Contenu du chapitre
J’ai connu trois Llina.
L’enfant silencieuse qui observait les adultes comme s’ils constituaient un problème à résoudre. L’héritière que son père croyait pouvoir façonner. Et Kurokafu, la femme devant laquelle ces mêmes adultes mesurent aujourd’hui chacun de leurs mots.
La plupart des agents ne connaissent que la dernière.
Ils voient une incarnation vivante de principes, une dirigeante dont le sens de la justice semble reposer sur des fondations presque inhumaines. Ils voient une volonté constante, une rigueur sans compromis et une femme qu’aucun avantage personnel ne paraît pouvoir détourner de sa fonction.
Ils se trompent parfois sur la raison.
Llina n’est pas incorruptible parce qu’elle s’accroche obstinément à ses convictions. Elle l’est parce qu’elle ne possède aucun intérêt à protéger une conclusion devenue fausse. Lorsqu’une preuve invalide son raisonnement, elle ne défend pas la personne qu’elle était quelques secondes auparavant. Elle remplace simplement l’erreur.
Elle ne cherche ni admiration ni approbation. Elle n’exige même pas le respect pour sa personne. Pourtant, celui-ci s’impose souvent dès qu’elle entre dans une pièce. Beaucoup confondent cet effet avec une intention. Je l’ai rarement vue chercher à impressionner qui que ce soit.
Ses décisions ne s’embarrassent pas de la préférence qu’elle pourrait éprouver pour une personne. Cela suffit à la faire passer pour froide, parfois cruelle. Mais sa froideur n’est pas une absence de considération. Elle reconnaît la valeur d’une existence sans avoir besoin de l’aimer.
Elle n’est pas infaillible.
Je l’ai vue travailler à partir d’informations incomplètes, tirer d’un comportement une conclusion trop large et découvrir ensuite qu’une variable lui avait échappé. Ce qui la rend redoutable n’est pas l’absence d’erreur. C’est la vitesse avec laquelle elle cesse de lui appartenir lorsqu’elle la reconnaît.
Son regard donne néanmoins l’impression de traverser les masques. En sa présence, beaucoup se sentent exposés, comme si leurs intentions étaient déjà classées avant qu’ils aient fini de parler. Cette réputation dépasse parfois ses capacités réelles. Llina observe très bien. Elle ne lit pas les esprits.
Je le sais.
Et pourtant, il m’arrive encore de parler d’elle comme si elle ne pouvait pas s’égarer. L’admiration possède ses propres incohérences.
Pour ceux qui partagent les principes de Kurokafu, elle représente un allié difficile à remplacer. Pour ceux qui comptent sur l’arbitraire, la faveur ou le prestige, elle devient un obstacle presque infranchissable.
Mais lorsque je la regarde, je ne vois pas uniquement Kurokafu.
Je revois parfois l’enfant dont les pieds ne touchaient pas encore le sol lorsqu’elle s’asseyait devant les dossiers des Argiope. Celle qui pouvait rester plusieurs heures au même endroit pour terminer un livre, puis lever les yeux avec cette expression particulière qui signifiait qu’elle venait de découvrir une contradiction que personne d’autre n’avait remarquée.
Elle a grandi. Elle a mûri. Elle a jugé son père, réformé l’organisation et donné des ordres à des hommes qui l’avaient connue avant qu’elle sache tenir une arme. Je ne confonds pas la femme avec l’enfant.
Je me souviens simplement des deux en même temps.
Cette superposition revient lorsqu’elle découvre un ouvrage qu’elle ne possède pas encore, lorsqu’elle examine une bouteille rare avec davantage d’attention qu’elle n’en accorde à la plupart des bijoux, ou lorsqu’elle s’obstine à répondre à une question sans révéler les éléments qu’elle considère prématurés.
C’est particulièrement vrai concernant sa succession.
Depuis des années, elle donne l’impression de traiter sa propre disparition comme une variable trop lointaine pour mériter un nom. Aucun héritier déclaré. Aucun candidat présenté. Aucune formation visible.
Certains jours, cette attitude m’amuse, parce qu’elle ressemble à l’assurance d’une enfant persuadée qu’un problème peut attendre tant qu’elle ne l’a pas encore jugé prioritaire.
D’autres jours, elle m’inquiète.
Et c’est précisément pour cette affaire que je me rends dans son bureau.
Je frappe à la grande porte.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
J’utilise ce rythme depuis qu’elle est assez grande pour posséder un bureau et assez obstinée pour prétendre ne pas entendre le premier coup.
Le silence se prolonge.
Je ne l’interprète pas comme un refus. Lorsqu’elle travaille, Llina termine généralement la ligne, le calcul ou la phrase en cours avant de répondre. Elle faisait déjà cela enfant, avec des exercices beaucoup moins importants.
— Kurokafu, je sais que vous êtes là. Le Misumena vatia chargé de votre protection a confirmé votre présence hier soir.
Un soupir traverse la porte.
— Entrez.
Je la découvre à son bureau, un cahier ouvert devant elle. Son stylo achève encore quelques mots avant qu’elle ne le pose parallèlement au bord de la page.
— Vous allez bien ?
Elle lève les yeux.
— Très bien, merci. Et vous ?
Son regard descend brièvement vers le dossier que je tiens.
— Vous venez encore m’interroger sur ma succession.
— Vous me connaissez bien.
— Vous employez le même dossier depuis trois semaines. Ce n’était pas une déduction difficile.
Je referme la porte derrière moi.
Elle se lève et vient s’asseoir sur le bord de son bureau.
— Ex-Argiope, ma proposition de retraite reste disponible. Aucun Faucheur ne sera envoyé pour vous contraindre à profiter de votre temps libre.
— Vous savez que je la refuserai.
— Oui. Cette phrase avait pour fonction de vous informer que votre insistance devient répétitive.
Je m’incline légèrement.
— J’avais compris l’ironie. Elle était presque subtile.
Pendant une seconde, son expression demeure parfaitement neutre.
— Dois-je vous rappeler l’importance du sujet ?
— Non. Vous allez le faire malgré ma réponse.
— Exactement.
— Alors qu’attendez-vous ? Kurokafu repose encore sur une seule personne. S’il vous arrivait quelque chose demain, quelqu’un devrait assurer la continuité.
— Vous supposez que l’absence d’un candidat visible signifie l’absence de recherche.
— Vous entretenez soigneusement cette supposition.
— Elle évite que l’organisation transforme prématurément une personne en héritière.
Je pose le dossier sur son bureau.
— Vous avez donc identifié quelqu’un ?
— Je n’ai identifié personne qui réunisse actuellement l’ensemble des critères nécessaires.
— Aucun Argiope ?
— Ils possèdent les capacités d’analyse et de planification. Leur organisation actuelle rendrait cependant problématique l’élévation directe de l’un d’eux au-dessus des sept autres. Leur perfectionnisme produit également des compétences précises, mais parfois trop spécialisées.
— Les Phoneutria ?
— Ils confrontent les décisions au réel avec davantage d’efficacité. Aucun ne possède actuellement l’ensemble des compétences stratégiques, judiciaires et institutionnelles exigées par la fonction.
— Les autres agents ?
— Ils ont été formés à l’intérieur du même système. Cela ne les exclut pas. Cela augmente seulement la probabilité qu’ils partagent certaines de ses catégories et de ses angles morts.
Je la regarde quelques secondes.
— Vous pourriez commencer plus tôt. Choisir un enfant dans l’un des orphelinats, lui transmettre les compétences nécessaires et construire progressivement votre relève.
Sa tête s’incline légèrement. Je connais ce mouvement. À neuf ans déjà, il précédait généralement une réponse qu’elle jugeait évidente.
— Mon père a employé cette méthode avec moi.
— Vous êtes devenue Kurokafu.
— J’ai utilisé la formation destinée à prolonger son règne pour y mettre fin. Cela ne démontre pas la réussite de sa méthode.
Elle décroise les jambes et se redresse.
— Une personne élevée dans le but explicite de me remplacer apprendrait rapidement à reproduire les réponses que j’attends. Même si je l’encourageais à me contredire, mon autorité déterminerait son environnement, ses connaissances et les limites initiales de sa pensée.
— Toute éducation produit une influence.
— Oui. Le problème n’est pas l’influence. C’est la concentration de cette influence autour d’un résultat décidé avant que la personne soit capable de le refuser.
Elle marque une pause.
— Je ne fabriquerai pas un enfant pour résoudre une difficulté institutionnelle.
— Même si cette méthode permettait d’obtenir les compétences nécessaires ?
— Elle permettrait surtout d’obtenir une personne optimisée pour mon modèle actuel. Kurokafu s’effondrerait dès qu’elle rencontrerait une réalité que ce modèle ne permet pas de représenter.
— Alors, que recherchez-vous chez une personne que vous refusez de façonner vous-même ?
— Le prochain Kurokafu devra posséder des principes qui ne dépendront ni de ma validation, ni du titre qu’il espère recevoir.
— Quels principes ?
— Ce n’est pas à moi de les écrire à sa place. Je dois en revanche pouvoir vérifier certaines capacités.
Elle les énumère sans consulter le moindre document.
— Expliquer les prémisses d’une décision. Distinguer une conclusion cohérente d’une conclusion démontrée. Reconnaître une erreur sans chercher à protéger son prestige. Supporter la contradiction. Mesurer les conséquences humaines d’une décision irréversible. Et accepter que préserver Kurokafu puisse exiger de transformer ce que j’ai construit.
— Vous recherchez donc quelqu’un qui vous ressemble.
— Non. Une personne qui me ressemblerait trop partagerait probablement mes angles morts.
— Vous exigez tout de même certaines qualités que vous possédez.
— La fonction produit des exigences communes. Cela ne signifie pas que la personne doive posséder mes préférences, mes méthodes exactes ou mes conclusions.
Je prends place dans le fauteuil en face de son bureau.
— Pourtant, vous parlez régulièrement de lecture.
— La lecture est un indicateur utile, pas une condition suffisante. Elle peut révéler la curiosité, la patience et la capacité à confronter plusieurs systèmes de pensée. Elle peut également ne révéler qu’un divertissement.
— Et les Livres de Vie ?
Son regard se déplace brièvement vers l’étagère qui en contient plusieurs.
— Le prochain Kurokafu devra comprendre qu’un agent ne se réduit ni à sa fonction ni au résultat de sa dernière mission. Lire personnellement chaque Livre de Vie est la méthode que j’ai choisie pour maintenir cette distinction. Mon successeur pourra en établir une autre, à condition qu’elle conserve le principe.
— Vous accepteriez qu’il abandonne l’un de vos rituels ?
— S’il démontre qu’une autre méthode remplit mieux la même fonction, oui.
Je laisse échapper un léger rire.
— Vous rendez la recherche presque impossible.
— Elle est difficile. Ce n’est pas une raison pour en diminuer artificiellement les exigences.
— Et les bibliothèques ?
— Elles constituent un lieu d’observation parmi d’autres. Les personnes y choisissent librement ce qu’elles étudient lorsqu’aucune fonction ne le leur impose. Cela fournit des informations différentes de celles produites par un examen ou une formation interne.
— Vous y cherchez donc réellement des candidats.
— J’y observe des profils. Un profil ne devient pas un candidat uniquement parce qu’il a attiré mon attention.
— Il y avait pourtant cette jeune fille que vous avez rencontrée. Celle dont vous avez demandé qu’on conserve discrètement le nom.
Elle hausse légèrement un sourcil.
— Elle a attiré mon attention.
— Parce qu’elle lisait.
— Parce que ses choix de lecture et nos échanges suggéraient une imagination structurée, une capacité à relier des récits distincts et une curiosité qu’aucune obligation ne lui imposait.
— Vous la considérez donc comme une candidate.
— Non.
Sa réponse tombe immédiatement.
— Elle est encore trop jeune. Elle possède peu d’expérience des conséquences réelles, évolue dans un environnement protégé et n’a jamais eu à maintenir ses principes contre un intérêt personnel important. Je ne dispose d’aucun élément permettant de savoir ce qu’elle deviendra.
— Mais vous continuerez à l’observer.
— Son évolution mérite d’être réévaluée dans plusieurs années. Rien de plus.
— Plusieurs années peuvent suffire à la rendre méconnaissable.
— C’est précisément ce qu’une observation ultérieure devra déterminer.
Je secoue la tête.
— Vous parvenez à faire d’un intérêt pour une enfant un dossier sans conclusion.
— Elle n’a pas besoin de ma conclusion pour grandir.
— Plusieurs années peuvent également suffire pour que vous disparaissiez avant elle, dis-je.
— Cette possibilité est déjà intégrée.
Je la fixe.
— Vous venez pourtant de m’expliquer que vous n’avez aucun successeur.
— Je n’ai aucun successeur définitif. Cela ne signifie pas que l’organisation resterait sans procédure.
Elle se détourne du bureau et ouvre l’un des tiroirs sécurisés. Elle n’en retire rien. Le geste suffit à m’indiquer que les documents existent.
— Si je meurs ou deviens durablement incapable d’exercer ma fonction, aucun nouveau Kurokafu ne sera désigné immédiatement.
— Qui dirigera ?
— Les opérations courantes resteront sous l’autorité de leurs branches respectives. Toute décision irréversible qui ne répond pas à une urgence immédiate sera suspendue. Les mesures exceptionnelles exigeront une majorité distincte au sein de chacun des deux cercles.
— Et moi ?
— Vous activerez le protocole de continuité, ouvrirez les archives prévues à cet effet et empêcherez qu’un cercle utilise l’intervalle pour imposer seul son candidat.
— Vous me confiez donc une régence.
— Non. Vous ne rendrez aucun verdict en mon nom et ne porterez pas le manteau. Vous garantirez seulement que personne ne le saisisse avant l’examen prévu.
Je reste silencieux.
Depuis des années, je lui reprochais de ne pas préparer sa disparition. Elle venait de me révéler qu’elle avait préparé tout ce qui pouvait l’être sans prétendre avoir résolu la succession.
— Depuis combien de temps ce protocole existe-t-il ?
— Sa première version date de neuf ans. Il a été révisé quatre fois.
Je ne peux m’empêcher de la regarder comme lorsqu’elle avait douze ans et me laissait croire qu’elle n’avait pas terminé un exercice avant de retourner la feuille entièrement remplie.
— Vous auriez pu me le dire.
— Vous auriez essayé de participer avant que le cadre soit suffisamment défini.
— C’est exactement ce que je vais faire maintenant.
— Je l’avais prévu.
— Voilà une phrase qui ressemble davantage à la fille que j’ai connue.
Elle incline légèrement la tête.
— Votre fonction ne sera pas de choisir seul mon successeur. Vous examinerez les profils retenus indépendamment de moi. Les Argiope et les Phoneutria devront également pouvoir produire leurs propres objections.
— Et si nous rejetons tous votre candidat favori ?
— Alors le terme “favori” suffira déjà à indiquer une erreur dans ma méthode.
Elle referme le tiroir sécurisé.
— La discussion est-elle terminée ?
— Pour aujourd’hui.
— Dans ce cas, je vais ouvrir une bouteille. Vous pouvez rester.
— Avec plaisir. Vous en avez d’ailleurs reçu une ce matin.
Le changement dans son expression serait invisible pour la plupart des agents.
Je l’ai vue découvrir son premier livre rare, sa première victoire aux échecs et un raisin qu’elle n’avait encore jamais goûté. Je reconnais donc l’infime élargissement de ses pupilles.
— Provenance ?
— Une Veuve Brune.
Elle demeure immobile une seconde.
— Celle qui accompagnait le Luminara d’Azplent ?
— Probablement.
— Faites confirmer son identité.
Je hausse un sourcil.
— Vous comptez réellement la recevoir ?
— J’ai lu le Livre de Vie du Luminara. Il y mentionnait à plusieurs reprises que l’un des souhaits les plus constants de la Veuve Brune qui l’accompagnait était de me rencontrer. Elle a également accompli sa fonction avec suffisamment de précision pour que son travail soit mentionné à plusieurs reprises.
— Et elle vous a offert un vin que vous ne possédiez pas.
— Ce fait a attiré mon attention. Il ne détermine pas seul la décision.
— Naturellement.
Elle me regarde.
— Vous employez ce ton lorsque vous estimez que je justifie excessivement une préférence.
— Je n’ai rien dit.
— Votre silence n’était pas neutre.
Pendant un instant, je revois la fillette qui démontait déjà mes formulations lorsque j’essayais de lui cacher mon amusement.
— L’entrevue peut reconnaître un travail utile, satisfaire une demande sans coût significatif et renforcer la motivation d’une agente compétente, poursuit-elle. Elle aura lieu une seule fois, dans un cadre contrôlé.
— Je vais la retrouver.
— Après avoir ajouté vos observations au protocole de continuité.
— Et la bouteille ?
Son regard se dirige vers la porte, puis revient vers moi.
— Elle peut attendre trente minutes.
Je m’incline légèrement.
— Voilà qui exige un sacrifice considérable.
— Votre ironie s’est dégradée avec l’âge.
— Vous disiez déjà cela lorsque vous en aviez dix.
Elle quitte le bureau sans répondre.
J’ai servi son père avant de servir l’organisation qu’elle a reconstruite. J’ai vu Llina apprendre, grandir, juger des hommes deux fois plus âgés qu’elle, se tromper et modifier ses conclusions sans chercher d’excuse. J’ai quitté le cercle des Argiope, mais je n’ai jamais réellement quitté son environnement.
Elle m’a proposé plusieurs fois de prendre ma retraite. J’ai toujours refusé.
Une partie de moi continue probablement de surveiller l’enfant que j’ai connue, alors même que cette enfant n’a plus besoin de ma protection depuis longtemps.
Je ne comprends pas chacune de ses décisions. Je comprends néanmoins mieux qu’autrefois la manière dont elles apparaissent.
Tout n’est pas nécessairement prévu depuis le commencement.
Llina observe, classe, corrige, puis agit dès que les informations deviennent suffisantes. Ce que les autres prennent pour un plan dissimulé depuis des années n’est parfois que sa capacité à construire rapidement une réponse cohérente à partir de ce qui vient d’apparaître.
Concernant sa succession, cependant, elle avait préparé bien davantage qu’elle ne nous avait laissé voir.
Comme lorsqu’elle était enfant.
Elle laissait les adultes croire qu’elle n’avait pas encore commencé, alors qu’elle refusait simplement de leur montrer une page inachevée.
FIN DE CHAPITRE
Seuil franchi
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