Je n’en crois pas mes oreilles. Je suis convoquée par Kurokafu. Un TRD m’a informé que j’étais attendue à la place centrale, dans son bâtiment. Qu’est-ce que j’ai fait ?
Je ne m’inquiète pas, car je mène toutes mes missions à la perfection, l’Argiope qui me confie mes tâches peut en témoigner.
Serait-ce pour me remercier ? Pour me confier une mission spéciale ? Non, ça ne ressemble pas à ce qu’on dit de Kurokafu. Mais... et si c’était enfin l’occasion de me démarquer ?
L’idée seule fait battre mon cœur un peu plus vite. Personne ne l’a jamais vraiment vu, ou du moins, personne n’en parle. Pouvoir être en sa présence, échanger un regard avec lui, c’est un honneur que je ne peux pas laisser passer. Une opportunité unique de me faire remarquer, peut-être même de gravir les échelons.
Je prends le temps de me préparer avec un soin presque obsessionnel. Mes cheveux noirs, que je tire en un chignon parfaitement soigné, dégagent mon visage pour accentuer mes traits marqués. Mon tailleur noir impeccable, ajusté à ma silhouette élancée, reflète la discipline et le raffinement que j’incarne. Mais ce n’est pas suffisant.
Pas pour Kurokafu. Une touche de rouge profond sur mes lèvres, un parfum subtil mais envoûtant : tout doit transmettre à la fois mon élégance, ma compétence, et une pointe de mystère.
Je me regarde dans le miroir une dernière fois. Mon regard vert sombre est perçant, assuré. Je veux qu’il voit en moi plus qu’un agent de terrain, qu’il comprenne que je suis prête à tout pour gagner sa confiance... ou peut-être davantage.
Alors que je sors, mon excitation dépasse mon appréhension. Aujourd’hui, je ne suis pas qu’une Veuve Brune, je suis une femme prête à briller sous le regard de Kurokafu !
Il me faut moins de deux heures pour arriver au rendez-vous. On m’a demandé de venir au plus vite, et j’ai tout mis en œuvre pour ne pas faire attendre un tel personnage.
En arrivant sur la place centrale, je remarque immédiatement un homme d’une cinquantaine d’années qui m’attend.
Je le reconnais : c’est lui à qui j’ai remis la bouteille de vin destinée à Kurokafu. Sans un mot de trop, il m’invite à le suivre, me guidant vers le centre de la place et jusqu’à l’imposante maison de Kurokafu.
Dans la grande cour, avec un wagon au centre, une vingtaine de Faucheurs se tiennent immobiles, leurs postures rigides accentuant l’atmosphère austère et intimidante. Sont-ils là pour l’occasion, ou est-ce leur présence habituelle en tant que gardiens ? Je n’ose poser la question. Leur silence, presque oppressant, semble faire écho à ma propre fébrilité.
Le majordome m’amène non pas dans la maison, comme je l’avais imaginé, mais dans un sous-sol discret. Un honneur trop grand, sans doute, que de pénétrer dans les appartements de Kurokafu.
Nous descendons quelques marches, et je découvre une cave à vin d’une rare magnificence. Les murs, tapissés de pierres parfaitement taillées, abritent des étagères en bois sombre, chaque bouteille y reposant avec une précision presque maniaque.
Des étiquettes calligraphiées indiquent des millésimes que je ne saurais reconnaître, mais dont les noms exhalent un luxe inaccessible.
L’air, frais et chargé d’un subtil parfum de chêne et de raisin, semble presque sacré. Ici, tout est pensé pour la préservation, chaque détail témoignant d’un soin extrême et d’un respect absolu pour ces trésors liquides.
Je me sens à la fois fascinée et écrasée par ce lieu.
Au milieu de la pièce, une table. Dessus, la bouteille de vin que j’avais offerte à Kurokafu, son étiquette parfaitement orientée vers moi, et mon petit message soigneusement posé à côté.
Et là, assise en bout de table… une femme.
Je reste figée. Kurokafu.
Jamais je n’aurais imaginé que cette figure légendaire, que je m’étais toujours figurée comme un homme austère, puisse être cette femme à l’élégance glaciale et à la prestance écrasante.
La femme qui occupe mes pensées bien plus que je n’ose l’admettre.
Elle dégage une prestance qui fait chavirer les certitudes. Ses longs cheveux noirs, parfaitement lisses, tombent sur ses épaules, accentuant l’éclat pâle de sa peau. Ses yeux, d’un gris bleuté perçant, captent la lumière vacillante de la pièce et semblent sonder jusqu’au tréfonds de mon âme. Ils me paralysent autant qu’ils m’attirent.
Son allure est impeccable, presque irréelle. Elle arbore un tailleur noir qui sculpte chaque courbe de sa silhouette élancée. Une chemise blanche, fermée par une cravate d’un noir intense, complète son ensemble, soulignant son élégance froide.
À ses pieds, des bottes qui ajoutent à sa stature imposante, résonnant légèrement lorsqu’elle bouge. Un long manteau de cuir repose sur les accoudoirs de sa chaise, comme un vestige de son pouvoir qu’elle n’a pas besoin de porter pour se faire respecter.
D’une voix posée, mais inévitablement empreinte d’autorité, elle s’adresse à moi :
« Vous êtes ponctuelle, Veuve Brune. »
Je hochai la tête, incapable de répondre. J’avais mis près de deux heures pour arriver. J’étais bien trop agité pour savoir si elle était sincère ou sarcastique.
Elle regarda alors vers le majordome derrière moi :
« Vous pouvez nous laisser. Je vous attendrai ici une fois terminé. »
Il acquiesça d’un geste discret et se retira sans prononcer un mot, me laissant seule face à elle.
Seule… avec Kurokafu.
Mon regard se posa de nouveau sur la table, où trônait le vin que je lui avais offert, accompagné de mon message. Une sensation d’appréhension m’envahit. Mon vin… Je l’avais goûté, il n’y avait aucun poison, mais pourquoi le voir là, exposé devant elle, avec ma note ? Un léger frisson parcourut mon échine.
Elle me fit un geste élégant, m’invitant à m’asseoir. Je m’exécutai lentement, veillant à conserver une certaine grâce, cachant au mieux l’agitation qui montait en moi.
Sans dire un mot, Kurokafu s’empara du verre devant elle. D’un geste fluide, elle saisit la bouteille, versant le vin dans le verre avec une délicatesse exquise.
Ses doigts effleurèrent le cristal avec une précision qui semblait chorégraphiée. Un filet rubis s’écoula, brillant sous la lumière, tout en douceur. Lorsqu’elle eut terminé, elle posa la bouteille avec une grâce absolue.
Puis, avec un léger sourire en coin, Kurokafu posa ses yeux sur moi. Elle me tendit le verre, son regard perçant, un défi silencieux dans les yeux. Je la fixai un instant, hésitante, avant de saisir le verre, l’acceptant sans un mot.
Elle laissa une pause, sans hâte, ses yeux fixés sur moi, presque amusés, attendant ma réponse.
Je pris la bouteille, mes mains légèrement tremblantes mais maîtrisées. D’un geste fluide, je versai le vin dans son verre, imitant la perfection de son mouvement. Son sourire s’élargit, comme si elle appréciait cette danse silencieuse d'attentions mutuelles.
Elle leva son verre, un trinque silencieux, et dit :
« Buvons. »
Nos verres se rapprochèrent, capturant le bouquet du vin, avant que nous buvions ensemble, dans un silence complice.
Elle hocha la tête, semblait satisfaite.
« Et donc ? Vous n’avez rien à me dire ? » commença-t-elle.
« Si ! Tout d’abord, je vous remercie pour l’invitation, c’est un honneur de vous voir en personne, vous ne pouvez imaginer la joie qu’il y a dans mon cœur. »
« Dans ce cas, manifestez-la. Je ne retrouve pas le même caractère et personnalité décrite dans la mémoire du Luminara. »
Elle l’avait vraiment lue. Déjà ?... Décidément, Kurokafu est un mystère.
« C’est que… Pour être tout à fait honnête, vous m’intimidez. »
« Ah bon ? J’ai pourtant fait exprès de prendre cette pièce et d’écarter les Faucheurs censés assister à notre échange. Détendez-vous. »
Tout ça pour moi ?... Quel honneur ! Le vin lui a très certainement plu ! Je me courbe légèrement en signe de gratitude.
« Je vous remercie pour les précautions que vous avez prises à mon égard, je vais essayer de me détendre. »
« Si cela peut vous aider, je vous assure qu’il ne vous arrivera rien. »
Elle leva lentement un doigt, un léger sourire au coin des lèvres.
« Sauf si vous parlez de cet échange à qui que ce soit. »
Une sueur froide parcourut mon dos. À la fois rassurante et menaçante, sa voix laissait peu de place à l’interprétation.
« Compris. »
J’inspire, puis expire avant de commencer :
« Pourquoi avez-vous pris la peine de m’inviter en personne ? »
Elle me répondit avec une assurance calme :
« En parcourant les mémoires du Luminara, j’ai déduit que l’un de vos vœux les plus chers était de me rencontrer. Vous avez également eu l’audace de m’offrir un vin rare que je ne possédais pas, un vin que je n’avais encore jamais goûté. Je traite chaque agent selon sa catégorie et son mérite, et votre geste n’est pas passé inaperçu. Si cette entrevue peut récompenser votre dévouement tout en renforçant votre motivation, alors je me suis dit que je pouvais vous l’accorder, sous mes conditions, et une seule fois. »
Je la regardai, un léger pincement au cœur. La chaleur qui montait en moi était à la fois agréable et déstabilisante. J’inspirai profondément, mes doigts effleurant involontairement la nappe comme pour me donner une contenance.
« Merci beaucoup, c’est un plaisir ! J’ai tellement de choses à vous dire, mais je sais que votre temps est précieux. Alors je vais essayer d’être la plus brève possible. »
Elle me fixa un instant, son regard perçant s’ancrant dans le mien. Un sourire étrange se dessina sur ses lèvres, un sourire qui semblait à la fois curieux et toujours un peu amusé, mais aussi rempli de respect.
« Ne vous en faites pas, j’ai aussi du temps et des questions à vous poser. »
Les mots me frappèrent de plein fouet, et je sentis une étrange chaleur envahir ma poitrine, une sensation rare, presque oubliée. Un frisson parcourut ma colonne vertébrale. J’avais réussi à capter son attention, à m’imposer d’une manière ou d’une autre. C’était comme si j’avais franchi une frontière invisible, et l’effet sur moi était immédiat. Mes mains se mirent légèrement à trembler, mais je les cachai sous la table, me concentrant sur le calme de ma voix :
« Très bien, j’y répondrai du mieux possible. Et… Vous pouvez me tutoyer, je ne suis qu’une Veuve Brune. »
Elle haussa légèrement un sourcil, pencha légèrement la tête, son regard toujours aussi intense, et son sourire se fit plus affirmé.
« Ne vous rabaissez pas. Vous êtes tout aussi importante que moi et à la fois tout aussi inutile que moi. Nous sommes toutes les deux remplaçables. Alors je marque ma considération pour chacun en vouvoyant. Sauf quand j’ai affaire à un enfant, mais vous n’en êtes pas une. »
Je détournai les yeux un instant, me sentant étrangement mise à l’épreuve, mais je ne pouvais nier que ses mots, bien que cruels, me frappaient d’une manière percutante. Ce n’était pas de l’arrogance gratuite, mais un principe fondé sur une vision froide, rationnelle des relations humaines. Et pourtant, quelque chose dans cette froideur éveillait en moi une forme de respect… ou de fascination.
« Je vois, vous êtes vraiment une personne fascinante ! »
Elle s’appuya lentement sur sa main, son regard toujours posé sur moi, avant de répondre d’une voix presque neutre :
« Je vous écoute, qu’avez-vous à me dire ? »
Je pris une profonde inspiration avant de poser ma question.
« Tout d’abord, j’aimerais savoir… qu’est-ce que ça fait d’être Kurokafu ? Comment êtes-vous arrivée à ce poste ? »
Elle resta silencieuse un moment, son regard toujours aussi glacé, comme si la question elle-même était banale, presque trop simple pour être intéressante. Puis, d'une voix mesurée, elle répondit :
« En voilà une question. »
Elle marqua une pause, réfléchissant à la réponse, mais sans changer d’expression.
« Ça ne me fait rien d’avoir ce rôle. Rien de particulier qui mérite d’être noté. Et quant à savoir comment je suis arrivée là... »
Elle s’arrêta un instant, sa voix devenant plus froide encore, sans la moindre trace de sentiment :
« J’ai grandi aux côtés de mon père, l’ancien dirigeant. J’ai appris à ses côtés et, à sa mort, j’ai simplement pris sa place. »
Un frisson traversa mon esprit, et je me sentis légèrement perturbée par cette révélation.
« Pardon ? Jamais nous n’avons été mis au courant du décès de notre dirigeant ? À moins que cela ne date d’avant mon arrivée… mais je n’en doute pas. »
Elle ne se précipita pas pour répondre, mais continua de me fixer, son calme de glace ne bougeant pas.
« Tout cela se fait dans le secret. Il n’y a aucun intérêt à vous avertir lorsque nous changeons de dirigeant. Pour vous, Kurokafu doit rester Kurokafu. Que ce soit mon père, ou moi. »
Je fronçai les sourcils, tentant de saisir l’ampleur de ses paroles.
« Cela ne doit pas faire longtemps que vous siégez à sa place, alors ? Car toutes les histoires que l’on entend sur vous suggèrent qu’un homme est toujours à la tête de Kurokafu… »
Son regard resta impassible, ses lèvres formant une ligne fine.
« Je ne peux pas vous révéler depuis combien de temps j’ai succédé à mon père. »
Je déglutis, soudainement consciente de la lourdeur de ses mots, avant de répondre précipitamment :
« Tr–Très bien ! Je ne voulais pas vraiment le savoir, ça importe peu de toute façon. »
Elle hocha la tête, semblant satisfaite.
« Vous confirmez qu’il ne m’arrivera rien à la fin de cette entrevue, peu importe ce que je dis, tant que je ne dévoile à personne cette entrevue ? »
Son sourire se fit presque imperceptible, mais il semblait chargé d’un amusement subtil.
« Il ne vous arrivera rien si vous respectez cette condition, oui. »
Un frisson d’orgueil me traversa, ma tête se redressa légèrement, et un sourire effleura mes lèvres. J'avais réussi à la faire sourire. Peut-être que je marquais des points, après tout ?
« Alors, je me lance. »
Je me forçai à maintenir mon regard sur elle, m’efforçant de paraître calme malgré la tension qui montait en moi.
Je pris un instant avant de parler, pesant mes mots avec prudence.
« J’avais toujours entendu dire que Kurokafu était dirigée par un homme. C’est ce qui circule, en tout cas. »
Je marquai une légère pause.
« Et… je dois admettre que je l’avais moi-même supposé. Notamment à cause de l’attention particulière accordée aux Veuves Brunes. J’en avais conclu que le dirigeant devait avoir une certaine… préférence. »
Mon regard se détourna brièvement du sien.
« Je ne fais aucune supposition déplacée. J’essaie simplement de comprendre. Vous affirmez traiter chaque agent selon son rôle et son mérite. Alors pourquoi cet écart apparent ? »
Elle ne répondit pas immédiatement.
Son regard se posa sur le document entre nous. Elle le saisit, lentement, ses doigts se refermant avec précision sur le papier.
« Savez-vous ce que mes prédécesseurs faisaient aux Veuves Brunes ? »
Le silence qui suivit pesa plus lourd que n’importe quelle réponse.
Les récits. Les rumeurs. Les fragments d’histoires que personne ne racontait entièrement.
Je compris.
Elle releva les yeux vers moi.
« Ce que vous appelez une attention particulière n’en est pas une. C’est une correction. »
Sa voix était calme. Stable. Dépourvue de toute inflexion inutile.
« Les Veuves Brunes n’étaient pas des agents. Elles étaient des outils. Leur valeur était exploitée, pas reconnue. Leur rôle, déformé. »
Un léger temps.
« Ce déséquilibre a été instauré bien avant moi. Par quelqu’un dont je porte le nom. »
Ses doigts relâchèrent légèrement la pression sur le document.
« Je n’accorde aucune faveur. Je supprime un biais. »
Son regard ne me quittait pas.
« Elles ne sont ni protégées, ni privilégiées. Elles sont replacées à leur juste position. Rien de plus. Rien de moins. »
Je restai silencieux un instant, assimilant ses mots.
Puis, presque malgré moi :
« Je vois… c’est plus… juste que ce que j’imaginais. »
Un très léger mouvement. Presque imperceptible.
« Ce n’est pas une question de justice perçue. »
Sa voix tomba, nette.
« C’est une question de cohérence. »
Prenant conscience que mon temps de parole s’étirait dangereusement, je me redressai légèrement, cherchant à rétablir l’équilibre de la conversation :
« Allez-y, j’ai cru comprendre que vous aviez aussi des questions à me poser. Je vous écoute. »
Un sourire se forma sur mes lèvres, cette fois sans retenue ni calcul. Non par réflexe ou par gêne, mais porté par une sincère admiration. Découvrir que je n’avais pas affaire à une simple personne terrifiante mais à une incarnation vivante des idéaux de Kurokafu, ces idéaux que j’avais toujours chéris, éveillait en moi une chaleur inattendue.
Mais ce n’était pas seulement cela. Ce sourire, c’était aussi la satisfaction discrète d’avoir su capter son attention, d’avoir éveillé sa curiosité. Une petite victoire personnelle que je savourais en silence, même si une part de moi restait méfiante.
Elle porta à nouveau le verre à ses lèvres, laissant le silence s’installer dans la pièce, comme une parenthèse suspendue. L’éclat rubis du vin dans la lumière, son geste mesuré… tout semblait délibérément calculé, renforçant l’aura d’autorité tranquille qui émanait d’elle.
C’est à cet instant que le doute me saisit. Et si les questions qu’elle allait poser n’étaient que des banalités ? Les mêmes qu’elle poserait à n’importe quel agent pour satisfaire une simple curiosité de façade ? Qu’est-ce qui m’avait poussé à croire qu’elle voulait réellement en savoir plus sur moi ?
Elle posa son verre, le tintement léger me ramenant à la réalité. Son regard, implacable, s’accrocha au mien.
« Répondez-moi sincèrement. Si vous me mentez, je mettrai immédiatement fin à cette entrevue. »
Je hochai la tête, ma voix posée, empreinte d’un respect solennel.
« Je n’ai rien à gagner à vous mentir, d’autant plus que dans vos yeux… il est évident qu’essayer serait futile. »
« Très bien. » Elle joignit les mains, prenant appui contre le dossier de sa chaise, son regard toujours aussi perçant. « Qu’avez-vous ressenti à la mort de ce Luminara ? »
Je marquai une courte pause, pesant mes mots.
« Honnêtement, ce n’était pas un ami. Nous n’avons pas d’amis. » Un soupir léger échappa à mes lèvres. « Je n’ai rien ressenti. Je me sens simplement désolée pour Kurokafu d’avoir perdu un atout aussi précieux. Mais comme vous l’avez dit plus tôt, nous sommes remplaçables. »
Son regard semblait me dévorer, une intensité presque suffocante, comme si je passais sous un détecteur de mensonge. Chaque seconde pesait lourd, transformant cet échange en une forme subtile d’interrogatoire.
« Je vois. » Sa voix portait une intonation détachée. « Et comment le vivez-vous dans votre conscience ? De savoir qu’à votre mort, vous serez simplement remplacée ? »
Je pris une inspiration mesurée, laissant le silence planer, comme pour peser chaque mot avant de répondre.
« Cela ne me rend pas heureuse, mais cela me rassure. »
Mon ton était posé, empreint d’une conviction tranquille.
« Savoir qu’il y aura toujours une relève me donne la certitude que le combat que nous menons ne sera pas vain. Tant qu’il y a quelqu’un pour reprendre le flambeau, nos efforts finiront par porter leurs fruits. »
Un léger hochement de tête marqua son approbation.
« J’apprécie votre regard ainsi que votre détermination. Pensez-vous que les autres agents partagent la même vision ? »
Je réfléchis un instant avant de répondre, choisissant mes mots avec soin.
« De toutes les personnes avec qui j’ai pu échanger, je dirais que la majorité partage cette perspective, oui. Nous savons ce que représente notre engagement. »
Elle changea légèrement de posture, croisant ses jambes avec une élégance maîtrisée.
« Aimez-vous lire ? »
La question me prit un peu au dépourvu, mais je répondis sans détour, restant fidèle à ma nature.
« Lire ? Pas vraiment. J’ai tendance à me lasser rapidement. Mais si une mission exige que je lise, alors je lirai autant de pages qu’il faudra. »
Elle esquissa un sourire subtil, une lueur d’amusement dans ses yeux.
« Bien entendu. Avez-vous des rêves ? Des ambitions que vous souhaitez réaliser ? »
Je pris un instant, réfléchissant avec soin.
« Hmm… Non, je n’en ai pas vraiment. Ma vie, je l’ai dédiée à Kurokafu après avoir tout perdu. »
Elle hocha légèrement la tête, son regard toujours aussi perçant.
« Et avant de rejoindre Kurokafu ? Aviez-vous déjà eu un rêve ? »
Je pris une inspiration, cherchant dans mes souvenirs une image presque effacée.
« Quand j’étais petite, je voulais être fleuriste. J’aimais les fleurs. »
Un silence s’installa, court et précis, comme si elle analysait immédiatement mes paroles.
« Vous les aimez toujours ? »
Un sourire discret, presque enfantin, effleura mes lèvres.
« Oui, toujours. Elles me rappellent ce que la vie peut avoir de beau, même dans sa fragilité. »
Elle ne répondit pas immédiatement, ses yeux fixant mon visage, sans chercher à en retirer de sentiment.
« Cela va de soi. Je partage le même avis. » Un simple constat. « J’ai fini avec mes questions. »
Je la regardai, légèrement intriguée par la froideur de sa réponse.
« Dans quel but m’avez-vous posé de telles questions ? »
Elle haussa légèrement les épaules.
« Tout a été fait dans le but d’apprendre à vous connaître. »
Je secouai la tête, un peu déstabilisée.
« Mais… je n’ai rien de spécial, vous savez ? »
Elle se rapprocha un peu, son regard perçant, sans chaleur mais empreint d’une lucidité implacable.
« Le combat que vous avez choisi de mener fait de vous quelqu’un de spécial. Là où vous êtes remplaçable, et donc, banale, c’est dans les missions à effectuer. Mais vous êtes spéciale en tant que personne. »
Malgré l’absence de chaleur, ses paroles résonnent en moi avec une logique surprenante. C’est cette rationalité froide qui m’apporte, contre toute attente, un sentiment de confort. Ses mots me confirment que je suis à ma place, que mon engagement n’est pas vain. Je suis encouragée par Kurokafu en personne… Je vis un rêve.
« Je ne sais pas si j’ai encore le temps, mais… Pourquoi avez-vous souhaité recruter Julia ? La journaliste ? C’est quelque chose de tellement risqué, non ? »
Kurokafu haussa légèrement un sourcil, comme si elle anticipait ma question.
« J’ai vu en elle une opportunité. Nous n’avons encore jamais eu d’agent dans le journalisme. Et ce, même parmi le vaste réseau des Caméléons. Avec sa personnalité et ses ambitions, elle aurait pu être un véritable atout. »
Elle marqua une pause, son ton devenant encore plus mesuré.
« Et surtout, elle aurait pu me prouver quelque chose d’intéressant. »
« Vous prouver quoi ? »
Elle se pencha légèrement en avant.
« Qu’un agent peut aussi fidèlement combattre dans nos rangs tout en réalisant ses rêves. »
Ses mots, réfléchis, laissaient transparaître une forme de défi intellectuel, comme si elle pesait chaque idée avec minutie.
Elle reprit, son ton se raffermissant.
« Sur le papier, un agent partagé entre l’accomplissement de son métier de rêve et ses responsabilités dans Kurokafu ne peut faire bon mélange sur le long terme. Peut-être à court terme, pour d’autres agents. Mais j’attends de voir… »
Elle se redressa légèrement, son regard perçant affirmant toute son autorité.
« J’attends donc de croiser un agent, autre qu’un Caméléon, qui puisse s’épanouir pleinement dans ses aspirations tout en servant Kurokafu avec la même efficacité, voire plus. Alors seulement, je saurai si cet équilibre est viable. Pour le moment, il ne l'est pas du tout. »
« Pourquoi autre qu’un Caméléon ? » demandai-je, curieuse.
Un bref silence. Puis elle répondit, son ton empreint de logique :
« Leur rôle est unique. Les Caméléons sont des individus qui servent Kurokafu tout en exerçant un métier de couverture. Pour la plupart, le métier qui leur est assigné correspond à leurs compétences ou à leurs passions. Ils évoluent dans un équilibre qu’ils savent préserver. »
Elle marqua une pause, son regard se durcissant.
« Mais pensez-vous qu’un Faucheur, une Veuve Brune, un Misumena Vatia, ou les autres catégories d’agents puissent en dire autant ? Croyez-vous qu’ils pourraient rester fidèles aux principes de Kurokafu tout en poursuivant leurs rêves et leurs ambitions personnelles ? Ou bien ces dernières finiront-elles par entrer en conflit avec leurs responsabilités ? »
Ses paroles résonnèrent, lourdes de sens. Elle reprit, avec une froide assurance :
« Les Caméléons ont prouvé le contraire. Ils sont un modèle, et je n’ai rien à redire sur leur efficacité. Mais j’aimerais laisser une chance aux autres catégories de faire leurs preuves. Cela dit, je ne peux pas me permettre de sélectionner n’importe qui. Chaque choix doit être précis, réfléchi. »
« Alors… Vous pensez que Julia aurait été une bonne candidate pour quelle catégorie ? »
« Veuve Brune. Elle aurait été excellente. Mais il lui manquait cette soif de justice. »
J’hochai doucement la tête.
« L’enjeu des missions entre celles des Caméléons et des Veuves Brunes est très différent… Ce serait plus difficile pour une Veuve Brune d’être partagée entre son métier de rêve, sa passion, et les responsabilités que demande une telle catégorie. »
À peine avais-je terminé ma phrase qu’elle m’interrompit, son regard plus intense.
« Pensez-vous en être capable ? »
La question me frappa de plein fouet, me laissant sans voix. Était-ce son objectif ? Probablement. Je sentis mes pensées s’emmêler, conscientes des implications. Une telle décision pourrait influencer non seulement ma vie, mais aussi le statut des Veuves Brunes dans leur ensemble.
Je déglutis.
« C’est une question qui mérite réflexion. »
Un sourire imperceptible effleura ses lèvres.
« Évidemment, le contraire ne m’aurait pas paru crédible. Faites-moi parvenir un message, comme vous l’avez fait avec cette bouteille de vin. Si vous êtes prête à relever ce défi et à me prouver qu’un tel exploit est possible pour une Veuve Brune, alors je veillerai à ce que vous teniez votre propre boutique. Vous devrez alors cumuler les deux : les missions de Veuve Brune et votre métier de rêve. »
Une opportunité que je n’avais jamais osé envisager…
« C’est… Un honneur, je ne sais quoi dire. »
« Réfléchissez-y sérieusement. Si vous échouez, il ne vous arrivera rien. Nous fermerons simplement votre boutique. Le plus difficile sera de reprendre pleinement votre rôle de Veuve Brune. »
« Et si je n’y arrive pas et souhaite rester fleuriste… ? »
Son ton se durcit.
« Nous appliquons les règles. La mort, ou vous devenez Caméléon. Mais soyez assurée que dans ce cas, nous vous surveillerons de très près. »
« Évidemment. Mais en devenant Caméléon, j’aurais prouvé qu’il est impossible pour une Veuve Brune de concilier les deux. »
Elle acquiesça lentement.
« Exactement. C’est une grande responsabilité. »
Je pris une inspiration profonde.
« Je vais y réfléchir. »
« Prenez le temps qu’il faut. »
Alors que l’entretien touchait à sa fin, je réalisai qu’il avait pris une tournure inattendue. Mais malgré tout, j’avais obtenu ce que je désirais : l’attention de Kurokafu. J'ai l'occasion de faire la différence. Il n'en fallait pas plus pour que je sois heureuse.
Sentant que tout avait été dit, nous nous levâmes presque à l’unisson. Une poignée de main ferme, professionnelle, scella notre entretien.
« Rappelez-vous que toute cette conversation doit rester privée, » dit-elle d’un ton menaçant, son regard perçant comme une lame de verre.
Je hochai simplement la tête.
« Oui, je ne dirai rien. »
Un sourire, infime mais présent, effleura ses lèvres, suffisamment rare pour être marquant. Tandis qu’elle me raccompagnait vers la sortie, elle ajouta d’un ton légèrement plus léger :
« Vous êtes ravissante. L’apparence est importante, et vous avez compris cela. Continuez ainsi. »
Ses paroles, à la fois un compliment et une mise en garde déguisée, résonnèrent en moi longtemps après que je me sois éloignée.
À peine avais-je regagné la cour que le majordome, d’une élégance impeccable et une froideur digne de Kurokafu, s’engouffra dans la cave à ses côtés. Ce furent les Faucheurs, silhouettes silencieuses et imposantes, qui me guidèrent vers la sortie du lieu.
Je respirai enfin l’air extérieur, mais ma poitrine était encore serrée. Maintenant, il me fallait réfléchir à son défi.
Suis-je réellement capable de réaliser mon rêve d’enfant tout en m’acquittant des responsabilités écrasantes d’une Veuve Brune ?
Kurokafu est une personne fascinante et terrifiante.
Ce n'est pas pour me déplaire, bien au contraire.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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