répond par des mots mesurés, parfaits dans leur précision. Pas une once d'émotion dans sa voix, juste cette froideur clinique.
« Vous avez du mal à dormir ? » Je ne pose pas la question par hasard. Les signes sont là : l’apparition de cernes marquées, des paupières lourdes, un teint pâle, presque cireux. Mais c'est surtout son regard, comme si chaque mouvement de ses yeux demandait un effort titanesque.
Elle hoche la tête légèrement, trop subtilement pour être naturelle. Une réponse, certes, mais dénuée de chaleur.
« Quelques nuits difficiles. »
La réponse est sèche, comme un voile tendu sur une vérité qui ne veut pas être dite.
Je fronce les sourcils, notant chaque détail : ses mains, tremblantes juste assez pour trahir un épuisement non avoué. Elle a ce maintien, ce contrôle impeccable, comme si elle avait l'habitude de tout maîtriser. Mais chaque mouvement semble un peu plus lent, comme si la fatigue s'accrochait à elle.
Je me penche légèrement en avant, mes yeux se fixent sur elle.
« Vous êtes sous pression, je suppose ? »
Elle ne réagit pas immédiatement, mais ses lèvres s'étirent en un sourire glacial, un sourire qui ne touche pas ses yeux.
« Un peu plus que d'habitude. »
Sa voix reste calme, mais je note l'intonation légèrement plus rauque qu'elle ne devrait l’être, une conséquence directe de la privation de sommeil.
Je n'ai pas besoin d'en savoir plus. Le diagnostic est évident.
« Vous manquez cruellement de sommeil. » Je me permets de formuler cette vérité, sans détour. « L’épuisement chronique peut nuire à votre performance, mais aussi à votre santé mentale. »
Elle me fixe, son regard insistant. Je soupire intérieurement et prends un carnet de prescriptions.
« Je vais vous prescrire un somnifère léger pour quelques jours. Prenez-le le soir avant de vous coucher. Et surtout… » Je marque une pause, mes yeux se posent sur elle, une insistance dans le regard. « Il va vous falloir du repos. Vous ne pouvez pas continuer sur cette lancée. Le corps a ses limites, même les plus solides. »
Je termine en lui tendant l’ordonnance.
« Prenez soin de vous. Et dormez dès que vous rentrerez. »
Elle prend l'ordonnance, l'examine brièvement, puis lève les yeux. Son regard semblait avoir regagné de l'énergie.
« Je vais offrir un présent au chef de Kurokafu. »
Curieux, j'arrête de ranger mes affaires. Elle a capté mon attention. À ma connaissance, personne ne connaît vraiment l’identité du dirigeant de Kurokafu, ni si c’est un homme ou une femme. C’est un mystère qui plane, entretenu par les rumeurs et les légendes.
« Vous êtes proches ? »
Un sourire glacial effleure ses lèvres, un sourire qui ne touche pas ses yeux. C’est un sourire calculé, comme si elle savait parfaitement que cette réponse allait me titiller.
« Non, je laisse le présent à un de ses nombreux subordonnés. »
Elle semble se délecter de mon intérêt croissant.
« En quel honneur lui offrez-vous un cadeau ? »
Elle se redresse légèrement, sa posture impeccable, comme si la conversation ne la perturbait pas.
« Nous, les Veuves Brunes, sommes tellement protégées et chouchoutées par Kurokafu que nous avons pour coutume d’offrir au moins un présent par mois au grand dirigeant. En guise de remerciements. »
Je sens que son discours cache quelque chose de plus. Elle aime jouer avec les informations, les distiller lentement.
« Et donc, sur chaque cadeau, nous avons la possibilité d’écrire un court message. Comme vous m’avez reçue à l’improviste, je vous laisse écrire ce message. Il sera bien évidemment lu par Kurokafu en personne. »
Je réfléchis un instant à sa proposition, mes pensées s’entrechoquent. Une question s'impose soudainement, plus qu’une autre.
« Ce serait plutôt une question. C’est toujours possible ? »
« Bien sûr. Mais je ne sais pas comment vous recevrez la réponse. »
Un léger sourire en coin de sa part. Puis, sans la moindre hésitation, je lance la question qui m'habite.
« Vous dites que Kurokafu vous protège et vous chouchoute. Mais au final, regardez-vous… Qu’est-ce qui vous détruit au final ? »
Elle croise les bras, un peu plus tendue. Elle attend simplement de voir le bout de ma réflexion.
« En tant que médecin, je vois des agents de Kurokafu dans tous les états : jeunes, vieux, souffrants, à moitié morts... ou morts. Ils dévouent leurs vies à l’organisation et à un chef qui semble distant et dont ils ignorent tout. Ce chef... Qui est-il vraiment ? On nous dit qu’il est au sommet, mais au sommet de quoi ? Et qu’observe-t-il de là-haut ? Ce n’est pas la réponse qui m’intéresse. »
Je marque une pause. Mon ton devient plus grave, ma question, plus tranchante :
« En avez-vous seulement quelque chose à faire, de chaque vie qui s’éteint dans cette organisation ? »
Elle incline légèrement la tête, son expression indéchiffrable.
« Telle est votre question ? »
J’acquiesce, scrutant sa réaction.
Elle laisse un silence planer avant de répondre, presque comme une mise en garde :
« Vous savez, docteur… votre ton et vos paroles pourraient être interprétés comme une forme de mépris envers Kurokafu. »
L’atmosphère se fige, ses mots sonnant comme une menace voilée. Puis elle reprend, un sourire glacé aux lèvres :
« Si cela venait de n’importe quelle autre catégorie d’agents, on aurait crié à la trahison. »
Elle se pencha lentement en avant, ses yeux fatigués mais perçants plongés dans les miens.
« Pourquoi avez-vous rejoint Kurokafu, monsieur le docteur ? »
Je réponds sans hésitation, presque sur un ton mécanique :
« Soif de justice, évidemment. »
Elle hausse légèrement un sourcil, amusée.
« Votre soif de justice, dites-vous. Elle semble bien faible. Nous, les agents, nous savons ce pour quoi nous nous battons. Toujours. Nous vivons, respirons, et mourons dans l’atmosphère de Kurokafu. Mais vous, docteur... Vous vous laissez emporter par vos états d’âme. Vous semblez oublier LA raison pour laquelle vous avez plongé au cœur de ces toiles d’araignée. »
Sa voix s’adoucit, mais ses mots frappent avec une clarté brutale :
« Mon travail me consume, peut-être. Et c’est certain, il me tuera. Mais qu’importe, si c’est pour la justice. Nous ne nous battons pas pour un chef, mais pour ce que représente Kurokafu. L’identité du chef peut intriguer, mais ce n’est pas elle qui nous unit. »
« Alors, Kurokafu s’unit autour d’un idéal de justice, et non d’une personne ? »
« Exactement. Mais il faut comprendre que cette justice n’est pas universelle. Elle est celle de Kurokafu, façonnée par une logique implacable, définie par des conseillers aux calculs froids. Une justice pragmatique. Cruelle, parfois. »
« J’ai toujours… pensé le contraire… »
« Personne ne vous blâme, docteur. Ceux qui regrettent leur entrée dans Kurokafu oublient simplement pourquoi ils y sont venus. Et c’est précisément pour cela que je soutiens la mort de ceux qui nous quittent. »
Un silence lourd s’installe. Elle brise l’accalmie :
« Quitter l’organisation, c’est trahir la version du passé qui nous a conduits ici. Un passé brûlant d’un désir ardent de justice. J’admets que, sur ce point, je parle pour moi. »
Elle soupire, puis ajoute avec gravité :
« Enfin bon. On ne survit ici qu’en se souvenant de ce pourquoi on s’est perdu dans ces ombres. N’oubliez jamais cela. »
Elle marque une pause, prend une inspiration, puis reprend avec un ton plus ferme :
« Donc je le répète, est-ce donc votre question que vous vouliez écrire ? »
« Non. Écrivez ce que vous voulez. Vous avez répondu à ma question de la meilleure des façons possibles. »
Elle incline légèrement la tête, satisfaite, range l’ordonnance et se lève.
« Juste par curiosité, quel genre de cadeau comptez-vous faire à une personne dont vous ignorez absolument tout ? »
« Vous n’êtes pas au courant ? Les Arachniscorpus semblent plus éloignés de l’organisation que je ne l’imaginais. »
« Hm ? »
« Une rumeur court disant que Kurokafu raffole du vin. »
« Ah bon ?... En tant que médecin, je ne peux m’empêcher de penser à son état de santé. Peut-être a-t-il un problème avec l’alcool. »
Elle esquisse un sourire amusé :
« Soyons sérieux. Nous parlons d’une personne très bien entourée. Personne ne le laisserait à la tête d’une telle organisation s’il en était ainsi. »
« Puis-je écrire quelque chose, finalement ? »
« Vous n’allez tout de même pas lui offrir une consultation, si ? » fit-elle en étouffant un rire.
« Pourquoi pas ? De toute façon, c’est anonyme, non ? »
Elle rétorque, son sourire devenant énigmatique :
« Oh, vous savez, dans la toile, même l’anonymat a ses limites. Une mauvaise blague pourrait coûter cher. Mais après tout, c’est votre plume, pas la mienne. »
« Il n’accordera certainement pas d’importance à ce message. Il a sûrement des praticiens pour veiller sur lui. Un peu d’humour et de légèreté dans cet environnement suffocant, c’est tout. »
Elle hausse les épaules, presque résignée :
« Comme vous voulez. Après tout, c’est une faveur que je vous devais. Impossible d’obtenir des somnifères sans l’ordonnance d’un médecin. Ce qui est absurde, étant donné que nous sommes Kurokafu. Mais bon, vous êtes là pour ça. »
Sans plus attendre, elle me tend une carte de vœux finement décorée de motifs en relief, accompagnée d’un stylo à plume visiblement hors de prix.
Lorsque j’eus fini, je lui remis le tout, non sans un sourire en coin :
« Prenez soin de votre sommeil. Même Kurokafu ne peut fonctionner sans repos. »
Elle haussa légèrement les épaules, comme si mes mots glissaient sur elle :
« J’ai au minimum sept heures de route pour atteindre la base principale, d’après le Caméléon qui m’accompagne. Je dormirai bien. »
Nous nous saluâmes, et elle quitta la pièce. C’était l’une des plus longues interactions que j’aie eues avec un membre de Kurokafu, en dehors des Arachniscorpus.
Je me demande ce qui va arriver à ma petite note.
M’enfin bon, je veux juste me reposer maintenant.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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