Chapitre 3
Si je tenais tant à me reposer cette nuit, c’est parce que le lendemain, c’était ma journée Kurokafu . Une routine bien rodée, presque banale dans son absurdité : un appel d’un TRD (Tisseur de Relations et Demandes), un lieu assigné, et des patients, tous membres de l’organisation.
Le studio où l’on m’a placé est sombre, froid. Une table en acier chromé, des outils chirurgicaux impeccablement alignés, et une lumière blafarde qui sculpte des ombres sur les visages. J’ai aussi un Faucheur et un Caméléon à portée de main, en cas de pépin.
À huit heures pile, mon premier rendez-vous arrive. Un homme d’une quarantaine d’années, courbé, le regard vidé de toute étincelle. L’ombre de sa tristesse envahit la pièce.
« Est-ce vraiment d’un docteur dont vous avez besoin ? » demandai-je avant qu’il ne prenne place.
Il acquiesça, puis s’assit, lentement, comme si chaque geste pesait une tonne. Pendant que je lui posais quelques questions pour dresser son profil, les paroles de cette femme revenaient en boucle dans mon esprit. Elle avait raison. Ce n’est pas le confort qui pousse les gens à rejoindre Kurokafu , ni la peur qui les retient. C’est cet idéal.
Et moi ? Je suis un traître. Un traître qui a douté de cet idéal auquel j’avais prêté allégeance. Mais il n’est pas trop tard. Aujourd’hui, je travaille avec une énergie nouvelle.
Pourtant, au fond de moi, je prie. Je prie pour ne jamais retourner en “première ligne”, comme l’autre soir. Je n’ai pas été taillé pour ça.
Perdu dans mes pensées, je lève les yeux de mon ordinateur. Mon regard croise celui de mon patient. Il est assis là, tendu, comme si même le fait de respirer demandait un effort surhumain. Une vague de compassion me traverse, mais je la chasse. Il n’a pas besoin de pitié. Pas ici.
Je décide de rompre le silence.
« Avez-vous une famille ? »
Il relève la tête, ses yeux fatigués laissant apparaître une lueur d’agacement.
« Quel est le rapport avec ma visite ? Je suis ici pour des maux de tête très douloureux. »
Un ton sec, mais pas agressif. Juste un homme qui en a assez de tout, y compris de devoir expliquer ce qui devrait être évident.
Je ne réagis pas immédiatement. Il faut lui laisser cet espace, cette impression de contrôle. Après tout, il a raison : on ne vient pas à Kurokafu pour discuter de banalités. Mais ce n’est pas une consultation classique. Pas dans cette pièce. Pas avec moi.
Je me redresse légèrement sur mon siège, prenant soin de ne pas briser le fragile équilibre de l’échange.
« Les maux de tête, souvent, ne viennent pas de nulle part. Le stress, les émotions refoulées... Une situation qui vous dépasse. La famille peut parfois jouer un rôle clé. »
Il détourne le regard, ses traits se durcissant imperceptiblement.
« J’ai une femme. Une fille. Mais elles n’ont rien à voir avec ça. »
Un silence. Ses doigts tapotent la surface froide de l’accoudoir, un geste inconscient qui trahit son agitation.
« Peut-être. Mais si je pose la question, ce n’est pas par hasard. Vous savez pourquoi vous êtes ici, et moi aussi. Alors, allons droit au but. »
Mon ton est direct, mais pas brutal. Je vois son regard vaciller un instant, un mélange de défi et de résignation.
« Vous êtes ici parce que quelque chose, ou quelqu’un, vous pèse. Parce que ce poids est devenu insupportable. Les maux de tête ne sont que la manifestation physique de ce que vous essayez de contenir. »
Il inspire profondément, comme pour répondre, mais rien ne vient. À la place, il baisse les épaules et fixe le sol.
« Vous n’avez pas tort... Mais je ne sais pas par où commencer. »
C’est là que tout commence, pense-je. Dans cet aveu, dans cette fissure qui laisse entrevoir ce qu’il a si soigneusement enfermé.
« Vous n’avez pas besoin de commencer. J’ai beaucoup de patients après vous, donc nous n’aurons pas le temps d’approfondir votre cas. »
Il acquiesce, comprenant rapidement la situation.
« Je vais vous prescrire du sumatriptan. Prenez-le uniquement si la douleur devient insupportable, et respectez scrupuleusement la dose indiquée sur la notice. Si les symptômes persistent ou s’aggravent, revenez me voir immédiatement. »
Je marque une pause, pesant mes mots avant de continuer :
« Quant à votre famille, si elle est une source de stress, si vous êtes pris au piège entre votre vie personnelle et vos obligations au sein de Kurokafu , souvenez-vous de la raison pour laquelle vous êtes ici. Cette raison est votre force. Retrouvez-la, et ne la laissez jamais vous échapper. Tenez-vous-y jusqu’à votre dernier souffle. »
Il relève légèrement la tête, ses yeux vacillants entre résignation et une lueur d’espoir fragile.
« Je peux également vous accorder trois jours de repos. Prenez ce temps pour retrouver vos esprits, mais ne cédez pas à la tentation de tout abandonner. Vous n’êtes pas un Arachniscorpus, ni un vendu. Restez fidèle à votre destinée. »
Alors que ces paroles quittaient mes lèvres, une étrange sensation m’envahit. Comme si ces mots, que je croyais destinés à lui, résonnaient en moi avec une force inattendue.
« Merci, vous avez raison docteur. Je vais faire ce que vous dites. »
Il se lève, réajuste son manteau et s’incline légèrement avant de quitter la pièce. La porte se referme doucement derrière lui, me laissant seul dans ce silence pesant mais étrangement apaisant.
Les heures s’enchaînent, et les visages se succèdent. Chacun porte son histoire, son combat, et son rôle dans cette immense toile qu’est Kurokafu .
Une femme entre, le bras gauche bandé jusqu’à l’épaule, des traces de brûlures visibles sur sa peau. Malgré la douleur qui se lit sur son visage, elle me parle avec une conviction inébranlable. « Réparez ce que vous pouvez, docteur. Je dois retourner finir ma mission. »
« Vous avez besoin de repos, » dis-je en examinant ses blessures.
« Le repos attendra. J’ai un devoir à accomplir. »
Sans un mot de plus, je prépare une dose d’analgésiques assez puissante pour lui permettre de continuer. Elle accepte le traitement avec un hochement de tête, et repart, droite et déterminée.
Un homme plus âgé vient ensuite, le souffle court, ses yeux enfoncés dans leurs orbites. Il est dans les derniers jours de sa vie, et il le sait.
« Vous devriez retourner dans le campement le plus proche, » dis-je doucement. « Prenez le temps de vous apaiser. Votre corps ne tiendra plus longtemps. »
Il secoue la tête avec une force surprenante pour quelqu’un dans son état. « Donnez-moi quelque chose pour tenir. Juste assez pour une dernière mission. Mourir ainsi ne serait pas digne. »
Je prépare une injection, silencieux . Qui suis-je pour contester leur volonté ?
À chaque consultation, je vois des douleurs physiques et mentales, mais aussi une résilience que je n’aurais jamais imaginée. Ces hommes et femmes ne sont pas seulement des rouages dans une machine. Ils sont des piliers, portés par une foi en quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.
23 heures. Les consultations sont enfin terminées.
Je m’assieds un instant, épuisé mais étrangement serein. Contrairement à d’autres journées, la fatigue physique ne s’accompagne pas de lassitude.
Je sais pourquoi je fais tout cela. Chaque mot prononcé, chaque soin prodigué, chaque conseil donné a un sens. Ces gens sont blessés, parfois au bord de l’effondrement, mais ils continuent à avancer. Leur détermination alimente la mienne.
Je prends une profonde inspiration. Le poids de la journée se fait sentir, mais je ne faiblirai pas. Pas tant que je pourrai me tenir debout, pas tant que je serai capable de servir.
Alors que je m’apprêtais à me lever, le Faucheur fit irruption dans la pièce, tenant une mallette noire à la main. Derrière lui, un garçon frêle, presque effacé, le visage aussi vide que les murs de la pièce.
« Votre paye pour la journée. »
Je pris la mallette, le froid métallique de sa poignée mordant ma paume, mais mon regard restait fixé sur l’enfant. Je désignai le garçon d’un mouvement du menton.
« Qui est-ce ? »
Le Faucheur haussa à peine un sourcil, son ton demeurant neutre. « Une jeune recrue. On me l’a déposé dans la journée. C’est son premier jour, il doit apprendre avec moi. »
Je me tournai vers lui, intrigué. « Quel âge as-tu ? »
Le garçon leva les yeux vers le Faucheur, comme s’il attendait une permission invisible pour parler. Le Faucheur, indifférent, répondit à ma place.
« Le Caméléon nous attend. On doit rentrer au repère. »
Une vague d’inconfort me traversa, mais je n’insistai pas. Sans un mot de plus, je refermai mon sac, saisi par un sentiment d’étrangeté, et les suivis dans le couloir.
Le van était garé dans une ruelle. Le Caméléon, silencieux, était déjà au volant, ajustant le rétroviseur d’un geste précis.
À l’intérieur, le garçon s’installa en face de moi, toujours à côté du Faucheur. Ses yeux baissés ne croisaient jamais les miens, et il gardait ses mains jointes sur ses genoux, immobile, presque trop calme.
Le moteur ronronna, et le véhicule s’ébranla , enveloppé par le silence oppressant de la nuit.
Le Faucheur me dévisageait, ses yeux perçants trahissant une irritation contenue. Avant même que je n’aie le temps d’ouvrir la bouche, il prit la parole d’un ton sec :
« Où est votre masque ? Portez-le en tout temps. Vous ne devez pas être reconnu. C’est dans votre intérêt, je vous le rappelle. »
Un frisson me parcourut. J’avais complètement oublié ce détail. Travailler avec Kurokafu signifie abandonner mon identité, la laisser en dehors de cette toile où tout est contrôlé. Sans un mot, je fouillai nerveusement dans mes affaires, mes doigts heurtant enfin la surface froide et lisse du masque.
Il était noir, sans éclat, avec des contours nets qui semblaient effacer toute humanité. Un symbole parfait de la mécanique implacable de l’organisation. Je le passai sur mon visage, sentant la texture étouffante contre ma peau.
« Merci, » répondis-je, ma voix légèrement étouffée par le masque.
Le Faucheur acquiesça, mais son regard restait impassible. Un jeune homme, à peine dans la vingtaine, me rappelant à l’ordre. La situation avait de quoi me dérouter, mais je savais qu’il ne fallait pas plaisanter avec eux.
Sous ce masque, je n’étais plus moi. Juste une autre pièce interchangeable dans l’engrenage de Kurokafu . Cette pensée tournoyait dans mon esprit, et mes yeux tombèrent sur le jeune garçon. Lui aussi ?
Un détail me frappa : je n’avais pas eu de Faucheur aujourd’hui. Du moins, je ne m’en souvenais pas. Peut-être étais-je trop absorbé par mes consultations. Et pourtant, à chaque recrue, je rappelais toujours de ne pas perdre de vue la raison pour laquelle ils avaient rejoint Kurokafu .
Mais ce garçon… si jeune ? Avait-il même eu le choix ? Quelle raison pourrait pousser quelqu’un d’aussi jeune à intégrer cette organisation ? En vérité, qu’est-ce qui pousse ces Faucheurs, parfois encore adolescents, à embrasser cette vie ?
« Petit. »
Sa tête se redressa lentement. Ses yeux, vides et froids, croisèrent les miens. Pas une once d’émotion, comme s’il portait déjà un masque invisible.
« Quel âge as-tu ? Et pourquoi avoir rejoint Kurokafu ? »
Le silence s’étira. Les mots étaient suspendus dans l’air, lourds d’une question sans réponse immédiate. Ses lèvres restaient closes, mais un infime mouvement dans son regard m’indiqua qu’il attendait une forme de permission. Le Faucheur, sans détour, répondit d’un ton neutre :
« Réponds-lui comme tu veux. Ce que tu choisis de dire ne regarde que toi et le Phoneutria responsable de ta formation. »
Le garçon hocha la tête, une simple acquiescence.
Enfin, sa voix se fit entendre, faible mais distincte. Il soutint mon regard malgré l’obstacle de mon masque. « J’ai douze ans. Et je n’ai pas de raison qui explique ma présence ici. »
Je n’avais pas vu ça venir. Bien sûr, son âge m’étonnait, mais la seconde partie… cela n’avait aucun sens. Je fronçai les sourcils. « Comment ça ? Tu ne vas quand même pas me dire que tu es ici sans raison. Ça n’existe pas. »
Le Faucheur coupa net :
« Comme tous les autres Faucheurs, monsieur. Il a grandi dans l’organisation, mais n’est pas né dedans. Si vous voulez en savoir plus, allez voir un Phoneutria. Nous n’allons pas en discuter ici. »
Il reprit en regardant le jeune garçon : « Vous le voyez bien par sa réponse qu’il ne veut pas en dire plus. Alors n’insistez pas. Sous peine d’enfreindre une de nos règles. »
Devant ce deuxième rappel à l’ordre, j’acquiesçai et me tus. Mais mes pensées, elles, hurlaient. J’avais complètement oublié qu’il y avait ce genre de jeunes dans l’organisation. Oui, les adultes ont leurs raisons de rejoindre Kurokafu et ont soif de justice qu’ils n’ont pas trouvée dans la justice appliquée aujourd’hui. Mais les enfants, eux ? Si on leur a imposé, où est la justice dans Kurokafu ? L’organisation se contredirait-elle si cela se passait ainsi ? Comment se passe le recrutement d’enfants pareils ? Et si, malgré tout, ces enfants ont leur propre motivation, qu’est-ce qui a bien pu les pousser à rejoindre un tel lieu ?… Les parents ?… Des parents eux-mêmes impliqués dans Kurokafu ?… Peut-être. Rien n’est sûr.
C’est peut-être cette question que j’aurais dû noter sur le papier.
Dans tous les cas, s’il n’y avait aucune justice dans le recrutement d’enfants, s’il y avait une contradiction au cœur même de Kurokafu , alors nombreux seraient ceux qui l’auraient pointée du doigt et signalée. Mais au contraire, les rangs continuent de grandir et de se renforcer.
Comme l’a dit la Veuve Brune, les Arachniscorpus sont éloignés du cœur de Kurokafu . Je suis simplement ignorant. Peut-être aurait-elle répondu à ma question ?
Si un jour j’obtiens ma réponse, l’accepterai-je ?
Si Kurokafu contraint des enfants à se formater dès leur plus jeune âge, alors l’organisation ne vaut pas mieux que la justice d’aujourd’hui. Alors je quitterai l’organisation.
Mais je le crois, il y a très certainement une raison logique derrière tout ça, une raison qui ne contredit pas les valeurs et principes défendus par Kurokafu , une raison que j’ignore complètement.
Et dire que ma réponse se trouve juste cachée devant moi. Dans la bouche de ces deux Faucheurs.
Peut-être que d’autres agents le savent et me le diront. Dois-je entrer dans cette quête ? Je ne sais pas. Je verrai ça un autre jour. Pour le moment, je suis fatigué.
FIN DE CHAPITRE
FIN DE MHY : ARACHNISCORPUS
Chapitre terminé
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