Je ne m’arrêtais uniquement sur ce que je jugeais pertinent.
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“Elle a tué un lièvre à six ans.”
“Je ne sais pas si je dois pleurer ou m’enfuir. Ou rester.”
“Elle parle de sa mère comme on parle d’un souvenir qu’il faut enfermer dans une boîte. Pas de haine, pas de tendresse. Juste… un mur.”
“Est-ce que ça peut vraiment suffire, la logique ? Est-ce que tuer une part de soi rend le reste plus stable ? Ou juste plus vide ?”
“Je n’ai pas osé poser toutes mes questions.”
“Questions à creuser plus tard :”
“Est-ce que tuer pour survivre enlève la culpabilité ?”
“Peut-on être forte sans devenir froide ?”
“Est-ce que “ressentir” est toujours une faiblesse dans ce monde ?”
“Pourquoi moi ? Pourquoi m’avoir choisie, alors que je doute autant ?”
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“Elle a refusé de dessiner quelque chose d’imparfait.”
“Je pense que c’est ça, son gouffre. Elle ne veut pas que le monde laisse de traces qu’elle n’a pas choisies.”
“J’ai noté une chose étrange : elle corrige les mots, même dans la conversation. Si je dis “j’ai l’impression”, elle répond “tu as perçu”. Elle choisit des termes nets, tranchés, opérants. C’est comme une chirurgie de la pensée.”
“J’aimerais bien lui dire que son silence, parfois, me fait plus peur qu’une insulte. Mais je crois que je vais attendre un peu.”
“Je ne sais pas si elle se protège ou si elle nous teste tous.”
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“J’ai compris : elle ne veut pas des gens qui l’admirent. Elle veut des gens qui tiennent face à elle.”
“Mais est-ce que c’est humainement possible ? Est-ce que je vais finir par devenir comme elle si je reste trop longtemps ? Ou est-ce qu’elle attend que je résiste, justement pour ne pas devenir elle ?”
“Est-ce que quelqu’un lui a déjà demandé si elle souffrait ? Et si oui… est-ce que ça lui a servi à quelque chose ?”
Je refermai le carnet et le posai juste devant sa place.
Quinze minutes passèrent.
Puis des bruits de pas discret précédèrent son retour.
Sena entra, droite, peignée, concentrée, mais souriante, presque soulagée. Elle referma les portes derrière elle alors que je n’avais rien dit. Visiblement, elle retrouvait ses aises.
— Je suis de retour ! dit-elle. Et j’ai commencé à lire… enfin je veux dire, je vais commencer à lire. Mais d’abord…
Elle hésita.
Puis, un peu plus posée :
— C’est vrai, ce que tu as dit.
Dans le contrat, je n’ai pas à plaire, ni à obéir. J’ai juste à observer, comprendre, et poser mes questions. C’est pour ça que tu ne m’as pas donné d’heure pour me lever. Je ne suis pas une agente, je ne suis pas sous ordre. Je suis un point de friction.
Je restai silencieuse. Elle continua.
— Hier soir, avant de dormir, j’ai tout préparé : vêtements, badge, carnet…
Mais j’ai eu du mal à m’endormir. Alors j’ai un peu fouillé.
Pas pour mal faire.
Pour mieux t’observer. Pour mieux orienter mes questions.
Je pensais que… si je comprenais un peu ton fonctionnement, je poserais des questions plus pertinentes.
Un soupir, presque amusé.
— Et pourtant, j’ai oublié mon badge. Je ne m’en suis même pas rendu compte.
C’est ça le comble. J’ai préparé ma tête. Mais pas ma porte.
Elle sourit faiblement.
Je continuai d'écrire. Elle sembla comprendre que ce silence n’était pas du rejet.
Elle observa alors la pièce.
— Silice… Elle a le regard d’un assassin. Quand je l’ai bousculée ce matin, j’ai cru qu’elle allait me frapper.
Pause.
— Mais elle ne s’est même pas retournée tout de suite. Elle a regardé les dégâts. Puis elle m’a regardée. Lentement. Je me suis sentie comme… une proie. Et pourtant elle a tout ramassé en silence. A nettoyé. Puis a noté un truc sur un papier.
Je pris le papier.
Le rapport de Silice. Concis. Chiffré. Exact.
Je le lui tendis.
Elle lut.
Son sourire disparut.
— … C’est le prix ?
Elle relut deux fois.
— Tous ces chiffres… Pour… pour des flacons et des pigments ?
Elle se figea.
Puis referma doucement la note.
Je posai mon regard sur son carnet.
Elle comprit.
— Tu avais mon carnet… depuis tout à l’heure ?
— Oui.
Un silence.
— Tu–Tu as lu ?!
— As-tu commencé à étudier le dossier du Faucheur ?
Elle murmura :
— … Je me sens ridicule, maintenant.
Puis elle releva la tête brusquement, comme pour effacer l’instant.
— Oui ! Enfin… maintenant. J’y vais.
Elle prit le carnet à deux mains.
Et se pencha en avant comme pour se concentrer davantage.
Son regard était concentré sur les écrans.
— Installe-toi. Tu verras mieux d’ici.
— Mais… c’est ta place.
— Ce n’est qu’une chaise. Rien ne change selon qui l’occupe, tant que le travail est fait.
Je me dirigeais vers les étagères, tandis qu’elle s’asseyait à ma place.
Je pris un petit ouvrage usé aux coins.
Une fable illustrée. Format enfantin, certes, mais l’absurdité d’un message ne se juge pas à la taille des lettres.
Je l’ouvris sans émotion apparente, mais mes yeux suivaient chaque ligne avec précision.
Ce n’était pas l’histoire qui comptait. C’était ce qu’elle révélait. Car il y a des choses que je voulais comprendre.
Après trente minutes, je sentis le regard de Sena se poser sur moi.
Le silence se prolongea.
Je refermai mon livre, posai la couverture sur mes genoux, et la regardai.
Elle me fixait depuis plusieurs minutes déjà, sans oser s’approcher.
Finalement, elle s’assit à mes côtés sur le canapé.
— Pourquoi m’avoir fait lire ce document ?
Je laissai le silence peser un instant.
— Pour te donner de la matière. Pour que tu observes, que tu réfléchisses sans filtre.
Elle hésita un instant, la voix chargée d’une blessure à peine voilée.
— Et la femme enceinte ? Tu ne vas pas me dire que c’est une coïncidence, si ?
Je la regardai sans ciller.
— Non. Ce n’en est pas une.
Je laissai tomber la suite, nette :
— Tu n’avais pas besoin d’un exercice. Tu avais besoin d’un impact. Quelque chose qui t’oblige à réagir, pas juste à analyser.
Je me tournai légèrement vers elle.
— C’est à cet endroit, précisément, quand ça te touche, quand ça t’arrache quelque chose, que tu arrêtes de te comporter en élève… et que tu commences à devenir une vraie interlocutrice.
Je gardai le silence, laissant ces mots peser dans l’air.
— Ce que tu as lu hier soir n’était pas de moi. Ce sont les observations d’autres agents. Des constats techniques, périphériques. Rien d’assez clair pour comprendre qui je suis vraiment. Aujourd’hui, ce que tu as lu n’est pas un rapport, mais un verdict posé par moi.
Je ne dis rien de plus.
Elle me regarda, attentive.
— Tu voulais me comprendre, mais tu ne m’as pas comprise. Tu t’es fait une idée, tu m’as imaginée.
Le silence reprit.
Je me levai, m’éloignai vers mon bureau sans me retourner.
Elle resta là, immobile.
Quand je m’assis sur ma chaise, elle se leva et vint devant moi.
Ses yeux brillaient.
— Ça fait mal ce que tu m’as fait lire. Et tu savais très bien que ça allait me faire mal.
Je la fixai un long moment, impassible.
Puis, froidement :
— Ce n’est pas la douleur qui est dangereuse. C’est ce que tu en fais.
Un léger frisson sembla traverser la pièce.
— Alors… va pleurer, et reviens. Ou fais tes affaires et rentre chez toi.
Son regard s’endurcit. Sa douleur se transformait en rage. Mais finalement, elle tourna les talons et quitta le bureau, fermant les portes derrière elle.
Puis, un silence.
J’entendis une porte s’ouvrir puis se refermer. Elle était rentrée dans sa chambre.
Je posai mon doigt sur le micro incrusté pour l’éteindre.
C’est le majordome qui l’avait activé. Je le sais. Il m’attend. Et je vais l’interroger.
Je me levai sans un mot, quittai le bureau, et marchai d’un pas mesuré vers l’ascenseur.
Le couloir défilait, froid et silencieux, sans une présence, sans un son.
À l’accueil, l’Ex-Argiope n’était pas là.
Je patientai un instant, puis un Faucheur approcha.
— Vous cherchez quelque chose, Kurokafu ?
— L’Ex-Argiope.
— Il est dans la cave à vin. Muni d’un dossier. Voulez-vous que j’aille le chercher ?
— Pas la peine.
Je sortis du bâtiment. Le seul accès à la cave passait par la cour.
Je descendis par un escalier discret, menant à un sanctuaire silencieux où le temps semblait suspendu.
Les murs de pierre brute portaient des étagères en bois sombre, alignées avec une rigueur irréprochable.
Chaque bouteille, méticuleusement ordonnée, était le fruit d’une patience extrême et d’un savoir-faire maîtrisé.
Le vin n’est pas ici un simple breuvage : c’est un acte mesuré, un équilibre parfait entre nature et discipline humaine.
L’air, frais, chargé de notes boisées et de raisin fermenté, exhalait le respect du temps et de l’effort.
Chaque cru détenait sa place et son histoire, comme un témoin silencieux de la maîtrise patiente.
Ce lieu, plus qu’une cave, est un autel à la rigueur, à la constance, à la perfection que seule la patience peut façonner.
Je n’y cherche ni ivresse ni fuite.
J’y célèbre, dans le calme, la précision que requiert toute forme de justice.
— C’est ici que vous vous cachez.
L’Ex-Argiope était en train de nettoyer une bouteille.
Un dossier reposait sur la table. Je m’avançai. C’était celui de Sena.
— Vous avez donc décidé de renvoyer cette jeune femme ?
— Non. Si elle part, ce sera sa décision. Pas la mienne.
Il replaça la bouteille avec une lenteur méthodique.
— Hé bien. L’avoir fait lire cette affaire… Je ne comprenais pas pourquoi vous retardiez ce jugement sur le Faucheur du groupe cinq. Mais à présent, je comprends.
— Ce qui est arrivé à la tante de Sena est tragique, oui. Mais s’enfermer dans cette douleur ne changera rien. Alors plutôt que de laisser cet événement vivre dans sa mémoire comme une tragédie, je préfère en faire un catalyseur.
— Qui risque de la détruire davantage.
Je plantai mon regard dans le sien, avec cette exigence qu’il connaît trop bien.
— Sur quelles bases dites-vous cela ? Vous oubliez que c’est une femme qui a vu ses parents se faire assassiner par un braqueur récidiviste.
— Vous vous fiez donc aux émotions maintenant ?
— Je regarde ce que ces émotions ont produit. Et elles ont forgé en elle une détermination et une rigueur assez fortes pour qu’elle embrasse la voie de la justice. Si elle cède à une simple provocation, alors j’aurai échoué. Pas sur elle. Sur ma propre méthode. Et je devrai reprendre tout depuis la base.
Je tournai les talons pour m’en aller.
— Ne me parlez pas comme si vous découvriez qui je suis. Vous n’êtes pas ma “questionneuse”.
Quand je sortis de la cave à vin, deux faucheurs étaient là. Armes sorties, prêt à tirer. Je les regardai en silence.
Nous échangeâmes un bref regard. Leur posture n’était pas une menace, seulement une précaution.
L’Ex-Argiope sortit à cet instant. Il croisa les Faucheurs sans un mot, les traversant comme s’ils faisaient partie des murs.
Je leur fis un signe de tête. Ils rengainèrent sans un mot et s’éclipsèrent.
De retour à mon bureau, je croisai Silice qui était dans la salle de bain en train de remettre les produits perdus.
Sur la table basse de mon bureau, il n’y avait plus le livre que je lisais.
Silice ? Sena ? Sena.
Sans plus attendre une seconde de plus, je retournai m’asseoir à mon bureau.
Le silence pesant de la pièce souterraine m’enveloppait, uniquement troublé par le léger cliquetis du clavier et le froissement discret des pages tournées.
Sous l’éclairage, les ombres étaient nettes, tranchantes, tout comme mon attention, concentrée sur chaque donnée, chaque détail, chaque rapport.
La fatigue sourdait dans mes muscles, une heure trente de sommeil à peine, la nuit précédente, mais je refusais d’y céder. Cette rigueur, cette discipline, était mon unique armure.
Les heures s’égrenaient sans changement, seules ponctuées par le murmure lointain des systèmes de ventilation, le bruit sourd des machines au loin… et, parfois, le grondement régulier d’un tramway qui passait, accompagné de son bref signal métallique, comme un rappel mécanique que le monde, lui, ne s’arrête jamais.
Puis, à midi, la porte s’ouvrit presque sans un bruit, et une femme de chambre pénétra, discret comme une ombre, portant un plateau impeccable.
Elle déposa devant moi un repas sobre, soigneusement préparé : filet de poisson blanc poché, purée de céleri-rave délicate, relevée d’un filet d’huile d’olive première pression, parfumée d’une feuille de sauge fraîche. À côté, une coupe d’eau infusée au thé vert, non sucrée, pour conserver la clarté de l’esprit.
Pas de frivolité, pas d’excès. Un repas pensé pour nourrir le corps sans distraire l’esprit.
Je levai les yeux vers la femme, la remerciant d’un simple regard. Elle inclina légèrement la tête, silencieuse, puis quitta la pièce, me laissant seule face à mes responsabilités.
Je repris mon repas, mes gestes mesurés, calibrant chaque instant pour ne pas rompre le rythme implacable.
Puis, dès la dernière bouchée avalée, je retournai aux dossiers, à la logique pure, au travail impitoyable, sous la lumière constante et immuable des lumières, jusqu’à ce que l’après-midi s’étire.
Mais la porte s’ouvrit, coupant net le fil de mes calculs.
C’était Sena.
Elle se tenait devant moi, vêtue du fameux pyjama rose pastel, ses yeux rouges trahissant sans doute les larmes qu’elle avait versées. Ce contraste saisissant entre douceur apparente et feu intérieur brûlant me captiva.
Sa voix, pourtant calme, portait la densité d’un poids invisible.
— Je ne peux pas ignorer ce que j’ai–
Un bip retentissant.
C’était un appel d’un Phoneutria, le huitième.
— Votre faucheur est prêt.
Je regardais l’heure.
En avance de vingt minutes.
Je levai les yeux vers Sena. Elle semblait prendre son mal en patience. Sûrement contrariée d’avoir été interrompue de la sorte.
Je fis silence et attendit qu’elle reprenne.
— Je ne peux pas ignorer ce que j’ai lu. Ni ce que ça fait naître en moi. Ce jugement... il n’est pas qu’un verdict, c’est une blessure. Ma propre histoire projetée sur ta justice.
Elle baissa un instant le regard, puis le releva, plus ferme.
— Mais ce n’est pas seulement la douleur qui me pousse. C’est une nécessité. Je veux comprendre. Mieux que ça, je veux vraiment questionner. Remettre en cause ce que tu crois inébranlable.
Un silence s’installa, pesant, chargé d’une tension nouvelle.
— Je ne sais pas encore où cela nous mènera, ni si je trouverai des réponses. Mais je sais que c’est en creusant, en poussant tes certitudes, que tu trouveras peut-être... une solution que ni toi ni moi ne soupçonnons encore.
Elle avança d’un pas, croisant mon regard sans faiblir.
— Je serai cette voix qui t’oblige à te confronter à tes propres limites, même si je ne comprends pas encore tout. Parce que la justice, si elle n’évolue pas, meurt. Et je refuse qu’elle meure, ou qu’elle meure en toi.
Son regard plongea dans le mien, un feu s’était réveillé.
— Peut-être que ce que tu considères comme juste ne l’est pas entièrement. Et je veux voir jusqu’où tu es prête à aller pour le découvrir.
Je restai silencieuse, absorbant l’intensité de sa détermination. Cette interlocutrice venait de naître.
— Bien. Tu as compris. Explique moi maintenant pourquoi avoir mit cette tenue ?
— Pour te provoquer et te dire que je comprends la logique derrière Kurokafu, mais je refuserai tout le long de mon contrat d’y adhérer comme vous.
— Donc tu combats ma justice ?
— N–Non ! Pas une opposition comme tu le penses ! Mais je l’éprouverai comme je te l’ai dit.
— Tu commences à saisir pourquoi tu es ici.
Je me levai de ma chaise.
— Donc l’arme que tu vas utiliser contre ma justice–
— Elle se nomme Llina Delys.
— …Intéressant.
Je me dirigeais dans ma chambre pour me changer.
J’enfilai une combinaison noire renforcée, taillée pour l’efficacité : tissu anti-perforation, flex zones aux articulations, et gilet tactique sobrement brodé du sigle du Département. Aucun bijou, aucun ornement. Sur mes bras, des protections légères mais résistantes. J’attachai mes cheveux en un chignon. Enfin, je plaçai une oreillette d’émission cryptée, identique à celles des Faucheurs. Je n’étais plus Kurokafu. J’étais un faucheur parmi les autres. Et c’était exactement ce qu’il me fallait.
Lorsque je sortis, Sena me regardait avec crainte.
— C’est quoi cette tenue ?... Je ne veux pas t’affronter !
— Tu vas venir avec moi. Je veux voir si tu assumes ton geste.
Elle regarda sa propre tenue, puis jeta un autre regard sur la mienne.
Le jour et la nuit.
— J’assume.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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