Contenu du chapitre
Au sixième, je m’étais déjà juré d’arrêter.
Au septième, j’avais oublié cette promesse.
Je ne sais pas combien de temps j’avais passé devant les dossiers lorsque quelqu’un frappa à ma porte.
Je regardai l’heure.
Beaucoup trop longtemps.
Lorsque j’ouvris, Yobath se tenait devant moi avec un plateau.
— Bonsoir, mademoiselle Sena.
— Bonsoir.
Il entra juste assez pour déposer le repas sur mon bureau.
Son regard passa sur l’écran, puis sur mes feuilles.
— Combien ?
— Sept.
— Vous aviez prévu d’en lire trois.
— Je sais.
— Et qu’avez-vous trouvé ?
Je m’assis.
— Surtout que des gens avaient déjà posé mes questions avant moi.
Il resta silencieux.
— Je pensais que j’allais tomber sur des trucs du genre : « Ah ! Là, vous n’avez pas envisagé ça. »
Je désignai l’écran.
— Et puis j’ouvre le dossier et il y a littéralement une section intitulée « hypothèse concurrente ».
Yobath eut un léger sourire.
— Décevant ?
— Un peu.
Je pris une bouchée avant de poursuivre.
— Je commence à prendre personnellement le fait que les dossiers me répondent avant même que je parle.
— Ils ont été conçus pour ça.
— Je sais. C’est encore pire.
Il attendit.
— Mais il y a quelque chose que je trouve intéressant.
— Quoi donc ?
— Quand ils ne savent pas, ils l’écrivent.
Je reposai ma fourchette.
— Le Jardinier. Un ancien élève s’est suicidé. Ça aurait été très facile de lui coller ça sur le dos. Le dossier refuse. Pas assez de preuves.
Je secouai légèrement la tête.
— Mme Fujimori dirait sûrement que c’est le minimum attendu d’une enquête sérieuse. Mais…
— Mais ?
— J’avais imaginé Kurokafu autrement.
Je regardai les feuilles étalées devant moi.
— Je pensais que ce genre d’organisation chercherait plutôt à rendre ses décisions impossibles à contester en cachant ce qui l’arrange.
Je tapotai la feuille du bout du doigt.
— Là, ils font presque l’inverse. Ils rendent leurs propres conclusions moins spectaculaires quand les preuves ne suffisent pas.
— Ce n’est pas rendre un dossier moins spectaculaire.
— Je sais.
Je souris légèrement.
— Le rendre plus exact.
— Voilà.
Je pris une autre bouchée.
— Je crois que je commence à comprendre pourquoi Llina m’a dit que je pouvais ne rien trouver.
— Et cela vous pose problème ?
— Non.
Je réfléchis.
— Enfin si. C’est frustrant.
Je désignai l’écran.
— Mais si je trouve une faille parce que j’avais besoin d’en trouver une, ce n’est pas une faille. C’est juste moi qui force.
Yobath acquiesça.
— Vous progressez.
— Je prends ça comme un compliment.
— Vous pouvez.
Je regardai mes notes.
— Je crois aussi que je comprends mieux ce que je suis censée faire.
— Dites-moi.
— Challenger.
Il attendit la suite.
— Pas arriver en criant que j’ai raison.
Je posai ma fourchette.
— Demander : comment vous savez ça ? Pourquoi cette hypothèse ? Pourquoi pas cette autre réponse ? Qu’est-ce qui aurait changé le verdict ?
Je regardai l’écran.
— Et si la réponse est déjà là… tant mieux. Ça veut dire que ma question était pertinente, pas que je devais absolument obtenir un autre résultat.
Yobath resta silencieux quelques secondes.
— C’est une bonne manière de formuler votre fonction.
— Je vais l’écrire avant que vous me la voliez aussi.
Je griffonnai rapidement dans mon carnet.
Yobath attendit.
Puis je levai les yeux vers lui.
— D’ailleurs, elle est où ?
— Llina ?
— Non, la deuxième dirigeante froide de Kurokafu qui habite ici.
Il ne répondit pas à la remarque.
— Elle ne reviendra probablement pas avant plusieurs jours.
— Sérieusement ?
— L’Argiope numéro sept vient de terminer une mission longue. Llina l’a rejointe.
Je posai ma fourchette.
— Miru ?
— Vous connaissez déjà son nom ?
— Mon oncle l’a mentionnée.
Je plissai légèrement les yeux.
— Très peu.
Une pause.
— Ce qui, chez lui, veut dire : sujet sensible.
Yobath resta debout quelques secondes.
Puis :
— Vous cherchez ce que Kurokafu peut ne pas voir.
— Oui.
— Alors il existe peut-être un dossier plus utile que les autres.
Je me redressai.
— Une erreur de Llina ?
— Une conclusion qu’elle a elle-même corrigée.
Cette fois, je cessai complètement de manger.
— Là, tu as mon attention.
— L’actuelle Argiope numéro sept s’appelait autrefois Naru.
— Et ?
— Et Llina avait formulé à son sujet une hypothèse qu’elle considérait suffisamment solide pour construire une expérience autour d’elle.
Il marqua une pause.
— Cette hypothèse était fausse.
Je fixai Yobath.
— Complètement ?
— Suffisamment pour qu’elle modifie sa conclusion.
Je me levai presque.
— Je peux lire ça ?
— Pas encore.
Je retombai sur ma chaise.
— Évidemment.
— Les dossiers de Naru ne figurent pas dans votre accès actuel. Je peux demander leur transmission pour votre expérience.
— À qui ?
— À l’Argiope et au Phoneutria chargés de contrôler votre fonction. Certaines parties devront également être expurgées.
— Donc demain ?
— Si l’autorisation est accordée.
— Pourquoi me dire tout ça maintenant alors ?
— Parce que vous veniez de conclure que les dossiers de Kurokafu anticipaient souvent vos objections.
Il se dirigea vers la porte.
Puis s’arrêta.
— Il est utile que vous sachiez également que Kurokafu conserve les cas dans lesquels l’objection était meilleure que sa conclusion.
Je restai silencieuse.
Cette phrase-là me suivit longtemps après son départ.
Une organisation qui conservait les preuves de ses réussites, d’accord.
Tout le monde faisait ça.
Une organisation qui conservait aussi les dossiers où son propre dirigeant avait eu tort…
C’était déjà plus intéressant.
J’eus immédiatement envie de demander à M. Akiyama ce qu’il en penserait.
Puis je me rappelai que :
« Bonjour monsieur, pendant mes vacances j’étudie les archives judiciaires d’une organisation clandestine capable de faire disparaître des gens »
risquait de compliquer légèrement ma rentrée universitaire.
Dommage.
Il aurait adoré.
Je terminai mon repas.
Pour une fois, je ne retournai pas immédiatement aux archives.
Je pris une douche.
Puis je me couchai.
Le lendemain matin, j’ouvris les yeux à 7 h 13.
Je regardai l’heure.
— Sérieusement…
Je sortis de ma chambre encore à moitié endormie.
Et manquai immédiatement de trébucher sur quelque chose.
Je me rattrapai contre le mur.
Puis baissai les yeux.
Quatre chemises noires reposaient devant ma porte.
Parfaitement alignées.
Une bande blanche scellait chacune d’elles.
AUTORISATION TEMPORAIRE — EXPÉRIENCE QUESTIONNEUSE.
Je m’accroupis.
Même nom sur les quatre couvertures.
Naru.
Séquence I.
Séquence II.
Séquence III.
Séquence IV.
Je n’avais même pas encore pris mon petit-déjeuner.
Très bien.
Apparemment, ma journée était déjà décidée.
FIN DE CHAPITRE
Seuil franchi
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