Contenu du chapitre
Je suis l’un des Misumena Vatia récemment attitré au dirigeant de Kurokafu. Cette mission m’a été confiée par les Argiope : le convaincre de quitter cet endroit.
On m’a remis un carnet annoté, héritage de mes prédécesseurs, listant les lieux que Kurokafu fréquentait souvent. Les pages étaient remplies de notes soigneusement rédigées, allant de simples observations à des avertissements cryptiques. Rien que de l’ouvrir me donnait des frissons dans le dos.
J’arrive devant une librairie discrète, presque effacée dans l’ombre des bâtiments voisins. L’endroit semble hors du temps, silencieux, comme si le monde extérieur n’avait pas de prise ici. Je parcours rapidement les annotations du carnet :
« Fréquente ce lieu pour lire en paix. Peut y séjourner plusieurs jours. »
« Dispose d’une chambre à l’étage et maintient ses communications prioritaires actives. »
« Ne pas interrompre sans motif vérifiable. »
La dernière précision me concernait directement.
J’entre par l’arrière, en utilisant le passage indiqué. Les étagères massives et l’odeur du papier ancien étouffent mes pas. Les livres sont impeccablement entretenus.
— Kurokafu ?
Un silence. Puis une silhouette se redresse derrière un bureau. Une femme.
Je cligne des yeux. Toutes les histoires parlaient d’un homme, ou le laissaient entendre. Certainement pas d’une femme. Pourtant, elle se tient devant moi avec une tranquillité qui ne laisse aucune place au doute.
Son regard descend vers le carnet entre mes mains.
— Vous êtes le nouveau Misumena vatia.
Ce n’était pas une question.
— Oui. Les Argiope demandent votre déplacement.
— Pour quelle raison ?
Je consulte les informations transmises avant mon départ.
— Vous occupez le même lieu depuis trois jours. Deux personnes ont été observées plusieurs fois à proximité de l’entrée secondaire et un véhicule a effectué quatre passages devant la librairie depuis hier soir. Aucun lien hostile n’est confirmé, mais votre niveau d’exposition a augmenté.
Elle ne répond pas immédiatement. Ses yeux restent posés sur moi, mais je comprends qu’elle examine surtout les données.
— Les deux personnes ont-elles été identifiées ?
— Non. Un Caméléon poursuit la vérification.
— Et le véhicule ?
— Plaque probablement falsifiée. Le modèle apparaît dans deux rapports liés à des opérations distinctes, sans confirmation qu’il s’agisse du même réseau.
Elle ferme le livre ouvert devant elle.
— L’incertitude suffit à rendre le déplacement préférable. Nous partons.
La simplicité de la réponse me surprend presque davantage qu’un refus.
Elle rassemble deux ouvrages, dont l’un est marqué d’un ruban de soie rouge, puis me les tend.
— Le mémoire et le Livre de Vie de ce Luminara. Je les terminerai pendant le trajet.
Je hochai la tête, obéissant sans poser de questions. Mais une part de moi s’interrogeait : pourquoi cet intérêt soudain pour ces deux ouvrages ?
Nous quittâmes la librairie en silence, elle marchant devant avec une assurance déconcertante, moi, serrant les livres contre moi comme un bouclier.
Dans la voiture, l’atmosphère était glaciale. Elle ne levait jamais les yeux de ses livres. Pourtant, à chaque feu rouge, je jetais un coup d’œil dans le rétroviseur, comme pour m’assurer qu’elle était toujours là.
La tension monta d’un cran quand je remarquai des personnes persistantes derrière nous. Deux vans noirs. Toujours à la même distance, implacables.
Je déglutis avant de rompre le silence :
« Ces véhicules… Vous les connaissez ? »
Elle tourna une page sans lever les yeux.
« Les Faucheurs. Ils escortent. »
Escortent ? Pour protéger ou pour surveiller ? Cette précision n’apaisa en rien mes nerfs. Le bruit monotone des moteurs des vans résonnait, comme une présence oppressante dans mon dos. Je toussotai, hésitant.
— Vous avez une destination en tête ?
Elle relève les yeux de son livre.
— Vous avez demandé mon déplacement sans préparer de destination ?
Je resserre légèrement les mains sur le volant.
— Je pensais que vous en aviez déjà choisi une.
— Cette hypothèse aurait dû être vérifiée avant notre départ.
Son ton reste parfaitement calme. Cela ne m’empêche pas de sentir la chaleur me monter au visage.
— Oui. C’était une erreur.
— Corrigez-la. Quelles destinations répondent actuellement aux critères de sécurité, de distance et de continuité de mes tâches ?
Je réfléchis.
— La Grande Bibliothèque de Kaizen est exclue puisque vous y êtes allée récemment. Il reste deux résidences sécurisées, mais elles exigent un détour important. Le complexe principal est plus éloigné, cependant l’itinéraire peut être modifié plusieurs fois et l’escorte est déjà présente.
— Votre recommandation ?
— Le complexe principal.
Elle examine brièvement la route affichée sur l’écran central.
— Choix acceptable. Transmettez l’itinéraire aux Faucheurs sans conserver une trajectoire fixe au-delà du prochain point de contrôle.
— À vos ordres.
Elle retourne à sa lecture.
Je venais de comprendre que sa question n’était pas un piège. Elle attendait réellement que j’exerce la fonction pour laquelle j’avais été désigné.
Je soufflai discrètement, me crispant lorsqu’elle murmura presque imperceptiblement, reprenant mes mots.
Je frissonnai. Elle jouait avec moi, mais pas comme une complice. Il y avait quelque chose de froid dans son imitation.
« Vous dites ? » demandai-je, malgré moi, d’un ton hésitant.
Son visage resta impassible, ses yeux rivés sur les pages.
« Rien. »
Elle retourna à sa lecture comme si je n’existais pas, l’habitacle s’imprégnant à nouveau du bruit sourd des moteurs.
Trois heures s’écoulent.
Au début, le silence me paraît oppressant. Progressivement, je constate qu’il ne contient aucune menace particulière. Elle lit. Je conduis. Aucun de nous n’a besoin de produire des paroles pour remplir l’habitacle.
Lorsqu’elle referme finalement son livre, je prends le risque de parler.
— Vous avez terminé ?
— La seconde lecture, oui.
Elle replace précisément le ruban entre deux pages.
— Vos prédécesseurs limitaient généralement leurs échanges aux informations strictement opérationnelles.
Je me raidis.
— Était-ce incorrect ?
— Pas nécessairement. Mais cette affectation exige également de l’initiative, une capacité d’observation et la transmission des erreurs que vous identifiez. Le silence permanent limite l’évaluation de ces compétences.
— Est-ce pour cela qu’ils ont été remplacés ?
— En partie.
Elle pose le livre sur le siège voisin.
— Deux ont été réaffectés à des missions correspondant davantage à leur profil. Un troisième a demandé à quitter cette fonction. Aucun n’a été sanctionné pour ne pas avoir entretenu une conversation avec moi.
Je reste silencieux quelques secondes.
— Vous pensiez qu’il leur était arrivé autre chose ? demande-t-elle.
— Les notes du carnet sont parfois… ambiguës.
— Citez-en une.
— « Ne pas interrompre sa lecture sans raison valable. La dernière personne à l’avoir fait n’est jamais revenue. »
Elle incline légèrement la tête.
— Cet agent a été réaffecté le lendemain à la direction d’une unité de Caméléons. Ses compétences correspondaient davantage à l’encadrement et à la formation qu’à une affectation permanente auprès de moi.
Je pense de nouveau à la phrase.
— Il n’est donc jamais revenu à ce poste.
— Exactement. Il n’a pas disparu. Les deux événements ne possédaient aucun lien causal.
— Mes prédécesseurs avaient donc de l’humour.
— Ou une méthode médiocre de transmission des informations.
Elle désigne le carnet.
— Pensez à remplacer cette phrase par : « La dernière personne à l’avoir interrompue a été réaffectée le lendemain. Aucun lien n’a été établi entre les deux événements. »
— C’est beaucoup moins inquiétant.
— C’est surtout plus exact.
Sa voix était calme, presque douce, mais chaque mot frappait comme une gifle bien placée.
— Pourtant… Il fut un temps où Kurokafu appliquait des méthodes différentes.
— Oui.
Elle ne cherche ni à interrompre ma phrase ni à en réduire la portée.
— Mon père portait alors le manteau. Une grande partie des récits que vous avez entendus concerne son règne.
Je prends une inspiration.
— Mes condoléances.
— Elles reposent sur une information incomplète.
Sa réponse est immédiate, mais sans colère perceptible.
— J’ai moi-même prononcé son jugement et mis fin à son règne. Sa mort ne constitue pas une perte pour laquelle j’attends une consolation.
Mes mains se crispent sur le volant.
— Vous l’avez…
— Oui.
Elle marque une courte pause.
— Cette information n’est pas destinée à être diffusée. La majorité des agents ignore encore l’identité de la personne qui porte actuellement le manteau. Vous conserverez donc ce que vous venez d’apprendre dans les limites de votre fonction.
— Bien entendu. Mes excuses pour les condoléances.
— Elles étaient cohérentes avec les informations dont vous disposiez. Aucune excuse n’est nécessaire.
Je relève légèrement les yeux vers le rétroviseur.
— Cela ne vous dérange pas que les agents vous confondent encore avec lui ?
— Cette confusion produit des effets qu’il faut surveiller. Mon appréciation personnelle n’est pas pertinente. Mes décisions fourniront progressivement les informations nécessaires pour distinguer les deux règnes.
Mon esprit s’emballait, cherchant des réponses. Donc toutes ces histoires terrifiantes et horribles appartenaient à l’ancien dirigeant ? Mais alors, quand cette transition s’était-elle faite ? Je tentai de me rassurer : je n’avais rien à craindre de Kurokafu, ou du moins, c’était ce que je voulais croire. Peut-être pourrais-je essayer de garder ma place à ses côtés. Cela me garantirait un certain confort, voire une sécurité relative.
— Comptez-vous me remplacer ? demandé-je.
— Je ne dispose pas encore d’assez d’éléments pour déterminer si cette affectation vous correspond durablement.
La réponse est moins rassurante que celle que j’espérais, mais elle n’a rien d’une menace.
— Quels éléments vous faut-il ?
— Votre capacité à préparer les déplacements, protéger les informations, identifier les anomalies, me présenter une objection valide et corriger vos erreurs sans les dissimuler.
Son regard descend brièvement vers le carnet posé à côté de moi.
— Vous avez quitté la librairie sans destination préparée. Vous avez reconnu cette erreur et produit une solution acceptable. Ce premier élément ne justifie ni votre remplacement ni une confiance définitive.
— Donc je peux rester ?
— Tant que votre travail répond aux critères de la fonction, il n’existe aucune raison de vous réaffecter.
Je laisse échapper une respiration plus longue que prévu.
— Je pensais que cela dépendrait aussi de votre appréciation personnelle.
— Votre proximité avec moi ne vous accorde aucun privilège. Elle ne constitue pas davantage un désavantage.
Elle poursuit :
— Deux agents d’un même rang possèdent les mêmes droits institutionnels. Cela ne les rend pas identiques. Leurs compétences, leurs décisions, leurs responsabilités et leurs résultats doivent être évalués individuellement.
— Vous les traitez donc selon leur mérite ?
— Selon leur fonction, les faits disponibles, leurs responsabilités et les conséquences de leurs actes. Le mérite constitue l’un des éléments. Pas le seul.
« Au mérite ? Donc vous connaissez les exploits de chaque agent ? »
Elle répondit d’un ton ferme, sans détour.
« Pas seulement. »
Je fronçai les sourcils, cherchant à saisir l’ampleur de ses propos.
— Excusez-moi de demander, mais que savez-vous réellement des agents de Kurokafu ?
Elle ne manifeste aucune offense. Elle paraît seulement examiner l’étendue exacte de la question.
— Moins que ce qu’une organisation de cette taille devrait idéalement savoir, et davantage que ce qu’un simple rapport opérationnel permettrait.
Je fronce les sourcils.
— Ils ne travaillent pas pour ma personne. Ils remplissent une fonction au sein de Kurokafu. Si je disparais, aucun successeur ne sera immédiatement désigné, mais un protocole de continuité empêchera l’organisation de dépendre entièrement de ma présence.
— Vous avez déjà prévu votre remplacement ?
— J’ai prévu l’absence temporaire d’un remplaçant. Ce n’est pas la même chose. Les détails ne relèvent pas de votre niveau d’accès.
Je n’insiste pas.
Elle pose une main sur le livre qu’elle vient d’achever.
— Ce texte est la mémoire laissée par un Luminara. Il n’y inscrit jamais son nom. C’est la trace qu’il a choisi de transmettre de son expérience et de l’organisation.
Elle fait glisser plusieurs notes entre les pages.
— J’ai relevé les pratiques efficaces, les défaillances qu’il décrit et les informations concernant sa propre trajectoire. Deux lectures ne suffisent pas à épuiser un document de cette nature, mais elles permettent déjà d’établir plusieurs corrections.
« Deux fois dans sa totalité ? »
« C’est cela. J’ai aussi pris le temps de lire son livre de vie. Chaque agent possède un livre de vie. C’est un livre qui recense son passé et qui recueille le plus de détails possibles sur sa vie en tant qu’agent. »
Je la fixai, incrédule, mais elle ne fléchit pas.
« Vous allez me faire croire que… Vous prenez le temps de lire chaque livre comme vous l’avez fait pour ce Luminara ? »
Elle émit un léger soupir, presque imperceptible, mais son regard restait toujours aussi acéré.
« Je ne veux pas m’en vanter, mais c’est ce que je fais. Il faut bien que quelqu’un se souvienne de ces âmes qui se sont battues pour une vraie justice. »
Ses mots coulaient avec une telle autorité, et pourtant, un étrange frisson me parcourut. Une justice, une véritable justice ? L’ombre de Kurokafu semblait s’étendre bien au-delà de ce que j’aurais imaginé.
Après un petit moment de silence, je repris :
— Vous ne trouvez pas cela injuste ? demandé-je. Vous préservez l’histoire des agents, mais la majorité d’entre eux ignore encore votre identité. Qui conservera votre propre contribution ?
— Ce n’est pas une priorité que je dois organiser moi-même.
— Pourquoi ?
— Je possède déjà davantage de pouvoir, de ressources et d’autorité que n’importe lequel de ces agents. Utiliser ces mêmes moyens pour construire ma commémoration ajouterait un avantage personnel sans améliorer la fonction de Kurokafu.
Elle regarde le Livre de Vie posé à côté d’elle.
— Ces ouvrages empêchent qu’un agent soit réduit à une mission, une date de décès ou une statistique. Ma fonction, mes décisions et leurs conséquences sont déjà consignées dans les archives de l’organisation.
— Mais pas nécessairement votre personne.
— Aucun dossier ne contient entièrement une personne.
Elle marque une pause.
— Je ne demande pas que ma mémoire soit effacée. Je refuse seulement que mon nom devienne l’argument qui justifie les décisions de mes successeurs. Kurokafu doit survivre sans transformer mes conclusions en doctrine.
— Et si l’histoire vous oublie malgré tout ?
— Cela ne modifiera ni la validité ni les conséquences de ce que j’aurai fait. Ceux qui viendront après moi pourront décider de ce qu’ils souhaitent conserver. Ce jugement ne m’appartient pas.
Ses mots résonnaient comme un manifeste, une déclaration de principes aussi implacable que sa présence. Je sentis une étrange admiration s’insinuer en moi. Peut-être avais-je sous-estimé Kurokafu… et la femme qui en portait le fardeau.
— Je dois vous avouer que je vous trouve admirable. Je n’aurais jamais imaginé notre dirigeante ainsi.
— Votre admiration ne donne aucune validité supplémentaire à mes décisions.
Je reste silencieux.
— Vous pouvez la conserver si elle ne dégrade pas votre jugement, poursuit-elle. Mais ne la transformez pas en obéissance personnelle. Votre fonction exige que vous puissiez me signaler une erreur, y compris lorsque cette erreur contredit l’image que vous avez de moi.
— Que vous le souhaitiez ou non, vous représentez tout de même un modèle pour certains agents.
— Dans ce cas, qu’ils utilisent les méthodes qui améliorent leur travail. S’ils constatent que l’une d’elles est incorrecte, ils ne doivent pas la reproduire sous prétexte qu’elle vient de Kurokafu.
Je regarde la route.
Je n’avais donc pas besoin de déterminer si elle était bienveillante, cruelle ou digne d’être suivie aveuglément.
J’avais besoin de connaître les règles de sa direction et d’être capable de lui dire lorsqu’un fait ne leur correspondait plus.
Pour la première fois depuis mon entrée dans la voiture, cette idée me parut plus rassurante que la possibilité de lui plaire.
« J’avais une question, si cela ne vous ennuie pas. »
« Je vous écoute. »
Je hochai la tête, poursuivant :
« Qui écrit le livre de vie des agents ? »
« L’organisation est vaste. Je comprends pourquoi certains ignorent l’existence de ce processus. Chaque livre est une œuvre en constante évolution. Lors du recrutement, le passé de chaque personne est minutieusement scruté par un TRD, et tout est consigné dans un rapport détaillé. Ce rapport devient une sorte d’autobiographie, qui s’enrichit à chaque mission. Chaque rapport rendu après une mission est analysé et ajouté au livre de vie. Que l’action soit directe ou indirecte, tout y est noté par le responsable de la mission. »
« Vous parlez de cette interminable paperasse ? Chaque fois qu’un Caméléon soumet son rapport, je dois saisir son identifiant, résumer la mission et joindre le rapport numérique. »
« Oui, et tout cela entre dans le livre de vie de l’agent. Quant à vous, ce sont vos supérieurs, les Argiope, qui s’occupent de votre livre. »
« Vous... Vous avez le droit de me révéler tout cela ? »
« Ce n’est pas quelque chose à cacher. Tout le monde devrait le savoir. D’où l’importance de bien rédiger vos rapports. Ils sont utiles. Et pour vous mettre sous pression, sachez simplement que je passe toujours derrière, tôt ou tard. »
— Le Livre de Vie est donc produit en version papier au décès de l’agent ?
— Oui. Tant que la personne vit, le document numérique reste ouvert aux corrections, aux nouvelles missions et aux informations qu’elle choisit de transmettre. Après sa mort, une version définitive est produite.
— Parce que sa vie ne peut plus changer.
— Parce que l’organisation ne doit plus modifier rétrospectivement son histoire sans conserver la trace de cette modification. Le papier constitue un point d’arrêt vérifiable.
Je réfléchis à tout ce qu’un tel ouvrage peut contenir.
— Mais un dossier ne peut pas réellement résumer quelqu’un.
— Non.
Sa réponse tombe sans hésitation.
— Le Livre de Vie n’est pas la personne. C’est la trace que l’organisation a réussi à conserver d’elle : ses missions, les témoignages disponibles, ses propres déclarations et ce que ses responsables ont observé. Cette trace demeure incomplète.
Je lève les yeux vers le rétroviseur.
— Pourtant, vous les lisez tous.
— Leur imperfection ne les rend pas inutiles. Elle oblige seulement à ne pas confondre le document avec l’existence qu’il représente.
Un sourire apparaît malgré moi.
— Vous trouvez réellement les êtres humains passionnants.
— La formulation est large, mais le constat est acceptable.
Elle pose le Livre de Vie à côté du mémoire.
— Vous avez posé plusieurs questions utiles pendant ce trajet et reconnu une erreur de préparation sans chercher à la dissimuler. Ce sont des éléments favorables à votre maintien dans cette fonction.
— Cela signifie que vous ne comptez pas me remplacer ?
— Pas sur la base des informations disponibles aujourd’hui. Si cette conclusion change, je vous en exposerai les raisons.
— C’est un honneur d’avoir été désigné comme votre Misumena vatia.
— Ne transformez pas l’affectation en récompense. Elle implique des responsabilités que nous venons seulement de commencer à examiner.
Elle tourne ensuite les yeux vers moi.
— Votre Livre de Vie ne peut contenir que ce que l’organisation a déjà observé ou ce que vous avez décidé de lui transmettre. Puisque vous êtes vivant et présent, il serait inefficace de limiter cette connaissance au dossier.
Je sens mon dos se redresser.
— Alors, parlez-moi de vous.
Elle marque une courte pause.
— Qui êtes-vous, Misumena vatia ?
FIN DE CHAPITRE
Seuil franchi
Votre progression est enregistrée.
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