Dormir entre les murs de Kurokafu m'avait manqué. C’est une organisation criminelle, il va sans dire, mais ses ténèbres m’apportent un certain réconfort que je ne trouve pas ailleurs. Tous y sont régis par les mêmes lois, et personne ne peut les enfreindre. À l'opposé d’Azplent, où des traîtres peuvent aisément s’infiltrer et tuer de l’intérieur, cela est tout simplement impossible ici. Car nous ne sommes pas simplement soumis aux règles, nous y sommes contraints. Et la contrainte est bien plus forte que l’obligation.
Je me lève pour aller dans l’un des restaurants de Kurokafu. Je ne sais plus si je l'ai déjà évoqué, mais pour s’y rendre, il faut aller en zone neutre. La zone neutre se trouve dans un étage spécial, juste au-dessus du grand parking des Caméléons, là où j’étais arrivé à mon retour.
Ce lieu, comme son nom l’indique, est fréquenté par tous types de personnes. On peut trouver tout et n’importe quoi ici. La zone est immense, presque aussi grande qu’une ville, un véritable repaire pour les criminels. Paradoxalement, cette zone est aussi extrêmement sûre. Plus sûre que les autres lieux du monde.
Dehors, si une personne veut attenter à votre vie, elle le pourra et personne ne pourra l’en empêcher. Car les règles ne sont tout simplement pas respectées, merci au libre arbitre. Ici, c’est différent. Allez savoir pourquoi, mais jamais une personne n’a enfreint le code de conduite imposé par notre dirigeant.
Les couloirs de la zone neutre résonnent des échos de conversations discrètes et des pas pressés. Une lumière tamisée baigne l’espace, ajoutant une touche d’anonymat à chaque coin. Une fois dans le restaurant, je prends une place seul dans le fond. Là-bas, je suis sûr de ne pas être dérangé, bien que beaucoup puissent penser comme moi.
Je m’assois et au bout de quelques minutes, un serveur vient prendre ma commande. Je demande un café noir, court et intense, comme la nuit de Kurokafu. Le serveur acquiesce d’un signe de tête, disparaissant rapidement dans la pénombre du restaurant.
Alors que j'attendais mon café, un homme entra, vêtu de l'uniforme sombre et discret des TRD. Son regard scrutait les lieux avec une précision clinique. Lorsqu'il m'aperçut, il se dirigea directement vers ma table.
« Luminara d’Azplent ? » dit-il en s'asseyant sans invitation. « Tu es en repos. Deux semaines de congé, conformément aux règles imposées aux Luminara. »
Il fallait s’y attendre. Chez les Luminara, après une mission impliquant plus d’un an d’intervention, l’agent a droit à un minimum de deux semaines de repos. Variables selon le bon vouloir des supérieurs.
Tout en me tendant une enveloppe, il me dit :
« Profite de ce temps pour te ressourcer. »
Je pris l'enveloppe, notant le cachet officiel de Kurokafu.
« Et où suis-je censé aller ? »
« Tu es libre de choisir. Mais tiens l’organisation informée. » ajouta-t-il avant de se lever et de partir, aussi soudainement qu'il était apparu.
L'idée de quitter Kurokafu pendant deux semaines me semblait à la fois étrangère et intrigante. J'avais presque oublié ce que c'était que de vivre dans le monde “normal”. Après avoir terminé mon café, je retourne dans ma chambre pour préparer mes affaires.
Deux jours plus tard, j'étais dans une ville dynamique, loin de l'ombre du QG officiel de Kurokafu, mais toujours dans sa toile. Pour séjourner, je me suis trouvé une chambre dans un hôtel dirigé dans l’ombre par des Misumena Vatia et des Caméléons. C’est d’ailleurs le cas d’innombrables établissements, mais ça, le monde l’ignore.
Les rues sont remplies de vie, de lumière et de bruit. Des sensations presque oubliées envahissent mes sens. Marcher parmi les gens, sentir l'énergie brute de la ville... c'était à la fois rafraîchissant et perturbant.
Je décide de commencer mon séjour par une simple promenade dans un parc animé. Des enfants jouaient, des couples se promenaient main dans la main, et des artistes de rue exécutaient leurs numéros devant des spectateurs fascinés. Une atmosphère si éloignée de la froideur calculée de Kurokafu.
Assis sur un banc, je laisse mes pensées dériver. Une femme âgée, tenant un panier de pain pour les oiseaux, s'assoit à côté de moi.
« Il fait beau aujourd'hui, n'est-ce pas ? » dit-elle en souriant.
« Oui, très beau, » répondis-je en retour, appréciant la simplicité de l'interaction.
Elle commença à me parler de sa famille, de ses petits-enfants qu'elle venait souvent voir jouer ici. C'était une conversation banale, mais elle m'apporta une chaleur inattendue. Je réalisai combien les interactions humaines simples et honnêtes m'avaient manqué.
Les jours suivants, je me mêlai davantage à la vie de la ville. Je fréquentai des cafés, où les discussions étaient légères et les sourires sincères. Je visitai des musées, admirant l'art et l'histoire que chaque pièce renfermait. Le contraste avec l'efficacité brutale de Kurokafu était frappant.
Un soir, dans un bar animé, je fais la connaissance de Julia. Elle est dans la trentaine, et sa présence est frappante. Ses cheveux châtains, coupés au carré, encadrent un visage aux traits nets et déterminés. Ses yeux, d’un bleu perçant, semblent toujours en quête de quelque chose de plus grand, tandis que son sourire révèle une confiance tranquille mais intense. Elle porte une veste élégante mais décontractée, adaptée à une journaliste en quête d'histoires.
Nous entamons une conversation animée. Julia, passionnée par son métier, ne se contente pas de poser des questions superficielles. Elle plonge profondément dans les sujets qui l'intéressent, révélant une curiosité insatiable. En discutant avec elle, je découvre que ses ambitions sont aussi vastes que sa curiosité. Elle cherche à faire les grands titres et espère un jour s'attaquer à des affaires qui transcendent les frontières locales.
« Et toi, que fais-tu dans la vie ? » demande-t-elle, son regard perçant cherchant à comprendre les nuances derrière mes réponses.
Je prends une gorgée de ma boisson, cherchant à éviter de trop en dire.
« Je travaille dans la logistique, » réponds-je, la voix mesurée.
C’est une réponse vague mais suffisamment crédible pour ne pas éveiller de soupçons.
« Intéressant, » répond-elle, visiblement intriguée. « Je suis certaine que tu as des histoires fascinantes à raconter, même si tu sembles un peu réservé à ce sujet. Les gens comme toi ont souvent des expériences qui mériteraient d’être racontées. »
Je souris, appréciant sa capacité à lire entre les lignes sans pousser plus loin.
« Peut-être. Mais ce soir, j’aimerais surtout écouter tes histoires. »
Julia se lance alors dans des récits passionnants sur ses reportages, ses enquêtes, et les moments marquants de sa carrière. Sa voix est vivante, chargée d’émotion, et elle peint les détails de ses expériences avec une telle intensité que j’en viens presque à oublier qui je suis réellement. Il est fascinant d'écouter ses aventures à travers les différentes couches de la société, ses rencontres avec des personnages aux vies complexes, et ses tentatives de percer des mystères.
La discussion prend un tour plus personnel au fil de la soirée. Julia, dans un élan de sincérité, partage ses rêves de devenir une figure influente dans le monde du journalisme, au-delà des limites de la ville. Elle parle de ses ambitions avec une passion palpable, ce qui me touche plus profondément que je ne l'avais prévu.
À mesure que la soirée avance, une chaleur douce s’installe entre nous. Les éclats de rire se font plus fréquents, et les regards échangés portent une intensité particulière. Julia commence à me faire des compliments subtils, ses yeux s’attardant sur moi avec une lueur d’intérêt non dissimulée.
« Tu sais, il y a quelque chose d’énigmatique chez toi, » dit-elle en jouant avec une mèche de ses cheveux, son sourire légèrement provocateur. « Je suis sûre que tu as beaucoup d’histoires cachées derrière ce visage réservé. »
Je réponds avec un sourire, plongeant mon regard dans le sien.
« Peut-être. Mais j’ai l’impression que tu en sais déjà beaucoup plus sur moi que je ne le voudrais. Et ce n’est pas pour me déplaire. »
Nous continuons à discuter, nos échanges devenant de plus en plus personnels. Julia se rapproche légèrement, son épaule effleurant la mienne. Je remarque la chaleur de sa présence, le parfum subtil qui émane d’elle. L’attraction entre nous est palpable, comme une force magnétique invisible qui nous attire l’un vers l’autre.
Lorsque le bar commence à se vider, l’atmosphère devient plus intime. Julia joue avec le bord de sa veste, révélant une peau légèrement exposée qui capte la lumière tamisée du bar. Sa voix devient plus douce, plus veloutée.
« J’adore les moments comme celui-ci. Où tout semble s’arrêter et où l’on peut vraiment se concentrer sur l’autre personne. »
Je sens que le moment est venu de franchir un pas.
« Si tu veux continuer cette conversation dans un endroit plus calme, je connais un autre hôtel en ville, loin de l'agitation de ce bar. Il serait agréable de prolonger cette soirée dans un endroit plus tranquille. »
Julia me regarde, ses yeux brillants d’excitation et de curiosité.
« Un hôtel ? Tu es sûr que c’est une bonne idée ? »
Je lui souris, la chaleur de son regard me confirmant qu’elle est ouverte à la suggestion.
« C’est juste une proposition. Si tu as envie de prolonger la soirée, je serais ravi de continuer à te connaître dans un cadre plus détendu. »
Après un moment d’hésitation, elle accepte avec un sourire complice.
« Très bien, pourquoi pas. Montrons à cette ville ce que signifie vraiment passer une bonne soirée. »
Nous quittons le bar ensemble, la connexion entre nous de plus en plus palpable. À l’hôtel, loin de l’agitation du bar, nous découvrons un espace où la conversation et la proximité peuvent se développer davantage. La soirée se poursuit dans une atmosphère plus intimiste, où les barrières tombent doucement.
Au petit matin, je me réveille avant l’aube. La chambre est encore plongée dans l’obscurité, et Julia dort paisiblement à mes côtés. Je prends un moment pour observer son visage serein, appréciant les traces de la nuit qui semblent embellir ses traits. Le souvenir de la soirée passée est encore frais, mais la réalité de ma situation me ramène rapidement à la raison.
Je me lève doucement pour ne pas la réveiller, cherchant mes affaires dans la pénombre. Chaque mouvement est mesuré, chaque geste empreint d’une certaine urgence. La nécessité de partir rapidement pèse sur moi, et je ne peux m’empêcher de ressentir une légère tristesse en voyant le calme de la chambre.
Avant de quitter la pièce, je prends un morceau de papier et écris une note succincte, laissant quelques mots pour Julia :
« Merci pour cette soirée mémorable. Je regrette de partir sans avoir pu te dire au revoir, mais les circonstances m’obligent à partir tôt. J’espère que tu garderas un bon souvenir de notre rencontre. »
Je dépose la note sur la table de nuit, en espérant qu’elle ne m’en tiendra pas rigueur. Puis, je me glisse hors de l’hôtel, emportant avec moi les souvenirs d’une nuit qui, bien que courte, a laissé une empreinte durable.
Cette rencontre avec Julia m’a beaucoup apporté, au point que j’en ai oublié ma véritable identité. La question « Pourquoi avoir fait ça ? » tourne en boucle dans mon esprit. Peut-être était-ce simplement l’envie de vivre quelque chose d’inattendu, hors des jours de congé, et sûrement une sincère attirance.
J’ai côtoyé une personne ambitieuse, fascinante, pleine de surprises et de vie. Peut-être, dans un avenir proche, accomplira-t-elle ses aspirations ? Le futur nous le dira. Je lui souhaite tout le bonheur.
À l’extérieur, l’air frais du matin me réveille complètement. Je marche d’un pas déterminé, conscient que chaque instant passé ici est désormais derrière moi, et que la vie de Luminara finira par me rattraper.
En arrivant à l’hôtel où j’étais censé dormir, le réceptionniste, également membre de Kurokafu, m’interpelle immédiatement :
« Vous avez un message. Une femme et un jeune homme ont laissé des numéros de téléphone et ont insisté pour que vous les appeliez dès que possible. »
Je prends les deux numéros de téléphone et monte dans ma chambre. Une fois mes affaires posées, après avoir fait ma toilette du matin et donné mon signal quotidien de Kurokafu, je décide d’appeler les contacts. La première personne est une Veuve Brune. Sa voix au téléphone est glaciale mais précise :
« Ne quittez pas l’hôtel. Nous devons discuter en personne. »
Le second contact est un Faucheur. Son ton est tout aussi direct :
« Restez à l’hôtel. »
Je descends pour prendre mon petit déjeuner dans la salle de l’hôtel, feuilletant le journal pour passer le temps en attendant leur arrivée.
Quelques minutes plus tard, alors que je savoure mon petit-déjeuner, la Veuve Brune m’aborde. Elle est une femme qui devrait avoir aux alentours de vingt-cinq ans, avec une allure à la fois élégante et intimidante. Ses cheveux, d’un noir profond, sont tirés en arrière en un chignon soigné qui accentue ses traits marqués. Ses yeux, d’un vert sombre, sont perçants et froids, dégageant une autorité naturelle. Elle porte un tailleur noir impeccable, révélant une silhouette élancée et bien entretenue. En s'asseyant en face de moi, ses yeux perçants plantés dans les miens, elle commence :
« Luminara, je sais que vous êtes censé être en congé, mais avez-vous reçu des nouvelles du Saboteur responsable de votre mission à Azplent ? »
« Non, aucune, » réponds-je en restant sur mes gardes. « Pourquoi cette question ? »
« J’avais pourtant demandé aux Saboteurs de vous faire passer le message… Ils veulent me saboter ? » dit-elle en jouant distraitement avec une mèche de ses cheveux, une note d’impatience dans sa voix.
Avant qu’elle ne puisse ajouter quoi que ce soit, un jeune homme d’une vingtaine d’années nous rejoint. De taille moyenne, il a une posture rigide qui trahit une certaine nervosité. Ses cheveux bruns, coupés court, et ses yeux d’un bleu clair reflètent une vigilance constante. Il nous scrute attentivement avant de se rapprocher, serrant nos mains d’un ton neutre mais résolu, à la manière de Kurokafu avec le pouce levé. La Veuve Brune semble agacée par cette intrusion.
« Pas besoin de faire le show, on est dans un hôtel appartenant à Kurokafu, » remarque-t-elle avec un soupir.
« Et alors ? De simples clients peuvent aussi séjourner ici, » rétorque-t-il d’un ton froid.
« Pourquoi faut-il qu’un Faucheur se pointe ? » se lamente la Veuve Brune.
J’interviens en me raclant la gorge :
« Et donc ? Vous pouvez enfin m'expliquer ce qui se passe ? »
La Veuve Brune reprend alors la parole :
« Les Argiope veulent détruire Azplent et m’ont laissé carte blanche pour me préparer. Je suis ici pour recueillir ce que vous savez de vive voix. » Elle ajouta d’un ton plus ferme : « Il est crucial que j’aie toutes les informations possibles. Ma vie est en jeu. Et pourquoi je viens vers vous et pas un autre ? Tout simplement parce que vous avez été le plus haut gradé des infiltrés dans le repaire. »
« Des “infiltrés” ? Je pensais être le seul… » pensé-je.
Je me tourne vers le Faucheur pour comprendre son implication. Il confirme la même chose que la Veuve Brune.
« Pourtant, il me semble avoir laissé un rapport de mission complet au QG. »
La Veuve Brune répond vivement :
« Je l’ai lu en entier, mais ce n’est pas suffisant. Je voulais discuter de tout cela en personne. Je sais que vous êtes en congé, mais comprenez que j’ai besoin que toutes les chances soient de mon côté. Rien ne vaut une conversation en face à face. »
Le Faucheur, jusqu’ici silencieux, prend la parole :
« Parmi les Faucheurs, pendant l’opération de destruction, on m'a spécifiquement chargé d’éliminer les meurtriers des agents CSD00412132, CSD10419543, CSD10341749. »
« Encore une fois, arrête de faire le fayot, Faucheur ! » réplique la Veuve Brune.
« Je n’ai pas interrompu votre conversation. Alors, si vous le permettez… »
« Pardon ? Tu te moques de moi ? »
« Ces trois agents étaient des Caméléons, tués par Azplent. J’ai mentionné les assassins dans mon rapport. »
« Je le sais. Mais j’aurais besoin de plus de détails. Par exemple, pensez-vous que l’un d’eux serait susceptible de quitter l’organisation ? En plus de leur simple description physique, savez-vous quelque chose sur leurs passe-temps, leur situation familiale, leurs habitudes, leurs rêves ? »
Je commence à expliquer :
« Pas aussi détaillé, mais voici ce que je sais… »
Je détaille les informations sur les tueurs, y compris des anecdotes et des détails personnels pour répondre aux questions du Faucheur.
Ce dernier a pour folle mission de traquer les tueurs pour les tuer, faisant ainsi de son acte un avertissement de l’attaque imminente de Kurokafu. Je n’ose imaginer la pression qu’il doit avoir sur les épaules, surtout pour son triste jeune âge. Mais finalement, tous les Faucheurs sont formés pour ça. Donc pour lui, c’est une mission comme une autre.
La Veuve Brune interrompt avec un sourire en coin :
« Tu ne proposes même pas un café à une jolie femme ? »
Je commande un café pour elle, en profitant de ce moment pour continuer notre échange. L’atmosphère se détend légèrement alors que nous reprenons la discussion.
Les heures passent, et alors que la salle commence à se remplir de clients non-Kurokafu, un employé s’approche poliment pour nous demander de libérer l’espace et éviter que nous soyons découverts. La Veuve Brune se lève avec un sourire satisfait, tandis que le Faucheur acquiesce en silence. Heureusement, nous avons terminé notre discussion.
Dehors, la Veuve Brune me pose d’autres questions qui n’ont rien à voir avec Kurokafu :
« Pourquoi avoir choisi une ville aussi éloignée du repaire ? Et surtout pourquoi une ville aussi dynamique ? »
Avant que je n'aie le temps de répondre, le Faucheur intervient d’un ton ferme :
« Il n’est pas obligé de te répondre. Il est en congé, il va où il veut. Ça ne te regarde en rien. »
« Tu veux bien la fermer, le Faucheur ? Vous êtes des personnes ayant perdu toute humanité, qu’est-ce que tu peux comprendre de la curiosité ? »
« Je sais que c’est une tendance qui, dans notre milieu, peut conduire à la mort. »
Ces deux personnes représentent parfaitement le conflit qu’il y a entre Faucheur et Veuve Brune. Ce conflit est là naturellement, il n’y a pas vraiment de cause. Les deux catégories ne peuvent tout simplement pas s’entendre. J’élève la voix pour mettre fin à leur querelle :
« Je voulais passer mes congés dans une ville dynamique pour me sentir revivre, entouré de personnes “normales”. »
« Hmm, je vois. Ça se comprend. Mais tu sais qu’en faisant ça, tu risques de te créer plein de regrets ? Généralement, pour nos congés, on choisit des endroits reculés, paisibles. »
« Oui, je sais. Mais bon. Je me suis simplement dit : “Pourquoi pas”. »
Alors que nous marchons, une voix s’élève en notre direction. Elle m’était tristement familière. Alors je me retourne vers elle :
« Julia ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
Le Faucheur se met immédiatement sur ses gardes, prêt à agir. La Veuve Brune, elle, reste à l’écart, attendant de comprendre qui est cette personne. Je leur fais discrètement signe que tout va bien.
« Tu m’as laissé, comme ça ?... Je me suis confiée à une personne, j’ai partagé une putain d’intimité avec quelqu’un dont je ne connais même pas le nom et qui, en plus, disparaît comme ça ? »
« On peut parler plus loin ? »
Je la prends à part, tandis que le Faucheur et la Veuve Brune s'assoient sur un banc, attendant mon retour. Ils nous observent scrupuleusement, cherchant à épier notre conversation en lisant sur nos lèvres.
« Je suis désolé. Je ne pensais pas te revoir aussi vite, ou même jamais. »
« C’est ta femme, c’est ça ? »
« Pas du tout. Une simple connaissance. »
« Et donc ? Tu comptais vraiment partir comme ça ? »
« Oui. Je ne suis que de passage dans cette ville, je suis en congé. Je rentre ce soir, et je déteste les relations à distance. »
« Et ça, tu n’aurais pas pu me le dire avant ? »
« Je n’en voyais pas l’utilité. »
« J’avais encore plein de choses à te raconter… Et je voulais aussi en savoir plus sur toi… à commencer par ton nom. »
« Je m’appelle Kaito Nakamura. » articulé-je pour m’assurer d’être compris de tous.
« Tu mens. »
Sa réponse directe et froide m'a quelque peu déstabilisé. Comment aurait-elle pu deviner que je mentais ? Impossible. Alors je réitère en sortant ma fausse pièce d’identité :
« Vois par toi-même. »
Elle y jette un coup d'œil rapide et me la rend :
« Je ne te crois pas. »
« Comment te convaincre alors ? » réponds-je en souriant faussement.
« Bref… Quand tu seras de nouveau en congé, tu repasseras ? J’ai vraiment développé quelque chose pour toi. Je ne saurais l’expliquer. Je ne me suis jamais autant confiée à qui que ce soit. »
Je ne sais pas vraiment quoi lui répondre, mis à part l’écouter. Puis elle ajoute, d’un ton plus poignant :
« On se reverra, hein ? »
En la regardant, je ne savais pas ce qu’elle attendait de moi. Que je lui dise un doux mensonge ? Ou une vérité pour la délivrer de moi ? Pourtant, elle est assez perspicace pour savoir que ma personne n’est que mensonge. Qu’attend-elle de moi ? Qu’est-ce qui l’a rendue aussi attachée ? Je ne le saurais jamais. Alors je décide de lui donner un doux mensonge.
« On se reverra. Donne-moi ton numéro. »
Avec un sourire dissimulant une légère tristesse, elle me tendit sa carte professionnelle. Et j’ajoute avec humour :
« Si tu tiens des articles importants et à succès, peut-être que je n’en aurai pas besoin, je te retrouverai sur internet avec quelques clics. »
Elle laisse échapper un doux ricanement, me salue et part en direction de mes collègues. Je la suis. Et juste après les avoir salués, elle leur demande brusquement :
« Comment il s’appelle ? »
Intrigué par la question, le Faucheur regarde la Veuve Brune, qui répond avec évidence et incompréhension :
« Kaito Nakamura. »
Tout en me regardant, elle ajoute :
« Tu ne lui aurais pas menti quand même ? »
Faisant semblant d’être gêné, je réponds :
« Non non ! Pour qui tu me prends ! Je l’aime vraiment, et ce n’est pas du tout mon genre. »
Julia se tourne vers moi, et me lance un sourire doux, sincère et magnifique :
« Tu n’es peut-être pas un menteur finalement. »
Je lui souris en retour, et nos regards se croisent un instant. Il y a une chaleur dans l'air, une tension subtile qui se construit entre nous. Avant que je ne puisse réagir, elle se penche doucement et dépose un baiser léger sur mes lèvres.
Le contact est bref, mais plein de promesses non dites. Elle se recule légèrement, son regard toujours fixé sur moi, avant de se tourner et de nous quitter. Je ne reverrai plus jamais son sourire. Maintenant, c’est véritablement derrière moi. Devrais-je remercier le destin pour cette dernière occasion de lui parler ? Ou le haïr pour m’avoir fait rencontrer une telle personne ?
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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