Contenu du chapitre
Je relis le message du TRD une troisième fois.
Convocation individuelle. Place centrale. Bâtiment de Kurokafu. Présence demandée dans les meilleurs délais.
Aucune raison indiquée.
Je passe mentalement en revue mes dernières missions. Aucun échec déclaré. Aucun retard. Aucun rapport contesté. L’Argiope responsable de mes affectations a même qualifié ma dernière intervention de parfaitement exécutée.
Il ne s’agit donc probablement pas d’une sanction.
Une récompense ? Une mission particulière ? Ou simplement une vérification dont on ne m’a pas communiqué l’objet ?
Une autre possibilité s’impose à moi : la bouteille est arrivée jusqu’à lui.
Kurokafu reste une figure sans visage pour la majorité des agents. Les récits parlent presque toujours d’un homme. Peu importe. Être convoquée personnellement constitue déjà une occasion qu’une Veuve Brune ne laisse pas se perdre.
Je veux être mémorable.
Je rassemble mes cheveux noirs en un chignon net, suffisamment strict pour exposer mon visage sans durcir inutilement mes traits. Mon tailleur doit signaler la discipline avant la séduction. Le rouge profond de mes lèvres, lui, rappelle ce que je suis capable d’ajouter à cette discipline lorsque la situation l’exige.
Je choisis un parfum discret. Assez présent pour être remarqué à proximité. Pas assez pour annoncer mon arrivée avant moi.
Devant le miroir, j’examine le résultat comme j’examinerais une couverture avant une mission.
Cohérence de la silhouette.
Mobilité.
Lisibilité de l’intention.
Aucun détail accidentel.
Je veux que Kurokafu voie une agente compétente.
Et, si possible, qu’il ait envie de regarder une seconde fois.
Il me faut moins de deux heures pour rejoindre la place centrale. On m’a demandé de venir au plus vite, et j’ai tout mis en œuvre pour ne pas faire attendre un tel personnage.
Un homme d’une cinquantaine d’années m’attend à proximité du wagon installé au centre de la cour.
Je le reconnais. C’est à lui que j’ai remis la bouteille destinée à Kurokafu.
Il m’accueille d’un signe de tête.
— Suivez-moi.
Pas de présentation.
Pas de formule inutile.
Je lui emboîte le pas.
Une vingtaine de Faucheurs se tiennent autour de la cour. Leurs postures rigides renforcent l’atmosphère austère du lieu. Je ne sais pas s’ils ont été placés ici pour ma venue ou s’ils assurent habituellement cette garde.
Je préfère ne pas poser la question.
Le majordome ne me conduit pas vers les étages de la demeure, comme je l’avais imaginé, mais vers un escalier discret menant au sous-sol.
Pénétrer dans les appartements de Kurokafu aurait sans doute représenté un honneur trop grand.
Ou un risque inutile.
Nous descendons plusieurs marches.
L’air devient plus frais.
Une cave à vin s’étend devant moi.
Les murs de pierre taillée abritent des rangées d’étagères en bois sombre. Chaque bouteille repose dans un emplacement précis. Des étiquettes calligraphiées indiquent des domaines et des millésimes dont certains dépassent probablement tout ce que j’ai pu gagner au cours de mes missions.
L’endroit ne ressemble pourtant pas à une démonstration de richesse.
Rien n’est exposé pour impressionner.
Tout est organisé pour préserver.
Au centre, une table a été préparée.
Ma bouteille repose dessus, son étiquette orientée vers la chaise qui m’attend. Mon message a été conservé à côté.
À l’autre extrémité se tient une femme.
Je cherche d’abord une autre présence.
Un écran.
Une oreillette.
Quelqu’un à qui elle pourrait servir d’intermédiaire.
Il n’y a personne.
Son regard se pose sur moi avec la tranquillité de quelqu’un qui n’a pas besoin de vérifier si sa place lui appartient.
Kurokafu.
Toutes les histoires que j’avais entendues venaient de se construire autour d’une supposition incorrecte.
Je l’examine par réflexe professionnel.
Tailleur noir adapté au mouvement.
Chemise blanche.
Cravate sombre.
Bottes stables.
Aucun bijou susceptible d’être saisi.
Son maquillage renforce les angles de son visage sans chercher à les adoucir.
Elle ne semble employer aucune des techniques que l’on m’a enseignées pour attirer un regard.
Elle l’obtient malgré tout.
Ses cheveux noirs tombent avec une régularité presque trop exacte sur ses épaules. Ses yeux gris bleuté ne me parcourent pas comme ceux d’un supérieur évaluant une femme. Ils s’arrêtent sur ma posture, mes mains, ma respiration, puis reviennent à mon visage.
J’ignore ce qu’elle en conclut.
Cette ignorance suffit à me troubler.
— Vous êtes arrivée dans le délai demandé, Veuve Brune.
Je m’incline légèrement.
— Kurokafu.
Ma voix tient mieux que je ne l’aurais prévu.
Elle se tourne vers le majordome.
— Vous pouvez nous laisser. Revenez dans une heure.
Il acquiesce et referme la porte derrière lui.
Je me retrouve seule avec une femme qui obtient sans effort apparent la plupart des effets que j’ai passé des années à apprendre à produire.
Je regarde la bouteille.
— Elle a été ouverte ?
— Analysée. Le contenu correspond au millésime indiqué. Aucun composé anormal n’a été détecté.
— Vous pensiez que je pouvais vous empoisonner ?
— Je ne disposais d’aucun élément suffisant pour exclure cette possibilité sans vérification. Cela ne constitue pas une accusation.
La réponse devrait me vexer.
Elle me rassure presque.
Elle a traité mon cadeau avec la même prudence que n’importe quel objet entrant dans son environnement. Ni faveur ni suspicion particulière.
Elle m’indique la chaise.
Deux verres sont déjà disposés.
Je m’assieds.
Kurokafu verse une quantité mesurée dans chacun d’eux, referme la bouteille et observe d’abord la robe du vin sous la lumière.
Je connais des hommes capables de transformer ce geste en invitation.
Chez elle, il ressemble à une expertise.
Elle goûte.
Attend.
— L’acidité est plus marquée que dans les descriptions du domaine. La conservation reste correcte. Le choix est pertinent.
Je prends mon verre.
Dans ma tête, je transforme immédiatement cette phrase en compliment personnel.
Rien ne m’y autorise réellement.
— Je suis heureuse qu’il vous plaise.
— Votre geste a atteint son objectif. Il a attiré mon attention.
Mon cœur accélère malgré moi.
— Pourquoi avoir écarté les Faucheurs ?
— Ils restent de l’autre côté de la porte. Leur présence dans la pièce n’apporterait aucun avantage immédiat et pourrait limiter votre liberté de réponse.
— Je peux donc parler librement ?
— Dans les limites de votre niveau d’accès. Certaines informations abordées durant cet entretien sont confidentielles. Vous ne devrez ni révéler mon identité ni rapporter son contenu à une personne non autorisée.
— Et si je le fais ?
— Les règles ordinaires concernant une divulgation consciente s’appliqueront. Aucune sanction supplémentaire n’a été créée pour cette rencontre.
Son ton ne contient aucune menace particulière.
Ce calme me paraît plus efficace qu’une menace.
— Compris.
Je prends une inspiration.
— Pourquoi m’avoir invitée personnellement ?
— Le mémoire du Luminara d’Azplent vous mentionne à plusieurs reprises. Il décrit précisément votre travail, certaines de vos décisions et votre souhait de rencontrer un jour la personne qui porte le manteau.
Elle pose deux doigts sur mon message.
— Vous avez ensuite transmis une bouteille correspondant à l’une de mes préférences connues. Cela confirmait que ce souhait existait encore et me fournissait un moyen simple de vous répondre.
— Donc il s’agit d’une récompense ?
— En partie. Votre travail a été suffisamment utile pour être relevé par un agent dont la mission principale ne consistait pas à vous évaluer. Reconnaître ce travail peut renforcer votre motivation sans créer de privilège durable.
Elle marque une pause.
— L’entretien me permet également de vérifier plusieurs éléments concernant votre branche. Les deux objectifs sont compatibles.
Ainsi, je ne suis ni une élue ni une simple expérience.
Je préférerais presque être la première.
La seconde m’intéresse davantage que je ne veux l’admettre.
— Vous pouvez me tutoyer, dis-je. Je ne suis qu’une Veuve Brune.
— Votre fonction ne réduit pas la considération qui vous est due.
— Pourtant, nous ne sommes pas au même niveau.
— Nos niveaux d’autorité sont différents. Cela n’établit pas une différence de valeur personnelle.
Elle reprend son verre.
— Votre fonction peut être reprise par une autre agente. La mienne également. Cela ne signifie pas que deux personnes soient interchangeables. Leurs expériences, leurs compétences et les conséquences de leurs décisions ne se reproduisent pas à l’identique.
— Alors pourquoi me vouvoyer ?
— Parce que c’est la forme que j’emploie avec les adultes tant qu’aucune raison contextuelle ne justifie autre chose. Vous pouvez y voir une marque de considération si cette interprétation vous convient. Elle n’aura aucune conséquence sur l’évaluation de vos réponses.
Je détourne brièvement les yeux.
Ses paroles ne sont pas chaleureuses. Elles n’essaient pas non plus de me remettre à ma place.
Elles constatent simplement que cette place ne définit pas entièrement ma valeur.
— Vous êtes réellement aussi particulière qu’on le raconte.
— Les récits produits autour de Kurokafu sont rarement homogènes. Vous pourrez préciser ce jugement après l’entretien.
Elle me laisse reprendre la parole.
Je réfléchis à la première question qui mérite réellement le temps qui m’est accordé.
— Qu’est-ce que cela fait d’être Kurokafu ? Et comment êtes-vous arrivée à cette fonction ?
Elle ne répond pas immédiatement.
— Votre première question peut désigner plusieurs choses.
— Ce que vous ressentez. Le pouvoir. Le fait que tout le monde vous obéisse.
— Le pouvoir augmente surtout le nombre et la portée des conséquences dont je suis responsable. Je possède certaines préférences liées à la fonction et certaines contraintes que je préférerais éviter. Leur inventaire ne définirait pas correctement ce rôle.
Je ne sais pas si elle vient de répondre ou de déplacer la question.
— Et votre accession ?
— J’ai succédé au précédent Kurokafu après avoir jugé que son règne ne pouvait pas être maintenu. Les circonstances complètes de la transition ne relèvent pas de votre niveau d’accès.
— Le précédent dirigeant était donc bien un homme ?
— Oui. Une partie importante des récits que vous attribuez à Kurokafu concerne son règne, pas le mien.
— Pourquoi ne pas annoncer le changement ?
— L’identité civile de la personne qui porte le manteau n’est pas diffusée à l’ensemble des agents. Cela limite certaines tentatives d’influence, de vengeance ou de personnalisation du pouvoir.
Elle pose son verre.
— En revanche, les règnes ne doivent pas être confondus dans leurs méthodes. Les règles, les décisions et leurs conséquences doivent progressivement fournir les informations nécessaires pour les distinguer.
— Depuis combien de temps êtes-vous à sa place ?
— Cette donnée n’est pas accessible à votre fonction actuelle.
La réponse tombe sans dureté.
Je comprends que la question est close.
Je prends une nouvelle gorgée de vin avant de poursuivre.
— J’avais toujours entendu dire que Kurokafu était dirigée par un homme. Je l’avais moi-même supposé.
— Cette hypothèse était cohérente avec les informations auxquelles vous aviez accès.
— Ce n’était pas seulement à cause des récits.
Je choisis mes mots avec précaution.
— J’avais également remarqué l’attention particulière accordée aux Veuves Brunes. J’en avais conclu que le dirigeant pouvait avoir une certaine… préférence.
Elle ne réagit pas.
— Je n’essaie pas de formuler une accusation déplacée, ajouté-je. Vous affirmez ne favoriser aucune branche. Pourquoi les Veuves Brunes semblent-elles recevoir une attention particulière ?
Kurokafu ouvre le dossier posé près de la bouteille.
— Sous plusieurs règnes précédents, leur évaluation ne reposait pas uniquement sur leurs missions.
Elle fait glisser une première page vers moi.
— Certaines affectations répondaient aux préférences personnelles d’un supérieur. Le refus d’une méthode de séduction était assimilé à un refus de servir, même lorsqu’une autre approche permettait d’atteindre l’objectif. Les promotions dépendaient partiellement de la capacité d’une agente à satisfaire les attentes privées de ceux qui la dirigeaient.
Une deuxième page suit.
— Les agressions commises par des membres de l’organisation étaient rarement qualifiées de fautes lorsqu’elles visaient une Veuve Brune. Leur spécialisation était utilisée pour prétendre qu’elles avaient nécessairement accepté.
Je garde les yeux sur les documents.
Je connaissais les rumeurs.
Je n’avais jamais vu les chiffres.
— Depuis mon accession, aucune mission ne peut exiger qu’une agente satisfasse le désir personnel d’un supérieur. Une méthode peut être refusée si une autre permet raisonnablement de remplir l’objectif. Les violences internes sont jugées selon les mêmes principes que pour les autres agents. Les promotions doivent reposer sur les compétences, les décisions, les responsabilités et les résultats.
— Voilà donc votre attention particulière.
— Une catégorie a subi un biais particulier. Sa correction exige des mesures correspondant à ce biais. Une fois l’effet suffisamment réduit, certaines de ces mesures pourront devenir inutiles.
— C’est plus juste que ce que j’imaginais.
— C’est une question de justice institutionnelle.
Elle referme le dossier.
— La cohérence exige ensuite qu’un biais équivalent soit corrigé dans les autres branches lorsqu’il est identifié. Elle ne remplace pas le principe qui justifie la correction.
Je reste un instant silencieuse.
Ce que je prenais pour une faveur accordée à ma catégorie était en réalité une réparation.
Pas une réparation morale ou sentimentale.
Une correction méthodique d’un déséquilibre que tant de personnes avaient fini par considérer comme normal.
Je redresse légèrement le dos.
— J’ai beaucoup parlé. J’ai cru comprendre que vous aviez également des questions à me poser.
Kurokafu ouvre le mémoire du Luminara.
Plusieurs marques rouges dépassent des pages.
— Il vous décrit comme la personne avec laquelle il échangeait le plus souvent en dehors des nécessités opérationnelles. Il écrit également que vous répétiez tous deux que les agents de votre niveau n’avaient pas d’amis. Confirmez-vous cette formulation ?
— Oui. Ce n’était pas un ami. Nous travaillions ensemble.
— Sa mort n’a donc produit aucune différence pour vous ?
— Kurokafu a perdu un bon Luminara. Sa fonction a été reprise.
— Ce n’était pas ma question.
Je serre légèrement les doigts autour de mon verre.
— Il me manque parfois pendant les trajets.
La phrase sort plus vite que je ne l’aurais souhaité.
Je regarde le vin plutôt que son visage.
— Il parlait trop. Je remarque seulement davantage le silence depuis qu’il n’est plus là.
Kurokafu baisse les yeux vers le mémoire.
— Cette différence suffit à invalider l’expression « je n’ai rien perdu ». Elle ne suffit pas à définir la nature exacte de votre relation.
— Vous cherchez à me faire dire que je l’aimais ?
— Non. Je cherche à éviter qu’une catégorie institutionnelle remplace la description des faits.
Elle referme le livre.
— Son poste a été pourvu. Ses observations, ses habitudes, les décisions qu’il prenait sans instruction et la relation particulière qu’il entretenait avec vous n’ont pas été reproduites à l’identique.
— Nous restons remplaçables.
— Vos fonctions le sont. Une organisation qui ne pourrait pas remplacer une fonction disparaîtrait avec chaque agent.
Elle marque une pause.
— Cela ne signifie pas que la disparition d’une personne ne retire rien d’unique au système. Les Livres de Vie existent précisément pour empêcher cette confusion.
— Et ma propre mort ?
— Une autre Veuve Brune pourra recevoir vos missions. Elle ne possédera pas automatiquement vos connaissances, vos méthodes, vos relations ni les conséquences exactes de votre trajectoire. La continuité exige un remplacement fonctionnel. Elle n’établit pas une équivalence humaine.
Je n’avais jamais considéré la distinction de cette manière.
On nous apprenait à accepter que le rôle continue.
Cela rendait la mort plus supportable.
Peut-être avions-nous fini par utiliser cette continuité pour prétendre que rien d’autre ne disparaissait.
Kurokafu fait glisser vers moi une copie de mon dossier d’entrée.
— Lors de votre recrutement, vous avez déclaré ne plus posséder aucun projet civil. Trois pages plus tôt, l’évaluation mentionne pourtant votre volonté ancienne de travailler avec des fleurs.
Je reconnais ma propre écriture.
Plus maladroite.
Plus ronde.
— J’étais adolescente.
— Cela décrit une date, pas une disparition.
— J’ai abandonné cette idée en rejoignant Kurokafu.
— Par choix ou parce que vous la considériez incompatible avec votre fonction ?
Je cherche une réponse immédiate.
Je n’en trouve pas.
— Les deux, peut-être.
— Ce sont deux causes différentes.
Elle attend.
— Je n’avais plus rien, finis-je par répondre. Kurokafu m’a donné une place. Devenir fleuriste paraissait inutile à côté de ce que je pouvais faire ici.
— Inutile à quel objectif ?
— À la justice. Aux missions. À l’organisation.
— Et à votre propre stabilité ?
La question me surprend davantage que toutes les autres.
— Je suis stable.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Je baisse les yeux vers le dossier.
— J’aime toujours les fleurs.
— En entretenez-vous ?
— Quelques-unes dans mon logement. Lorsque mes affectations me permettent de rentrer suffisamment longtemps.
— Qu’advient-il d’elles pendant vos absences ?
— Une voisine s’en occupe. Certaines meurent malgré tout.
Elle inscrit une note.
— Voilà pourquoi je vous interroge.
— Pour savoir si je sais garder une plante en vie ?
— Pour identifier ce que votre fonction a rendu difficile, ce que vous avez réellement choisi d’abandonner et ce que vous avez seulement cessé de considérer comme possible.
Je reste silencieuse.
— Pourquoi cela vous intéresse-t-il ?
— Parce qu’une organisation peut obtenir des agents parfaitement opérationnels tout en détruisant inutilement les éléments qui leur permettent de construire une existence hors de leurs missions.
Elle referme mon dossier.
— Une fonction exige des contraintes. Toutes les contraintes produites par la culture de cette fonction ne sont pas nécessairement utiles.
Ses paroles ne contiennent aucune consolation.
Elles m’apportent pourtant une forme de soulagement.
Pas parce que Kurokafu vient de m’autoriser à rêver.
Parce qu’elle vient de distinguer ce que j’avais choisi de ce que je n’avais jamais pensé pouvoir choisir.
Une question me revient.
— Est-ce également pour cette raison que vous aviez approché Julia ?
Son regard quitte mon dossier.
— Son cas répondait à d’autres objectifs, à d’autres risques et à une autre fonction possible.
— Vous ne voulez pas répondre ?
— Je ne veux pas utiliser une expérience distincte pour justifier celle que je pourrais vous proposer. Le consentement de Julia, les conditions de son refus et les conclusions que nous pouvons en tirer devront être examinés séparément.
Elle replace le document sur la pile.
— Une ressemblance partielle entre deux situations ne permet pas de les traiter comme un seul précédent.
— Mais vous cherchiez déjà à faire entrer une activité civile dans Kurokafu.
— Cette question existait déjà. Julia n’en constitue ni la réponse ni la preuve.
— Les Caméléons exercent pourtant des activités civiles. Pourquoi votre question concernerait-elle les autres branches ?
— Parce que le métier d’un Caméléon appartient directement à sa fonction. Même lorsqu’il correspond à une préférence personnelle, il demeure une couverture, une source d’accès ou un élément de mission.
Elle joint les mains devant elle.
— Pour une Veuve Brune, un Faucheur ou un Luminara, une aspiration civile peut ne produire aucun avantage opérationnel direct. Kurokafu tend donc à la considérer comme une distraction ou un risque.
— Et vous pensez que c’est faux ?
— Je pense que cette conclusion est insuffisamment vérifiée.
Elle poursuit sans chercher à protéger l’hypothèse.
— Certaines aspirations dégraderont effectivement la disponibilité, la confidentialité ou la qualité des décisions. D’autres peuvent augmenter la stabilité, préserver des compétences non utilisées en mission ou réduire la dépendance identitaire à l’organisation.
— Vous voulez donc me transformer en fleuriste pour voir laquelle des deux hypothèses gagne.
— Je veux vous proposer de participer à une expérimentation parce que votre dossier présente plusieurs conditions pertinentes.
Elle les énumère.
— Vous avez exprimé une aspiration antérieure à votre recrutement. Elle existe encore. Votre performance opérationnelle est stable. Votre discipline est suffisamment documentée.
Ses yeux restent posés sur moi.
— Vous avez aussi manifesté spontanément le souhait d’être davantage reconnue comme personne, même si vous l’avez formulé sous la forme d’une ambition hiérarchique.
Je sens mes joues chauffer.
— Vous m’avez analysée à ce point pendant une seule conversation ?
— Le mémoire du Luminara, votre dossier de recrutement, vos rapports de mission et cet entretien constituent plusieurs sources. Elles restent insuffisantes pour autoriser immédiatement l’ouverture d’une boutique.
— Que proposez-vous, alors ?
— Une première évaluation.
Elle active la tablette posée à côté d’elle.
Un document apparaît.
— Si vous acceptez, vous suivrez une remise à niveau auprès d’un commerce floral indépendant de Kurokafu. Votre identité d’agente ne sera pas communiquée. Cette phase permettra d’évaluer vos compétences actuelles, votre intérêt réel pour le métier et les contraintes de sécurité.
— Et après ?
— Si les résultats le permettent, une activité limitée pourra être organisée. Pas nécessairement une boutique vous appartenant immédiatement. La forme dépendra des risques, de vos capacités et de ce que vous souhaiterez réellement après la première phase.
— Je continuerai mes missions ?
— Oui, selon un volume défini avant le début de l’expérience. Il ne devra être ni artificiellement faible pour garantir votre réussite, ni assez élevé pour provoquer délibérément votre échec.
— Qu’allez-vous mesurer ?
— La qualité de vos missions, votre disponibilité, la fatigue produite, les risques de compromission, votre stabilité décisionnelle et la continuité réelle de votre intérêt pour l’activité civile.
— Et si je ne réussis pas à concilier les deux ?
— Nous déterminerons pourquoi. L’activité pourra être ajustée, suspendue ou arrêtée. Aucun de ces résultats ne constituera une faute.
— Et si je découvre que je préfère être fleuriste ?
— Le fait d’avoir participé à l’expérience ne vous donnera pas automatiquement le droit de quitter votre branche. Il ne vous retirera pas davantage ce droit s’il existe. Une demande de réaffectation ou de sortie devra être examinée séparément, selon les procédures applicables et les risques que vous représentez.
Elle marque une pause.
— Votre refus initial, votre abandon de l’expérience ou son échec ne seront pas sanctionnés. Sans cette condition, les données seraient faussées par la contrainte et votre participation ne serait pas volontaire.
— Et si je réussis ?
— Nous disposerons d’un premier cas indiquant qu’une Veuve Brune peut, dans certaines conditions, maintenir une activité choisie sans dégrader sa fonction.
— Je ne prouverai donc rien pour toutes les autres ?
— Une personne ne peut pas démontrer l’ensemble des capacités ou des limites d’une catégorie. Votre expérience permettra d’identifier des conditions, des risques et de nouvelles questions. Pas de prononcer une règle universelle.
Je regarde le document sans le prendre.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous correspondez aux premiers critères. Pas parce que vous devez réussir.
— Et vous souhaitez réellement que j’accepte ?
— Je souhaite obtenir une réponse qui vous appartient. Mon souhait concernant votre participation diminuerait la valeur de cette réponse s’il devenait une pression.
Elle pousse la tablette vers moi.
— Vous ne déciderez pas aujourd’hui. Prenez connaissance du cadre. Posez vos questions à un interlocuteur indépendant de moi. Répondez ensuite.
Je fixe le document.
Il ne s’agit pas d’un ordre.
Il ne s’agit pas non plus d’un cadeau.
Cette distinction le rend plus difficile à accepter.
— Je vais y réfléchir.
— Prenez le temps nécessaire.
L’entretien se termine sans que Kurokafu me demande une réponse.
Cela me perturbe presque davantage que si elle m’avait ordonné d’accepter.
Je me lève.
Elle en fait autant et me tend la main.
Sa prise est ferme, brève, sans tentative de prolonger le contact. J’enregistre malgré moi la température de ses doigts.
— Les règles de confidentialité exposées au début de l’entretien restent applicables. Vous recevrez une version du projet ne contenant aucune information relative à mon identité.
— Je ne parlerai pas de vous.
— Vous pourrez parler de l’expérimentation à l’interlocuteur désigné. Pas de cette rencontre.
Elle examine une dernière fois ma tenue.
— Votre préparation était adaptée au contexte. Vous avez utilisé votre apparence pour signaler la maîtrise sans compromettre votre mobilité.
Je reste une seconde sans répondre.
C’était une évaluation professionnelle.
Je la reçois comme le plus beau compliment qu’elle aurait pu me faire.
— Merci, Kurokafu.
Le majordome revient lorsque la porte s’ouvre.
Les Faucheurs m’accompagnent jusqu’à la cour.
Dehors, l’air me paraît presque chaud après la cave.
J’étais venue pour être vue.
Pour obtenir un regard, une faveur, peut-être une place particulière dans la mémoire de Kurokafu.
Elle m’avait effectivement regardée.
Mais elle avait surtout retrouvé, dans les documents laissés par un mort et dans un dossier que je croyais enterré, une partie de moi que je ne pensais plus avoir le droit de considérer.
Fleuriste.
Le mot me paraît ridicule à côté de Veuve Brune.
Il me paraît aussi étrangement plus difficile à prononcer.
Accepter l’expérience ne signifierait pas seulement prouver que je suis capable de tout accomplir.
Cela m’obligerait à découvrir si ce rêve m’appartient encore, ou si je ne le désire maintenant que parce que Kurokafu lui a accordé de l’attention.
Je pensais sortir de cette cave en sachant ce qu’elle pensait de moi.
J’en sors sans savoir ce que je pense de moi-même lorsque personne ne me demande d’être une arme.
Kurokafu reste fascinante.
Mais, pour la première fois depuis ma convocation, ce n’est plus la question la plus importante.
FIN DE CHAPITRE
Seuil franchi
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