Contenu du chapitre
Lorsque la porte de la cave se referma derrière la Veuve Brune, Kurokafu reprit son verre.
Je demeurai près de la table.
— Vous lui avez présenté le projet avant d’en informer les deux cercles.
— Je lui ai présenté la possibilité d’examiner un cadre. Elle n’a encore rien accepté et aucune expérimentation n’a commencé.
— Une nuance utile. Vous saviez malgré tout que je vous poserais la question.
— Oui.
Elle désigna le second verre resté sur la table.
— Vous ne voulez pas boire, ex-Argiope ?
Je m’assis sans toucher au verre.
— Qu’avez-vous exactement proposé ?
— Une phase préliminaire auprès d’un commerce floral indépendant. Elle permettra d’évaluer son intérêt réel, ses compétences actuelles et les contraintes de sécurité avant que nous décidions si une activité civile limitée peut être testée.
— Vous ne lui avez donc pas promis une boutique.
— Non. Une promesse formulée avant l’évaluation aurait faussé sa décision et engagé des ressources sans justification suffisante.
Je pris finalement le verre.
— Vous savez que les Argiope et les Phoneutria ont déjà exprimé leur opposition à l’idée de concilier une activité civile choisie avec certaines fonctions opérationnelles.
— Ils ont identifié des risques réels : diminution de la disponibilité, fatigue, compromission d’une couverture et conflit de priorités.
— Vous partagez donc leur analyse.
— Je partage l’existence des risques. Pas la conclusion selon laquelle ils rendraient nécessairement toute expérimentation inutile.
Elle fit lentement tourner le vin dans son verre.
— Le modèle actuel prévoit qu’une aspiration civile extérieure à la mission dégradera la fonction d’une Veuve Brune. Cette conclusion est plausible. Elle n’est pas suffisamment vérifiée.
— Et vous voulez vérifier dans la pratique ce que le modèle ne permet pas de trancher.
— Je veux déterminer dans quelles conditions il est exact, dans quelles conditions il échoue et quelles variables nous n’avons pas encore intégrées.
— Vous espérez tout de même que l’expérience réussisse.
— Mon espérance n’a aucune valeur méthodologique. Une réussite artificiellement produite serait aussi inutile qu’un échec organisé à l’avance.
Je déposai mon verre.
— Vous devrez tout de même présenter le projet aux conseillers avant son commencement.
— C’est prévu.
Sa réponse immédiate me fit lever un sourcil.
— Vous ne comptez donc pas les placer devant une nouvelle expérience déjà engagée ?
— La candidate doit d’abord confirmer qu’elle souhaite que le cadre soit examiné. Mobiliser les deux cercles avant de savoir si elle refuse aurait été inutile.
— Et si elle accepte ?
— Les Argiope examineront les critères d’évaluation, l’exploitation des données et les conséquences institutionnelles. Les Phoneutria examineront la disponibilité opérationnelle, la sécurité et les conditions de suspension.
— Ils peuvent encore refuser.
— Oui.
— Même après tout ce travail ?
— Le travail déjà accompli ne rend pas les risques acceptables. S’ils démontrent qu’une variable essentielle ne peut pas être suffisamment contrôlée, l’expérience ne commencera pas sous cette forme.
Je restai silencieux quelques secondes.
— Ils s’opposaient pourtant déjà au principe.
— Leur opposition précédente portait sur une hypothèse générale. Ils disposeront cette fois d’une candidate précise, de conditions limitées et de critères vérifiables. S’ils maintiennent leur conclusion, ils devront pouvoir expliquer à quelle étape le risque devient inacceptable.
— Vous les obligez donc à transformer leur prudence en analyse.
— C’est leur fonction.
Je repris mon verre, sans boire.
— Admettons que cette Veuve Brune réussisse. Que ferez-vous ensuite ? Vous n’avez pas le temps d’interroger personnellement chaque agent sur ses aspirations d’enfance.
— Ce n’est pas l’objectif.
Elle répondit sans hésitation.
— Une réforme qui dépendrait de ma connaissance personnelle de chaque membre serait défectueuse dès sa conception. Je ne peux pas suivre individuellement tous les agents, et Kurokafu ne doit pas exiger mon attention directe pour reconnaître une information pertinente.
— Comment comptez-vous procéder ?
— Si ce premier cas produit des résultats exploitables, nous définirons des critères permettant aux responsables de branche de signaler d’autres situations : aspiration antérieure documentée, performance stable, absence de sanction récente, compatibilité minimale avec la sécurité et demande volontaire de l’agent.
— Les responsables pourraient donc proposer des candidats.
— Oui. Les agents pourraient également soumettre eux-mêmes une demande sans dépendre de la volonté de leur supérieur direct.
— Et qui les examinerait ?
— Une structure limitée, composée de représentants opérationnels, stratégiques et médicaux selon la nature du projet. Mon intervention personnelle ne serait nécessaire que pour les premiers cas, les situations exceptionnelles ou les modifications majeures de doctrine.
Je compris alors que la Veuve Brune n’était pas destinée à devenir l’objet permanent de son attention.
Elle constituait un premier cas à partir duquel Kurokafu pourrait apprendre à regarder sans exiger que Llina soit elle-même présente pour chaque observation.
— Vous ne cherchez donc pas à connaître personnellement tous les agents.
— Non. Je cherche à empêcher que l’organisation rende certaines informations impossibles à exprimer ou inutiles à examiner.
Kurokafu termina son verre.
— Vous m’aviez signalé l’arrivée d’une autre bouteille.
— C’est exact. Cela reste suffisamment rare pour être remarqué.
— À l’échelle de toute l’organisation, oui.
Je me dirigeai vers l’étagère réservée aux nouvelles arrivées et lui remis la bouteille avec son message.
Elle vérifia l’étiquette, le domaine, l’année et l’état du bouchon avant de prendre la note.
— « Si vous avez un problème avec l’alcool, je veux bien vous offrir une consultation. Prenez soin de votre santé. »
Elle releva les yeux vers moi.
— C’est ce qui vous faisait rire ?
— Le contraste entre le cadeau et le message m’a paru efficace.
— L’hypothèse repose sur des informations insuffisantes.
— Il s’agit probablement d’une plaisanterie.
— Dans ce cas, elle n’exige aucune enquête.
Elle retourna le message.
— L’auteur a-t-il laissé un moyen de réponse ?
— Un identifiant interne.
— Faites-lui transmettre que ma consommation moyenne, sa fréquence et ses conséquences observables ne répondent actuellement à aucun critère indiquant une dépendance.
Je retins un sourire.
— Vous comptez sérieusement lui répondre ainsi ?
— Ajoutez que, si cette personne dispose d’une grille diagnostique différente, elle peut la transmettre. J’examinerai la proposition.
— Elle ne saura probablement pas si vous avez compris la plaisanterie.
— Cela améliorera peut-être la suivante.
— Je vois. Je ferai ce que vous m’avez demandé.
— Je vous en remercie.
Elle rangea soigneusement la bouteille, ajustant son emplacement avec une précision presque instinctive, puis glissa le message en dessous.
Nous quittâmes la cave lorsqu’un Faucheur vint à notre rencontre.
— Un message prioritaire de la zone des Arachniscorpus. Un Distordica est entré en phase terminale. Il reste conscient par intermittence.
Kurokafu s’arrêta.
— A-t-il demandé à rester seul ?
— Non. Lorsqu’un Arachniscorpus lui a demandé s’il souhaitait recevoir Kurokafu si elle se trouvait dans la base, il a accepté. Son état permet quelques minutes d’échange, à condition qu’il reste allongé. Au premier signe d’aggravation, toute conversation devra cesser.
— D’autres personnes sont-elles présentes ?
— Son responsable direct l’a déjà vu. Aucun proche civil n’est enregistré dans son dossier accessible.
Kurokafu se tourna vers moi.
— Je vais m’y rendre. Souhaitez-vous m’accompagner jusqu’à la chambre ?
— Avec votre permission.
Nous rejoignîmes la zone des Arachniscorpus à bord du wagon privé.
Le véhicule s’ébranla dans un silence pesant. Kurokafu gardait le regard fixé sur le paysage rocheux qui défilait derrière la vitre teintée.
La zone des Arachniscorpus ne possédait rien de l’élégance du bâtiment central.
Elle avait été conçue pour réduire les distances, les risques de contamination et le temps nécessaire à chaque intervention.
L’éclairage demeurait stable, suffisamment clair pour permettre l’examen sans agresser les patients transportés dans les couloirs. Les surfaces lisses se nettoyaient facilement. Les portes des salles critiques étaient isolées afin que les alarmes, les interventions et la douleur d’un patient n’envahissent pas les chambres voisines.
Le symbole des Arachniscorpus apparaissait discrètement sur les uniformes et les panneaux d’orientation : une araignée argentée entourée d’un cercle ouvert.
L’odeur du désinfectant restait présente, mais la ventilation empêchait qu’elle s’accumule.
À mesure que nous approchions de l’unité de fin de vie, les machines se firent moins audibles. Les chambres de cette section avaient été aménagées pour conserver l’accès médical sans maintenir les agents dans l’agitation des blocs de soin.
La lumière y devenait plus chaude. Le métal disparaissait derrière des panneaux de bois traités. Chaque chambre disposait d’une isolation renforcée, d’un équipement d’urgence dissimulé derrière une cloison et d’un espace suffisant pour accueillir les personnes autorisées par le patient.
Cela faisait des années que je connaissais ces couloirs. Je savais exactement où se trouvaient les salles de soins critiques, les blocs opératoires et les laboratoires.
Le lieu n’avait rien d’oppressant en lui-même.
Je connaissais seulement trop bien la destination vers laquelle ce couloir conduisait.
Chaque fois qu’un agent approchait de la mort et que Kurokafu se trouvait dans la base principale, le protocole exigeait qu’elle en soit informée.
Immanquablement, elle répondait.
Elle venait.
Toujours.
J’avais fini par comprendre que cette heure faisait partie des responsabilités qu’elle refusait de déléguer. Elle ne pouvait connaître personnellement chaque agent durant son service, mais elle se présentait lorsqu’une existence arrivait à son terme.
L’assistant qui nous guidait s’arrêta devant une porte marquée d’un symbole d’araignée dorée.
Il l’ouvrit.
La chambre était baignée d’une lumière douce. Des panneaux de bois sombre dissimulaient une partie du matériel médical sans en gêner l’accès. Au centre, un lit réglable était recouvert de draps épais et de couvertures immaculées.
Un vase contenant des fleurs fraîches reposait sur une table de chevet.
L’assistant s’inclina avant de quitter la pièce, nous laissant seuls avec le blessé.
Le Distordica ouvrit les yeux lorsque nous entrâmes.
Son souffle restait faible. Un écran médical suivait son rythme cardiaque, sa saturation et la quantité d’analgésique administrée.
— Qui… êtes-vous ?
Kurokafu s’approcha suffisamment pour entrer dans son champ de vision.
— Kurokafu. L’Arachniscorpus m’a confirmé que vous acceptiez cette visite.
Il tenta de se redresser. Une contraction traversa immédiatement son visage.
— Ne bougez pas. Ce mouvement augmente votre douleur et n’apporte rien à notre échange.
Il se laissa retomber contre les coussins.
— C’est un honneur de vous voir avant de partir.
— Votre état ne vous oblige à aucune formalité. Vous pouvez parler, garder le silence ou demander que je parte.
Il ferma brièvement les yeux.
— Je voulais seulement savoir si… ce que j’ai fait restera quelque part.
Kurokafu attendit qu’il reprenne son souffle.
— Mes opérations appartenaient aux Distordica. Les rapports parlent toujours de la branche. De la mission. De la désinformation produite.
Ses doigts se crispèrent faiblement sur la couverture.
— Mon nom disparaîtra derrière le rôle.
— Non.
La réponse de Kurokafu fut calme.
— Certaines fonctions exigent que votre passé et votre identité restent dissimulés à la majorité des agents. Cette nécessité ne donne pas à l’organisation le droit de les détruire ou de prétendre qu’ils n’ont jamais existé.
Elle désigna le dossier posé sur la table de chevet.
— Votre Livre de Vie est alimenté à partir des informations accessibles : recrutement, affectations, rapports, décisions attribuables et témoignages vérifiables. Après votre mort, il sera complété par vos dernières paroles et par les éléments qui pourront encore être établis.
— Tout ce que j’ai fait y sera écrit ?
— Tout ce que nous pouvons vérifier. Je ne peux pas garantir que chaque contribution ait été observée ou correctement enregistrée. Vous pouvez encore signaler ce qui manque, corriger une information ou désigner les personnes capables de la confirmer.
Il resta silencieux.
— Ce livre portera mon nom ?
— Oui. Votre rôle de Distordica appartient à votre histoire. Il ne la résume pas.
Ses lèvres tremblèrent légèrement.
— Vous êtes trop gentille…
— La gentillesse n’est pas le critère. Attribuer une décision, un travail et leurs conséquences à la personne qui les a produits est plus exact que de les absorber entièrement sous le nom d’une branche.
Elle consulta sa montre, puis tourna les yeux vers moi.
— Yobath, attendez dans le couloir.
Elle ne me demandait pas mon avis.
Elle n’avait pas davantage besoin de m’expliquer la raison.
Je connaissais cette règle depuis longtemps. Aucun Argiope, aucun Phoneutria, aucun médecin et aucun accompagnateur ne partageait l’heure qu’elle accordait à un mourant.
Je m’inclinai.
Avant que je sorte, elle reporta son attention sur le Distordica.
— L’heure commencera lorsque cette porte se refermera. Je resterai jusqu’à son terme. Si vous préférez être seul, dites-le maintenant ou à n’importe quel moment tant que vous pourrez encore l’exprimer.
Il inspira difficilement.
— Non… restez.
Je quittai la chambre et refermai doucement la porte derrière moi.
Dix-sept heures vingt-six.
L’heure venait de commencer.
Elle ne dépendait ni de la durée de ses paroles ni de celle de sa vie.
S’il mourait dans trois minutes, Kurokafu resterait encore cinquante-sept minutes.
Si elle l’avait trouvé déjà mort, elle serait tout de même restée une heure.
Jamais davantage.
Jamais moins.
Tant qu’il pouvait encore exprimer un refus, lui seul pouvait interrompre sa présence.
Une heure exactement après que la porte s’était refermée, elle sortit de la chambre.
Son expression n’avait pas changé.
— Nous pouvons repartir.
— Est-il mort ?
— Depuis trente-deux minutes.
Je regardai la porte derrière elle.
Je savais ce qu’elle faisait habituellement tant qu’un mourant pouvait encore parler : écouter, préciser, noter.
Je ne savais toujours pas ce qu’elle faisait durant le temps restant lorsque la parole devenait impossible.
Dans le wagon, elle rompit le silence.
— Activez la procédure de finalisation du Livre de Vie.
— Le TRD a déjà été prévenu. Les rapports disponibles, le dossier de recrutement et les témoignages enregistrés sont en cours de rassemblement.
— Ses dernières déclarations devront être transcrites séparément avant d’être rapprochées des autres sources. Une contradiction ne doit pas être effacée pour produire un récit plus harmonieux.
— Une première compilation devrait être prête demain.
— Faites-la examiner par son responsable de branche et par un agent ayant travaillé directement avec lui. Le premier vérifiera les fonctions et les décisions. Le second pourra identifier ce que les rapports opérationnels ne montrent pas.
— Puis le document vous sera transmis.
— Oui. Je le lirai intégralement avant son archivage définitif.
— Vous ne comptez donc pas le rédiger vous-même.
— Je ne disposerais ni de toutes les informations ni du temps nécessaire pour le faire correctement. Ma responsabilité consiste à vérifier que la structure n’efface pas la personne, pas à remplacer tous ceux qui possèdent une partie de son histoire.
Je continuais à chercher sur son visage la tristesse que la mort aurait dû y inscrire.
Rien n’y apparaissait.
Pendant longtemps, j’avais considéré cette absence comme une contradiction : elle restait auprès des mourants, consignait leurs paroles et lisait leurs histoires, mais ne montrait aucun des signes que j’associais au deuil.
Peut-être cherchais-je simplement la preuve au mauvais endroit.
Llina ne pouvait pas connaître personnellement tous les agents de Kurokafu. Une journée ne comptait que vingt-quatre heures, et la majorité d’entre elles appartenait déjà aux jugements, aux opérations, aux réformes et aux erreurs qu’elle devait encore empêcher.
Elle ne prétendait pas résoudre cette limite en accordant à chacun une proximité impossible.
Elle construisait des relais.
Un dossier alimenté pendant le service.
Des témoignages recueillis par ceux qui avaient travaillé avec l’agent.
Un Livre de Vie qui portait son nom plutôt que celui de sa seule branche.
Une heure entière, chaque fois qu’elle se trouvait dans les parages et que l’agent n’avait pas demandé à rester seul.
Qu’il puisse encore parler, que la mort survienne avant son arrivée ou après quelques minutes.
Jamais une minute de moins.
Jamais une de plus.
Je repensai à la Veuve Brune que nous venions de recevoir.
Llina ne suivrait pas elle-même chaque fleur cultivée, chaque fatigue accumulée ou chaque conflit entre une mission et une activité civile. D’autres devraient recueillir ces informations, les vérifier et appliquer les critères qu’elle cherchait encore à construire.
Elle n’essayait pas de devenir l’unique personne capable de voir tous les agents.
Elle essayait de faire en sorte que leur individualité puisse être signalée, examinée et conservée même lorsqu’elle ne posait jamais personnellement les yeux sur eux.
La fonction devait rester remplaçable.
L’organisation devait survivre à chaque disparition, y compris la sienne.
Mais survivre ne devait plus signifier prétendre que rien d’unique n’avait été perdu, ni exiger que tout ce qui ne servait pas immédiatement la mission disparaisse avant la mort.
Je regardai Kurokafu, assise face à la vitre du wagon.
Son visage demeurait inchangé.
Comme toujours, je ne savais pas ce qu’elle ressentait.
Je commençais seulement à comprendre que ce n’était peut-être pas l’information la plus utile pour juger ce qu’elle construisait.
FIN DE CHAPITRE
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