Une fois seul avec mes collègues, la Veuve Brune me regarde d’un sourire moqueur :
« C’est ça le passe-temps d’un Luminara ? »
« Je ne vois pas de quoi tu parles. Ce n’est pas une prostituée mais une journaliste. C’était une rencontre complètement banale, mais riche de par son authenticité. »
« Banale ? Elle a quand même eu l’air de t’impacter. J’avais dit quoi justement avant qu’elle n’arrive ? Ce genre de villes risque de nous faire amèrement regretter notre vie à Kurokafu. Et c’est une peine complètement inutile, qui peut être évitée. Qui devrait l’être, même. »
Le Faucheur s'immisça à son tour :
« Une journaliste ? Ce n’est pas dangereux de laisser une personne pareille être trop proche d’un agent de Kurokafu ? »
« C’est ce que je me suis dit dès qu’elle m’a dit ce qu’elle faisait. Mais non, elle ne nous posera strictement aucun problème. »
« Bien, de toute façon ça ne nous regarde pas. » réplique la Veuve Brune tout en continuant sa route.
Au bout de quelques pas, elle s’arrêta brusquement :
« Par contre, si je n’avais pas su dire le bon prénom et qu’elle nous avait grillés, on aurait été contraints de la menacer ou de la tuer. Alors à l’avenir, fais beaucoup plus attention aux gens que tu impliques dans tes interactions. »
C’est vrai, c’est incroyable qu’elle ait pu lire sur mes lèvres le nom que je lui avais donné. J’ai bien fait de l’articuler clairement, car on ne sait jamais. C’est peut-être aussi pour ça qu’elle ne m’a pas cru la première fois.
« C’est fort d’avoir lu sur les lèvres pile quand il le fallait. » dis-je avec sincérité.
D’un ton suffisant, comme pour piquer le Faucheur, elle répond :
« Heureusement que je ne suis pas une personne aveugle qui suit les règles. Si j’avais été comme toi, j'aurais décidé de ne pas m’en mêler et on aurait été dans l’obligation de menacer ou de tuer une personne innocente. »
« Dans une vie, si on se contente de suivre les règles, on limite très largement les dégâts par rapport à si on enfreignait les règles. Même si on les enfreignait une fois sur dix, les dégâts seraient toujours beaucoup plus élevés que si on suivait les règles à la lettre. »
« Tu vas arrêter de me recracher ce que tu apprends pendant tes lavages de cerveau ? C’est justement ton humanité qui t’indique quand enfreindre une règle pour avoir les meilleurs résultats. Mais bon, difficile… »
« Ridicule. »
« C’est quoi ce débat… Bon… J’ai intérêt à écourter dès ce soir mon séjour dans cette ville. Il ne faut plus que je la recroise. »
« Donc tu ne l’aimes pas, cette femme ? Aucun remords ? »
« Je mentirais si je disais que ça ne me piquait pas. Mais autant partir tant que je suis encore maître de mes sentiments. Je ne veux pas m’attacher davantage. »
« Si tu as besoin de compagnes féminines, il y en a plein à craquer, des jolies femmes parmi les Veuves Brunes, qui n’attendent que d’être conquises. »
« Jamais. Ce n’est pas une compagne que je recherchais. Je voulais simplement vivre des relations authentiques et différentes de mon quotidien de Luminara. Alors aucun intérêt de nouer des liens avec des agents de Kurokafu. De plus, personne n’est fréquentable là-bas. »
« Tu passes à côté de quelque chose. M’enfin bon. Le Faucheur ? Tu rentres comment au QG ? »
« Un Caméléon m’a été assigné, il m’attend pour rentrer. »
« Je n’ai pas la patience d’attendre le mien, je rentre avec toi. Restons tous en contact, si jamais nous avons besoin d’échanger. »
Nos numéros de téléphone pendant nos déplacements sont uniquement temporaires. Ils sont détruits au bout d'une semaine d’inutilisation. Alors nous avons échangé nos numéros d’agents. C'étaient mes premiers contacts.
« Profite bien de tes jours restants. Et fais plus attention à tes interactions. Ne te relâche pas. »
Je passai le reste de mon congé à explorer d’autres villes, en profitant cette fois de la chaleur apportée par les paysages, et non de la chaleur que peuvent m’apporter les interactions, de peur de m’attacher et de devenir incapable de travailler pour Kurokafu.
Je me rendis à plusieurs expositions, m'imprégnant de la culture locale. Une en particulier attira mon attention : une galerie d'art moderne. Les œuvres exposées étaient une explosion de couleurs et d'émotions. Là, je rencontrai un artiste qui se faisait appeler Bordas, qui parlait avec passion de sa vision et de ses inspirations.
« Chaque coup de pinceau est une expression de mon âme, » dit-il, les yeux brillants d'enthousiasme.
« Votre travail est fascinant, » répondis-je, sincèrement impressionné. « Je n'ai jamais vu quelque chose d'aussi vibrant. »
« Merci. L'art a cette capacité de transcender les frontières et de toucher l'essence de ce que nous sommes. »
Ces interactions avec des personnes si différentes de mon quotidien me firent réaliser combien le monde était vaste et varié. Chaque rencontre était une fenêtre sur une réalité alternative, loin de la violence et des intrigues de Kurokafu.
Un après-midi, alors que je flânais dans un marché en plein air, je tombai sur une vieille librairie. Je passai des heures à fouiller les étagères poussiéreuses, émerveillé par les trésors littéraires qu'elle renfermait. Le propriétaire, un vieil homme sympathique, partagea avec moi quelques anecdotes sur les auteurs de ses livres.
« C'est rare de voir des jeunes intéressés par la littérature classique, » dit-il en me tendant un exemplaire de Crime et Châtiment.
« Je trouve qu'il y a quelque chose de fascinant dans ces histoires intemporelles, » répondis-je.
Il hocha la tête, un sourire bienveillant sur le visage.
« La littérature a le pouvoir de nous transporter dans des mondes différents, de nous faire réfléchir sur notre propre existence. »
Ces moments de quiétude et de réflexion étaient précieux. Ils m'offraient une pause bienvenue dans l'agitation constante de ma vie de criminel.
Le contraste entre la vie normale et celle dans l'ombre de Kurokafu est frappant. Mais cette organisation, avec toutes ses noirceurs, est mon véritable foyer. À la fin des deux semaines, un Caméléon vient me chercher directement dans ma chambre d’hôtel. Dès mon entrée dans la voiture, je laisse derrière moi toute ma vie fictive créée pendant ces congés. Le Caméléon prend tous mes faux papiers ainsi que mon portable et les pose dans sa boîte à gants.
Le retour est marqué par une sensation de retrouver une part de moi-même laissée en suspens. Les sentiments et plaisirs éprouvés pendant ces deux semaines semblent avoir été vécus il y a des années.
Dans les montagnes, lors des inspections, le livre qu’on m’a donné à la librairie est rigoureusement inspecté. Après plusieurs minutes, ils concluent que c’est un livre normal, qu’il n’y a rien de suspect, ni de messages cachés. Donc, ils me le rendent.
À peine arrivé, je suis convoqué dans la salle des opérations. Je suis surpris. Quelques visages sont ceux des personnes présentes à Azplent.
Et moi qui pensais être le seul. Finalement, Kurokafu n’est vraiment jamais loin. Nous sommes une trentaine, et tous sommes soumis à une fouille extrêmement rigoureuse. Aucun appareil, rien n’est autorisé dans la salle. Nous avons dû nous changer aussi. Sans doute pour éviter les mouchards.
La salle des opérations est très similaire aux centres d’appels, mais il n’y a aucune fenêtre. Il y a un écran géant, avec un Argiope au bout du fil, et plein de « cabines » où nous devons nous installer. À notre disposition, nous avons un casque micro anti-bruit et un écran. Une personne du Misumena Vatia nous attribue nos places, suivant un ordre très précis. Personne n’est placé au hasard.
Une fois tout le monde assis à son poste, le grand écran s’allume. Un Argiope commence à parler.
« Bien le bonjour à tous. J’espère que vous avez tous profité de vos vacances. Le retour va être intense ou tranquille, tout dépend des agents de terrain. Comme les rumeurs courent très vite, je pense que vous êtes quasiment tous au courant. Dans deux jours, Kurokafu va anéantir Azplent, sans aucune pitié. Votre rôle est simple : vous pouvez voir un numéro dans votre cabine. Cela correspond au numéro du Faucheur que vous allez suivre. Le Faucheur que vous allez suivre sera évidemment déployé dans le lieu où vous avez mené votre mission de repérage. Vous devrez simplement répondre aux questions du Faucheur et lui indiquer s’il y a des pièges ou d’autres lieux qu’il ne doit pas manquer. Comme vous serez plusieurs à être en communication avec le Faucheur, veillez à ne pas tous parler en même temps. Des questions avant de conclure ? »
Bien sûr, personne n’ose parler. Kurokafu n’aime pas les agents qui posent trop de questions, surtout quand ils n'ont pas grand-chose à faire. Soudain, une personne entre dans la pièce de l’Argiope. C’est un individu en uniforme des TRD. Il remet un papier à l’Argiope et s’en va.
« Comme il n’y a pas de questions, nous allons conclure. »
Au même moment, des bruits de serrure résonnent dans toute la salle.
« D’ici la fin de l’opération, personne ne quitte les lieux. Vous avez deux jours pour relire votre rapport si vous le souhaitez, échanger des informations utiles entre vous, ou simplement vous reposer à nouveau. »
C’était prévisible. Personne ne semble broncher. Nous sommes des Luminara ; que nous soyons confinés deux jours ou quelques semaines, cela ne change rien à notre quotidien.
« Juste avant de mettre un terme à cette réunion, j’ai reçu l’ordre de vous transmettre ce message : si, à Azplent, une personne vous a aidé d’une manière ou d’une autre, identifiez-la et donnez le plus de détails possibles pour que l’on puisse la reconnaître. Ces personnes seront épargnées et, si possible, entendues. Selon leurs actes, elles seront récompensées, en plus de conserver la vie sauve. »
Dans la hiérarchie, personne ne peut donner d’ordre à un Argiope, pas même un autre Argiope. Ce message vient donc de Kurokafu, le chef. Quant à moi, personne ne m’a aidé, donc cela ne me concerne pas.
Plus les heures passent, plus la notion de temps semble disparaître. Je prends mon rapport pour le relire en entier. Pendant cette relecture, des agents ayant le même Faucheur que moi viennent me voir pour discuter. Plus nous échangeons, plus je réalise qu’ils étaient beaucoup plus proches de moi que je ne l’aurais imaginé. Nous ignorions même que nous appartenions tous à Kurokafu. Et comme j’étais le plus haut gradé d’entre nous à Azplent, j’aurais très bien pu exécuter l’un d’entre eux… Que me serait-il arrivé si j’avais commis une telle erreur ? Serais-je considéré comme un traître ou cette action serait-elle considérée comme un risque du métier ?
Se poser des questions aussi inutiles ne m’avance en rien. Nous continuons à échanger sans fin.
Après quelque temps, le Misumena Vatia nous distribue à manger : des rations standardisées et peu variées, connues et couramment utilisées au sein de Kurokafu. Les portions sont servies dans des boîtes métalliques scellées, faciles à stocker et à transporter. Les repas consistent en une sorte de pâté compact à base de viande reconstituée, accompagné de légumes déshydratés qui, une fois réhydratés, offrent une texture légèrement caoutchouteuse mais comestible. Chaque boîte contient également une ration de féculents sous forme de bouillie nutritive, conçue pour fournir une énergie prolongée dans des situations de stress élevé.
Les repas sont agrémentés de petits sachets de condiments : une épice piquante pour ajouter un peu de saveur, et un assaisonnement en poudre qui tente de reproduire un goût plus complexe. Une fois réchauffées, ces rations sont servies avec des couverts en plastique robustes, conçus pour résister à une utilisation répétée dans des conditions variées. La plupart des agents semblent habitués à ce type de nourriture, la consommant sans un regard pour les défaillances culinaires. Pour nous, l’aspect pratique et la nutrition l’emportent largement sur le goût.
En attendant que tous se servent, je prends un moment pour examiner le contenu de ma boîte, me rappelant que ces rations sont conçues pour maximiser l’efficacité et la durabilité plutôt que le plaisir gastronomique.
Lentement, les agents s’endorment un par un, créant un contraste saisissant entre l’agitation du début et la tranquillité croissante. Certains dorment paisiblement, leur respiration régulière et calme trahissant une sérénité acquise malgré les circonstances. D’autres, en revanche, peinent à trouver le sommeil ; leur agitation est palpable, leurs mouvements hésitants et leurs yeux se fermant difficilement. Peut-être sont-ils stressés par la situation ou tourmentés par des souvenirs douloureux, des échos d’un passé troublé qui les empêchent de se détendre.
Je les observe, silencieux, et je ne peux m’empêcher de réfléchir à la nature de leur stress. Cette nuit, tout semble accentuer les tensions sous-jacentes, les craquements des sièges et les murmures étouffés dans la salle amplifiant la mélancolie ambiante. Le contraste entre la fonctionnalité des rations et le tourbillon émotionnel des agents souligne la dure réalité de notre existence.
Je finis par m’endormir à mon tour.
Le lendemain, c’est le Misumena Vatia qui me réveille. Tout le monde était déjà éveillé ; j’étais le seul encore endormi. Il m’emmène dans une salle à part, et là, c’était comme dans un centre de détention.
Les murs étaient recouverts de panneaux métalliques gris, à peine éclairés par des lumières fluorescentes blafardes accrochées au plafond. Au centre de la pièce se trouvait une grande vitrine en plexiglas, séparant l'espace en deux parties. D’un côté, il y avait des chaises en métal disposées en rangées, tandis que de l’autre côté, une table en béton et une chaise étaient installées près de la vitre. La lumière émise par un néon directement au-dessus de la table projetait une lueur froide sur l’ensemble de l’espace.
À travers la vitre, on pouvait voir une pièce assez austère avec des murs nus et un mobilier minimaliste. Il n'y avait aucune décoration, rien pour adoucir l'atmosphère. Le plexiglas était légèrement teinté et donnait l’impression de se retrouver dans une scène de film dramatique où les visiteurs conversent avec les détenus. Le seul bruit perceptible était le léger bourdonnement des lumières et le cliquetis occasionnel des dispositifs de sécurité.
Lorsque la vitre s'ouvre par une petite trappe au bas, un grondement métallique résonne dans la pièce, rompant le silence tendu. Le Misumena Vatia me guide vers une table en béton collée à la vitrine. Là, la même Veuve Brune se tient en face de moi, avec cette même aura provocante.
Je prends place sur la chaise en métal, le bruit du métal grinçant sur le sol amplifiant la lourde atmosphère. Je saisis le téléphone intégré à la vitre et entame la conversation.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? » demandé-je, sans détour.
« Je pars pour le repaire d’Azplent numéro deux dans deux heures. Je suis venue te dire au revoir. »
« C’est le repaire où j’étais… Nous n’avons aucune affinité. Dis-moi vraiment ce que tu veux, et pourquoi tu es là. »
« Ce que tu peux être froid ! T’étais comme ça avec Julia aussi ? »
Je la dévisage, ma frustration croissant face à sa présence imprévue. Sa manière de parler semble presque décalée par rapport à la situation.
« Non, plus sérieusement. Je suis vraiment venue te dire au revoir. On ne sait jamais si on va ressortir vivant de ce genre de mission. Je dois ouvrir la voie de l’intérieur au Faucheur qui attaquera le repaire. Et je peux me faire griller et tuer à tout moment. »
« Je vois. Pardonne ma réaction dans ce cas. Si tu as une volonté ou quelque chose à transmettre, n’hésite pas. »
« Hm. Je croyais que nous n’avions aucune affinité ? »
« Oui, mais on peut se rendre service entre collègues. »
« Hmm… J’ai remarqué que tes mains étaient tachées d’encre à l’hôtel. Tu écris un livre ? »
« Oui, je consigne tout. Chaque détail de ce dont je me souviens. »
« Hmm. Ma dernière volonté, si je meurs, c’est que tu me mentionnes dans ton écrit. »
« C’est déjà fait. »
« Ah bon ? Comment me présentes-tu ? »
« Comme tu es, une simple Veuve Brune. »
« J’ai un signe distinctif ? »
« Oui, ça va. »
« “Ça va” ? Bon. Je vais te croire. »
« Le Faucheur qui était avec nous, tu as des nouvelles de lui ? »
« Lui aussi est parti en mission. Il devrait commencer et finir demain, juste avant l’assaut de Kurokafu. »
« Hmm, je vois. »
Je réalise que le Misumena Vatia est resté là, immobile, surveillant la scène comme un gardien. C'est vraiment comme si j'étais dans une prison, mais je comprends la nécessité de telles précautions.
« Comment se fait-il que tu sois ici ? Ce lieu est censé être en isolation. »
« Oh, tu pourras l’écrire dans tes mémoires. Les Veuves Brunes sont chouchoutées par le chef Kurokafu. Nous bénéficions d’un traitement de faveur, de ce fait, nous avons quelques privilèges en raison de notre statut. »
Je savais que les Veuves Brunes avaient des avantages, mais à ce point ?...
« Bon, je vais y aller, mais j’ai une toute dernière question. »
Alors que j’attends, elle me fixe avec un sourire étrangement séducteur.
« Tu vas écrire cet échange ? »
« Dès que j’en aurai l’occasion, oui. »
« Haha, n’en oublie rien, Luminara. »
Sur ces mots, elle se lève et quitte la pièce. Le Misumena Vatia me reconduit vers la salle de départ, le bruit de ses pas résonnant dans le couloir silencieux.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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