Contenu du chapitre
Une fois le trajet de retour terminé, je rentrai directement dans ma chambre.
Je refermai la porte derrière moi et posai mon carnet sur le bureau.
La question de mon oncle ne me quittait plus.
Qu’est-ce que Kurokafu peut ne pas voir ?
C’était nettement plus difficile que de chercher ce que Llina pouvait cacher.
Parce qu’un secret, ça se découvre.
Une erreur qu’on ne sait pas encore nommer… beaucoup moins.
L’ordinateur attribué à ma mission reposait en veille devant moi.
Je l’allumai.
L’interface apparut.
Noire.
Remplie de menus.
De codes.
De références dont certaines ressemblaient davantage à des plaques d’immatriculation qu’à des dossiers judiciaires.
Je cliquai sur une première catégorie.
ACCÈS RESTREINT.
Une deuxième.
ACCÈS RESTREINT.
Une troisième.
Rien.
— Super.
J’essayai encore.
Toujours rien.
Au moins, le contrat fonctionnait.
Je finis par utiliser le terminal du bureau pour appeler Yobath.
— Oui, Sena ?
— J’ai deux questions.
— Je vous écoute.
— Premièrement, comment dois-je vous appeler ? « Monsieur le majordome » commence à devenir étrange.
Un bref silence.
— Yobath.
— C’est votre vrai nom ?
— Mon ancien nom d’Argiope. Il me convient encore.
— D’accord. Deuxième question : je ne comprends absolument rien à l’ordinateur.
Cette fois, j’entendis presque son soupir dans le haut-parleur.
Quelques minutes plus tard, l’ascenseur s’ouvrit.
Yobath entra dans ma chambre, s’installa devant l’écran et observa l’interface.
— Votre contrat limite correctement vos accès.
— J’avais remarqué. Tout me refuse.
— Tout ce qui doit vous refuser.
Il ouvrit un menu que je n’avais même pas vu.
Une liste de dossiers apparut.
— Votre interface ne donne pas accès aux archives générales de Kurokafu. Elle affiche uniquement les dossiers clos dont le niveau de confidentialité correspond à votre contrat.
— Donc je peux cliquer partout ici ?
— Partout dans ce qui vous est affiché. Ce n’est pas la même chose.
Je pris une feuille.
— Je note.
— KKU désigne l’unité de jugement de Kurokafu. IN pour les affaires internes. EX pour les affaires extérieures.
Il fit défiler plusieurs références.
— JU : jugement. OB : observation. ME : mesure. Puis vient le numéro de série.
— Et les noms d’agents ?
— Masqués lorsqu’ils ne sont pas nécessaires à votre travail. Même chose pour certaines localisations, méthodes d’infiltration et opérations encore liées à des cibles actives.
Je regardai l’écran.
— Donc même dans un dossier que j’ai le droit de lire, je peux ne pas avoir toutes les informations.
— Exact.
— Comment je suis censée analyser quelque chose s’il manque des morceaux ?
Yobath tourna légèrement la tête vers moi.
— En commençant par ne pas prétendre analyser ce à quoi vous n’avez pas accès.
Je cessai d’écrire.
D’accord.
Ça, Mme Fujimori l’aurait adoré.
« Fubuki, l’absence d’une pièce au dossier n’autorise pas à inventer ce qu’elle contient. »
Elle nous avait répété ça tellement souvent pendant son cours de procédure que j’entendais presque sa voix.
Yobath continua comme si de rien n’était.
— Les dossiers de jugement suivent également une structure commune.
Une nouvelle fenêtre apparut.
Faits établis.
Hypothèses examinées.
Éléments favorables.
Éléments défavorables.
Réponses possibles.
Décision retenue.
Conditions susceptibles de modifier le jugement.
Je relus la dernière ligne.
— Même les conditions qui pourraient changer la décision sont écrites ?
— Lorsqu’elles peuvent être identifiées, oui.
— C’est Llina qui a imposé ça ?
— Sous son règne. Elle considère qu’une conclusion qu’on ne peut pas réexaminer proprement devient rapidement un dogme.
Il se leva.
— Une dernière chose.
— Oui ?
— Ne cherchez pas une faute uniquement parce que votre fonction vous autorise à en signaler une.
Je fronçai les sourcils.
— Je sais.
— Vous commencez à le savoir.
Il se dirigea vers la porte.
— Bonne lecture, mademoiselle Sena.
Puis il sortit.
Je regardai l’écran.
Trois dossiers.
Pas trois occasions de prouver que Llina avait tort.
Trois décisions à démonter morceau par morceau.
Je désactivai les filtres inutiles.
Affaires extérieures.
Dossiers clos.
Jugements et mesures.
Puis je laissai l’interface en choisir trois.
Je restai seule un long moment, l’écran allumé devant moi.
Aucun bruit.
Juste le cliquetis ténu de l’interface.
Je sélectionnai l’onglet EX-JU en surbrillance.
Je sentais que j’entrais dans un territoire différent.
Pas seulement d’un point de vue juridique.
Mentalement.
Éthiquement.
Presque… existentiel.
Bon.
M. Akiyama m’aurait probablement déjà demandé de définir « justice » avant de me laisser continuer.
Je détestais ses cours pour ça.
On venait avec une réponse.
On repartait avec quatre questions.
Je fermai les yeux et sélectionnai une affaire au hasard.
Le premier dossier s’ouvrit.
KKU/EX-JU-2331 — Sara Mishiyomi.
Origine de la demande : TRD.
Objet : élimination.
Cible proposée : Sara Mishiyomi.
Motif déclaré : homicide volontaire de son époux.
Je parcourus les premières lignes.
Deux tirs dans la tête.
Pendant son sommeil.
Arme récupérée plusieurs heures auparavant.
Aucune agression au moment du tir.
M. Takeda m’aurait interrompue immédiatement si j’avais commencé à parler des circonstances avant de qualifier les faits.
« Fubuki. D’abord ce que vous savez. Ensuite ce que vous pensez. »
Très bien.
Je notai :
Homicide matériellement établi.
Préméditation possible.
Légitime défense immédiate difficile à soutenir.
Puis je vis le montant proposé par le client.
Je crus d’abord avoir mal lu.
Cent vingt millions de drymates.
Dont soixante millions versables immédiatement.
Je remontai jusqu’à l’identité du demandeur.
Le frère aîné du mari.
L’offre représentait plusieurs fois le montant normalement estimé par les TRD pour une opération comparable.
Une annotation apparaissait juste en dessous :
« Majoration proposée en échange d’un traitement prioritaire et d’une exécution sans investigation complémentaire. »
Je me redressai.
— Ah ouais.
Le dossier suivant indiquait :
DEMANDE SUSPENDUE PAR LES TRD.
MOTIF : incohérences factuelles et tentative manifeste d’influencer le niveau d’examen par compensation financière.
FONDS NON ENCAISSÉS.
J’eus un petit sourire.
Cent vingt millions de drymates posés sur la table.
Et quelqu’un, chez les TRD, avait répondu :
Attendez.
Quelque chose ne colle pas.
Ça, je devais bien l’admettre, c’était classe.
Je continuai.
Les premières vérifications concernaient Sara elle-même.
Le dossier ne cherchait pas à démontrer son innocence.
Il cherchait d’abord à vérifier si les violences qu’elle décrivait avaient réellement existé avant la mort de son mari.
Quatre fractures de côtes sur trois années différentes.
Une omoplate cassée.
Deux grossesses interrompues après des traumatismes abdominaux.
Trois passages dans des établissements médicaux différents.
Les dossiers officiels mentionnaient des chutes domestiques.
Kurokafu avait récupéré les images d’origine.
Les lésions ne correspondaient pas aux récits enregistrés.
Un médecin avait modifié deux rapports après leur rédaction initiale.
Des versements provenant d’une société appartenant au mari apparaissaient quelques jours plus tard sur un compte lié à ce médecin.
Je descendis encore.
Trois appels à la police locale.
Aucun procès-verbal.
Pourtant, les relevés téléphoniques confirmaient les appels.
Un message vocal sauvegardé sur le cloud de Sara existait encore.
On y entendait une opératrice lui demander son adresse.
Puis plus rien.
Mme Fujimori aurait déjà levé son index.
Je pouvais presque la voir.
« Antérieur aux faits, Fubuki. Toujours vérifier si la preuve existait avant que la personne ait intérêt à la fabriquer. »
Je continuai.
Deux mois avant l’homicide, Sara avait réservé une chambre dans un foyer d’accueil sous un faux nom.
Elle ne s’y était jamais présentée.
Une caméra de gare la montrait le même jour avec une valise.
Quarante-sept minutes plus tard, son mari apparaissait à son tour.
Elle repartait avec lui.
Je fronçai les sourcils.
Comment l’avait-il retrouvée ?
Je cherchai.
Téléphone partagé.
Un ancien compte familial avait conservé l’historique de localisation de l’un de ses appareils.
Elle avait désactivé le service la veille.
Pas correctement.
Son mari avait consulté la dernière position synchronisée.
Bon.
Ça répondait à ça.
Je continuai.
Une seconde tentative de départ avait été préparée trois mois plus tard.
Retrait d’argent liquide.
Recherche d’un avocat depuis l’ordinateur d’une bibliothèque.
Consultation du site d’une association d’aide aux victimes.
Rendez-vous pris.
Jamais honoré.
Pourquoi ?
Un message envoyé la veille par son mari figurait dans les éléments récupérés.
Une photographie de sa sœur quittant son lieu de travail.
Puis une phrase.
« Tu veux vraiment qu’on règle nos problèmes en impliquant les autres ? »
Je me figeai quelques secondes.
Pas une menace explicite.
Mais je voyais très bien le message.
Je descendis encore.
HYPOTHÈSE CONCURRENTE — fabrication a posteriori d’un récit de violences destiné à justifier l’homicide.
Elle avait été examinée.
Puis rejetée.
Photographies antérieures au meurtre.
Données médicales antérieures.
Appels antérieurs.
Réservation du foyer antérieure.
Recherches d’assistance antérieures.
Témoignage d’une voisine recueilli avant que l’affaire ne devienne publique.
Les éléments existaient avant que Sara ait besoin de construire une défense.
Bon.
Objection numéro une : déjà traitée.
Mais une autre me vint.
D’accord.
Elle avait essayé plusieurs fois.
Mais pas tout.
Pourquoi ne pas quitter complètement la région ?
Contacter une autorité nationale ?
Changer entièrement de téléphone ?
Rendre l’affaire publique ?
Demander une ordonnance de protection dans une autre juridiction ?
Je cherchai.
Et trouvai une section.
ALTERNATIVES NON EMPLOYÉES OU NON VÉRIFIABLES.
Je soupirai.
— Bien sûr.
Départ définitif vers une autre région.
Plainte auprès d’autorités extérieures.
Médiatisation volontaire.
Rupture complète avec les proches susceptibles d’être utilisés pour la retrouver.
Assistance juridique prolongée.
Aucune de ces solutions n’avait été menée jusqu’à son terme.
Le dossier précisait pourtant :
« Leur existence interdit de conclure que l’homicide constituait l’unique option matériellement possible. »
Je relus.
Voilà.
Ça, c’était important.
« Elle aurait peut-être pu faire autrement » n’avait pas été effacé juste parce que ça compliquait l’affaire.
La phrase suivante continuait :
« Elle ne permet pas davantage d’établir que ces options constituaient, dans les conditions connues de Sara Mishiyomi, des voies raisonnablement sûres et accessibles au moment des faits. Plusieurs tentatives antérieures avaient déjà entraîné une aggravation documentée des violences ou des menaces envers des tiers. »
Je pris mon stylo.
Donc Kurokafu refusait les deux conclusions faciles.
Pas :
Elle n’avait absolument aucun autre choix.
Mais pas non plus :
Elle pouvait simplement partir.
Je poursuivis jusqu’au jugement.
Et je fus surprise par la première phrase.
« Sara Mishiyomi a volontairement causé la mort de son époux. Les violences qu’elle a subies n’effacent pas ce fait. »
Je relus.
Pas : innocente.
Pas : légitime défense.
Pas : elle n’avait pas le choix.
Le dossier refusait même cette dernière formulation.
« Les éléments disponibles ne permettent pas d’établir qu’aucune autre action n’était matériellement possible. Ils établissent en revanche que plusieurs voies de sortie raisonnablement accessibles ont été tentées puis neutralisées par l’auteur des violences et par des personnes chargées de la protéger. »
Je pris mon stylo.
C’était plus précis.
Et beaucoup plus difficile à contourner.
Kurokafu examinait ensuite ce qu’il devait réellement faire.
Accepter le contrat du frère : rejeté.
Motif : la somme proposée et le lien familial ne transformaient pas une demande de vengeance en nécessité de justice.
Livrer Sara à la famille du défunt : rejeté.
Risque de représailles établi.
La considérer comme totalement irresponsable de l’homicide : rejeté.
Les faits ne le permettaient pas.
L’exécuter au nom de l’homicide : rejeté.
Sa mort n’aurait ni protégé une victime actuelle, ni réparé les défaillances ayant permis les violences, ni réduit un risque qu’une mesure moins grave ne pouvait traiter.
Je m’arrêtai là-dessus.
C’était peut-être le point le plus étrange.
Même si j’arrivais à prouver que Sara aurait pu essayer une sixième manière de fuir…
ça ne répondait toujours pas à la question suivante :
Pourquoi fallait-il la tuer maintenant ?
M. Akiyama aurait été insupportablement heureux.
Je pouvais presque l’entendre :
« Vous confondez encore la responsabilité dans l’acte passé et la fonction de la peine présente, Fubuki. »
Oui, merci, professeur.
Protection temporaire : retenue.
Transmission des preuves concernant le médecin, les policiers impliqués et les circuits financiers à des services extérieurs à la juridiction locale : retenue.
Surveillance du réseau familial jusqu’à disparition du risque de représailles : retenue.
Puis venait la décision finale.
« Kurokafu n’est pas payé pour produire le verdict souhaité par celui qui paie. Une demande peut acheter une enquête, un service ou une intervention lorsqu’elle est recevable. Elle n’achète pas la conclusion. »
Je restai un moment devant la phrase.
Cent vingt millions de drymates.
Refusés.
Pas parce que Sara était devenue innocente.
Parce que la question posée par le client était mauvaise.
Il demandait :
Combien coûte sa mort ?
Kurokafu avait répondu :
Pourquoi devrait-elle mourir ?
Et les éléments fournis ne suffisaient pas à justifier cette réponse-là.
Je notai dans mon carnet :
« Responsabilité établie ≠ réponse automatique. »
Puis :
« L’argent du client n’entre pas dans le calcul du juste. »
Et enfin :
« Objection : Sara disposait-elle encore d’autres possibilités ? Oui, probablement. Suffisamment sûres et réalistes pour annuler l’effet de la contrainte documentée ? Non établi. »
Je relus ma phrase.
Puis ajoutai :
« Important : même si cette objection était démontrée, elle ne suffirait pas à justifier son exécution actuelle. »
Je posai mon stylo.
Bon.
Premier dossier.
Et déjà plusieurs questions que j’avais voulu poser se trouvaient à l’intérieur.
Je lançai le deuxième.
KKU/EX-JU-2024 — Kaito Rensui.
Ancien ingénieur en cybersécurité.
Architecte principal d’un réseau de chantage numérique fondé sur le vol de données privées, de dossiers médicaux, de conversations personnelles et d’images intimes.
Vingt-trois suicides avaient été reliés à des campagnes utilisant son infrastructure.
Je ralentis immédiatement.
Vingt-trois.
Kaito avait quitté le réseau deux ans avant l’ouverture du dossier.
Il vivait seul.
Il n’avait plus de contact apparent avec ses anciens associés.
Il reversait anonymement une partie de ses revenus à plusieurs associations d’aide aux victimes de cyberharcèlement.
Il reconnaissait avoir conçu le système.
Il disait regretter.
Je notai :
Repentir revendiqué.
Retrait ancien.
Absence de récidive connue.
Dons.
À ce stade, je pensais déjà savoir quelle question poser.
Est-ce qu’une personne qui a cessé de nuire doit encore être traitée comme celle qu’elle était ?
M. Akiyama aurait adoré ce dossier.
Il nous aurait probablement fait perdre une heure entière avec une question du genre :
« Si un homme change réellement, est-ce la même personne que vous punissez ? »
Et M. Takeda aurait sûrement répondu :
« Commencez déjà par vérifier s’il a réellement changé avant de refaire toute la philosophie pénale. »
Je n’avais jamais vu les deux hommes se disputer, mais dans ma tête, ils le faisaient souvent.
Je poursuivis.
HYPOTHÈSE A — retrait réel accompagné d’une volonté de réparation.
HYPOTHÈSE B — retrait personnel sans abandon matériel du contrôle exercé sur l’infrastructure.
Les deux avaient été étudiées.
Je me penchai vers l’écran.
Kaito possédait encore deux clés maîtresses permettant de déchiffrer une partie des archives.
Il connaissait l’identité de plusieurs administrateurs actifs.
Il détenait également la structure exacte d’un système de sauvegarde que les cellules restantes utilisaient encore.
Et il n’avait transmis aucune de ces informations.
Pas aux autorités.
Pas aux associations auxquelles il versait de l’argent.
Pas aux victimes.
Lorsque Kurokafu l’avait contacté, il n’avait pas été immédiatement condamné.
Une première proposition lui avait été faite.
Remettre les clés.
Identifier les opérateurs connus.
Participer au démantèlement sous protection.
Ses anciens associés ne connaîtraient ni son lieu ni son identité actuelle.
Il avait refusé.
Motif :
« Je suis sorti de ça. Je ne veux plus y retourner. »
Je restai quelques secondes devant la phrase.
Humainement, je pouvais la comprendre.
J’aurais même probablement défendu l’idée qu’il avait le droit de vouloir reconstruire sa vie.
Puis le dossier continuait.
Une seconde proposition avait supprimé tout contact direct avec le réseau.
Il pouvait transmettre les clés et les connaissances techniques de manière anonyme.
Refus.
Troisième possibilité : dépôt automatique des données, sans interrogatoire ni rencontre prolongée.
Refus.
Je fronçai les sourcils.
D’accord.
À ce stade, « je veux reconstruire ma vie » commençait quand même à avoir un léger problème.
Kurokafu avait ensuite vérifié une autre hypothèse.
Kaito avait-il réellement détruit tout accès restant, comme il l’affirmait ?
Non.
Une connexion utilisant l’une de ses clés avait été enregistrée onze jours avant son premier entretien avec Kurokafu.
Puis une seconde.
L’analyse des appareils saisis démontrait qu’il avait consulté l’état du réseau.
Pas lancé de campagne.
Pas envoyé de menace.
Mais vérifié qu’il existait encore.
Plus grave : il avait tenté de supprimer l’historique correspondant après avoir compris que Kurokafu examinait ses activités.
Je reculai dans ma chaise.
Ça changeait beaucoup de choses.
Le dossier contenait pourtant une ligne que je n’attendais pas :
« Ces éléments ne démontrent pas que Kaito Rensui souhaite reprendre l’exploitation du système. Ils démontrent qu’il conserve volontairement des moyens d’action et qu’il dissimule leur existence. »
Je restai quelques secondes devant.
Mme Fujimori aurait approuvé.
« Ce n’est pas parce qu’une conclusion vous arrange qu’une preuve la démontre. »
Encore cette manie.
Ne pas aller plus loin que les éléments.
Même lorsque la conclusion la plus accusatrice aurait été pratique.
Pendant l’enquête, deux nouvelles campagnes de chantage avaient exploité les anciennes archives.
Une victime avait tenté de se suicider.
Kaito n’avait pas déclenché ces campagnes.
Le dossier le précisait immédiatement.
Mais les informations qu’il refusait toujours de fournir auraient permis d’identifier deux des opérateurs responsables.
Je descendis jusqu’aux réponses envisagées.
Exécution immédiate : rejetée.
Je m’arrêtai.
— Pardon ?
Vingt-trois suicides.
Un système construit par lui.
Des clés encore conservées.
Des mensonges.
Et la première réponse était :
Pas d’exécution immédiate.
Je poursuivis.
Motif : sa mort supprimerait également l’une des sources techniques les plus utiles au démantèlement complet de l’infrastructure. Le danger restant pouvait être réduit sans l’éliminer immédiatement.
Libération sans contrainte après saisie du matériel : rejetée.
Il avait déjà dissimulé des accès et menti sur leur existence.
Détention permanente : rejetée comme première réponse, parce qu’elle n’apportait aucune réparation supplémentaire tant qu’une coopération contrôlée restait possible.
Coopération contrainte sous surveillance : retenue.
Confiscation des bénéfices encore traçables : retenue.
Interdiction d’accès autonome aux infrastructures numériques sensibles : retenue.
Réévaluation périodique : retenue.
Je relus.
Kaito n’avait pas été exécuté.
J’aurais aimé voir la tête de M. Takeda devant ça.
Vingt-trois morts, et pourtant la réponse la plus grave avait été rejetée parce qu’elle produisait moins que celle d’en dessous.
Il nous aurait sûrement interdit pendant vingt minutes d’utiliser le mot « clémence ».
Et il aurait eu raison.
Kaito n’était pas libre.
Pas pardonné.
Pas déclaré transformé.
Mais vivant.
Parce qu’à cet instant précis, sa vie était plus utile à la réduction du dommage que sa mort.
Le dossier se poursuivait sur quatorze mois.
Sous supervision, Kaito avait livré les deux clés maîtresses.
Identifié neuf opérateurs.
Décrit trois systèmes de sauvegarde.
Permis de retrouver plusieurs centaines de dossiers volés avant leur diffusion.
Une partie de ses avoirs avait été redistribuée aux victimes identifiées.
À chaque étape, son niveau de surveillance avait été réévalué.
Pas selon son discours.
Selon ses actes.
La conclusion de Llina apparaissait à la fin :
« Le remords déclaré n’annule aucune responsabilité. Il ne constitue pas non plus une donnée inutile. Il devient pertinent lorsqu’il produit des comportements vérifiables. »
Puis :
« La mort de Kaito Rensui aurait satisfait une logique punitive immédiate. Elle aurait également supprimé une capacité de réparation dont les victimes pouvaient encore bénéficier. Une réponse plus grave n’est pas rendue juste par la gravité du passé lorsqu’une réponse moins grave réduit mieux le dommage présent. »
Je fixai l’écran.
Si le but avait été de compter les morts et d’équilibrer la balance, Kaito aurait dû être exécuté vingt-trois fois.
Mais ce n’était manifestement pas comme ça que Llina posait la question.
Elle séparait :
Ce qu’il avait fait.
Ce qu’il représentait encore.
Ce qu’il pouvait réparer.
Et ce qu’il fallait empêcher.
Je notai quatre mots :
Passé.
Danger.
Réparation.
Réponse.
Puis une question :
« Si Kaito avait refusé toute coopération même sous contrainte, à partir de quel point la réponse aurait-elle changé ? »
Je regardai plus bas.
Une section existait déjà.
CONDITIONS DE RÉÉVALUATION.
Je fermai les yeux une seconde.
— Évidemment.
Bien sûr qu’il y avait une section.
À ce rythme-là, le prochain dossier allait finir par me demander si j’avais pensé à boire suffisamment d’eau.
Je commençais à prendre personnellement l’existence de ces rubriques.
J’ouvris la section.
Refus durable de toute coopération.
Tentative de restauration des accès.
Contact volontaire avec les cellules restantes.
Risque létal direct pour une victime identifiée.
Capacité démontrée à réactiver l’infrastructure malgré les restrictions.
Chaque condition produisait un nouveau niveau de réponse.
Et aucune ne disait simplement :
« Il nous agace suffisamment, donc on le tue. »
Je griffonnai dans la marge :
« Très bien. Vous aviez pensé à ça aussi. »
Puis je lançai le troisième dossier.
KKU/EX-ME-1821 — « Le Jardinier ».
Pas JU.
ME.
Mesure.
Le sujet avait été instituteur, puis directeur adjoint d’un établissement privé.
Aucune condamnation pénale.
Aucune agression physique documentée.
Aucun détournement financier.
Aucune plainte ayant donné lieu à des poursuites.
Pendant quelques secondes, je me demandai ce que Kurokafu pouvait bien lui reprocher.
Puis j’ouvris les témoignages.
Dix-neuf anciens élèves.
Recueillis sur une période de six années.
Le même schéma revenait.
Les élèves les plus vulnérables étaient progressivement isolés de leurs camarades critiques.
Les confidences personnelles devenaient ensuite des outils de pression.
L’obéissance était récompensée : recommandations, responsabilités, proximité avec certains adultes, avantages scolaires.
La contradiction produisait l’inverse.
Retrait des recommandations.
Humiliations présentées comme des « exercices de maturité ».
Convocations répétées des parents.
Inscription d’observations comportementales difficiles à contester parce qu’elles restaient volontairement vagues.
« Oppositionnel. »
« Instable. »
« Influence négative sur le groupe. »
Pris séparément, presque aucun de ces actes ne suffisait.
Ensemble, ils formaient un mécanisme.
Je pensai immédiatement à une objection.
Dix-neuf anciens élèves peuvent s’influencer entre eux.
Je cherchai.
HYPOTHÈSE CONCURRENTE — contamination réciproque des témoignages.
Déjà étudiée.
Je serrai légèrement les dents.
— Mais laissez-moi travailler…
Sept témoignages avaient été recueillis avant la création du premier groupe d’anciens élèves.
Quatre provenaient de personnes n’ayant jamais repris contact avec leurs camarades.
Deux carnets personnels rédigés pendant la scolarité décrivaient les mêmes méthodes plusieurs années avant l’enquête.
Des messages internes entre membres du personnel confirmaient également certaines pratiques.
Une directrice adjointe avait notamment écrit :
« Il obtient des résultats, mais les enfants apprennent à lui obéir avant d’apprendre à réfléchir. »
Je continuai.
Six anciens élèves avaient suivi une thérapie pour des difficultés liées à l’autorité, à la culpabilité et à l’affirmation de limites.
Un autre s’était suicidé.
Je m’arrêtai.
Voilà.
Ça, c’était énorme.
Je cherchai la conclusion.
Et trouvai exactement le contraire de ce que j’attendais.
« Le suicide constitue un événement grave. Les éléments disponibles ne permettent pas d’établir un lien causal suffisant entre les pratiques du sujet et la mort. Cet événement ne sera donc pas utilisé pour augmenter la responsabilité retenue. »
Je relus trois fois.
Mme Fujimori aurait souri.
Enfin, non.
Mme Fujimori ne souriait presque jamais.
Mais intérieurement, peut-être.
Je pouvais l’entendre :
« Un fait ne devient pas probant parce qu’il produit une réaction forte chez celui qui le lit. »
Kurokafu venait volontairement de retirer de son propre raisonnement l’élément le plus émotionnellement accablant.
Parce qu’il ne pouvait pas le démontrer.
Je me laissai retomber contre le dossier de ma chaise.
Ça devenait franchement agaçant.
Je poursuivis.
Le problème retenu ne concernait pas une culpabilité secrète à inventer en dehors de la loi.
Kurokafu avait établi l’existence d’un mécanisme de domination durable, rendu possible par une institution qui valorisait les résultats scolaires du sujet et neutralisait les plaintes.
Restait la question :
Que faire ?
Élimination : rejetée.
Aucune menace létale ni impossibilité de neutraliser le mécanisme autrement.
Violence physique ou intimidation : rejetées.
Disproportionnées et inutiles.
Publication publique immédiate de l’intégralité des témoignages : rejetée.
Risque de révéler l’identité d’anciens élèves sans leur consentement.
Intervention limitée sur la structure : retenue.
Kurokafu avait sécurisé les archives que certains responsables s’apprêtaient à détruire.
Les éléments vérifiables avaient été transmis à des membres indépendants du conseil d’administration et aux organismes compétents.
Les témoignages dont les auteurs autorisaient l’usage avaient été joints.
Les autres avaient été anonymisés.
Le Jardinier avait perdu toute fonction lui donnant autorité sur des mineurs.
Deux responsables ayant falsifié des signalements avaient également été écartés.
Puis…
rien.
Aucune vengeance supplémentaire.
Aucune disparition.
Aucune « leçon ».
La dernière phrase était sèche :
« L’objectif était de faire cesser un mécanisme établi. Cet objectif étant atteint par une mesure inférieure, aucune intervention supplémentaire n’est justifiée. »
Je restai un moment devant l’écran.
Ça aussi, je pouvais essayer de l’attaquer.
Pourquoi Kurokafu ?
Pourquoi une organisation clandestine aurait-elle le droit d’intervenir là où la justice officielle n’avait rien condamné ?
M. Akiyama aurait sauté sur cette question.
Et, pour une fois, aucune rubrique du dossier ne pouvait vraiment la résoudre.
Parce qu’elle ne concernait plus le Jardinier.
Elle concernait la légitimité de Kurokafu lui-même.
Qui leur avait donné ce droit ?
Personne.
Est-ce que produire une décision cohérente suffisait pour s’accorder le pouvoir de l’appliquer ?
Probablement pas.
Mais aucun dossier individuel ne pouvait répondre à ça à lui seul.
Je notai :
« Dommage non qualifié juridiquement ≠ dommage inexistant. »
Puis :
« Dommage établi ≠ permission de répondre sans limite. »
Et enfin :
« Le suicide n’a pas été retenu faute de causalité démontrée. Important. »
Je restai quelques secondes, le stylo en suspension.
Puis j’ajoutai :
« Question distincte : légitimité de Kurokafu à intervenir. À reprendre plus tard. »
Ça, au moins, le dossier ne pouvait pas me le voler.
Je reculai enfin de l’écran.
Trois dossiers.
Sara Mishiyomi.
Kaito Rensui.
Le Jardinier.
Une femme qui avait volontairement tué et que Kurokafu avait protégée.
Un homme dont le système avait contribué à vingt-trois morts et que Kurokafu avait décidé de garder vivant.
Un enseignant qui n’avait jamais été condamné pour un crime et contre lequel Kurokafu était pourtant intervenu.
Présentés comme ça, les trois verdicts semblaient presque incompatibles.
Mais ils ne répondaient pas à la même question.
Sara n’avait pas été déclarée innocente.
Kaito n’avait pas été pardonné.
Le Jardinier n’avait pas été transformé en criminel imaginaire.
Chaque dossier séparait les choses.
Les faits.
La responsabilité.
Le danger actuel.
Les conséquences encore actives.
Ce qui pouvait être réparé.
Les réponses possibles.
Et surtout :
jusqu’où il était réellement nécessaire d’aller.
Je regardai mes notes.
Ce qui m’agaçait le plus, c’était que j’avais posé des questions.
De bonnes questions, je crois.
Et presque toutes avaient déjà été posées avant moi.
Sara avait-elle inventé les violences après le meurtre ?
Vérifié.
Avait-elle réellement tenté de partir ?
Vérifié.
Existait-il encore d’autres options ?
Oui.
Le dossier refusait précisément de prétendre le contraire.
Kaito avait-il réellement abandonné son réseau ?
Vérifié.
Pourquoi ne pas l’exécuter malgré vingt-trois morts ?
Une section entière.
Le suicide du Jardinier pouvait-il lui être attribué ?
Vérifié.
Réponse : non démontré.
Pourquoi ne pas choisir une mesure moins grave ?
À chaque fois, il y avait quelque chose.
Même lorsque le dossier ne savait pas, il disait qu’il ne savait pas.
C’était peut-être ça qui me frappait le plus.
Je m’étais imaginé qu’une organisation aussi sûre d’elle cacherait ses incertitudes.
Kurokafu les classait.
Je repris la première feuille.
Je n’avais toujours pas la réponse à la question de mon oncle.
Qu’est-ce que Kurokafu peut ne pas voir ?
Mais je comprenais mieux pourquoi la réponse allait être difficile à trouver.
Si Llina faisait une erreur grossière, quelqu’un l’aurait probablement déjà vue.
Le problème intéressant serait ailleurs.
Dans une prémisse que tout le monde accepte.
Dans une catégorie mal définie.
Dans une information absente.
Dans une question que personne n’avait pensé à poser.
Et surtout…
dans le risque de croire qu’une question n’avait jamais été posée simplement parce que je venais de la découvrir.
Je regardai l’écran.
J’avais prévu trois dossiers.
J’en ouvris un quatrième.
Puis un cinquième.
FIN DE CHAPITRE
Seuil franchi
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