Contenu du chapitre
À l’aube, avant de reprendre la route, la septième Argiope insista pour un thé.
Je pris place.
Sans préambule, elle demanda :
— Aurai-je l’occasion de la rencontrer, cette questionneuse ?
Ses gestes au service du thé étaient d’une précision mécanique, témoignant d’une rigueur qu’elle avait depuis longtemps faite sienne. Chaque mouvement était calculé, sans un souffle superflu.
Je laissai mes doigts effleurer la porcelaine.
— Oui. Elle sera, la majorité du temps, au QG principal. Elle n’en sortira pas sans autorisation pendant la durée de son expérience.
Un silence s’installa.
Miru observa ma posture quelques secondes.
— Que cherches-tu vraiment à savoir ?
— L’objet de ta nouvelle expérience.
Ce n’était pas une simple curiosité.
— Comme je l’ai été, je trouve cela légitime, non ?
Je posai ma tasse.
— Ce n’est pas elle l’expérience. C’est moi. Et c’est elle qui doit me mettre à l’épreuve.
Elle hocha légèrement la tête.
— Tu t’attends donc à ce qu’elle éprouve ta justice. Mais qu’as-tu mis entre ses mains jusqu’ici ?
— Un contrat et un ordinateur au niveau d’accès des TRD.
Son regard ne lâcha pas le mien.
— Je parle d’une réflexion plus précise. Si l’on voulait réellement éprouver Kurokafu, ce serait insuffisant.
— Pour l’instant.
Elle inclina légèrement la tête.
— Tu comptes donc lui ouvrir davantage d’accès.
— Lorsqu’ils auront une utilité. Lui transmettre aujourd’hui des informations qu’elle ne sait pas encore contextualiser ne produirait pas une meilleure analyse. Seulement davantage d’informations.
— Tu veux qu’elle apprenne d’abord à formuler les bonnes questions.
— Oui.
Miru prit sa tasse, mais ne but pas.
— Alors pourquoi elle ?
Je relevai les yeux.
— Précise.
— Une étudiante en droit de vingt ans. Si tu veux éprouver tes décisions, pourquoi ne pas avoir choisi un juriste confirmé ? Un magistrat. Un avocat. Un professeur. Quelqu’un qui possède déjà les outils qu’elle est encore en train d’apprendre.
— Si je voulais uniquement une expertise juridique, je consulterais un juriste.
— Ce n’est donc pas ce que tu cherches.
— Pas seulement.
Je repris ma tasse.
— Un professionnel expérimenté m’apporterait davantage de connaissances juridiques. Ce serait utile pour une question exigeant cette compétence. Mais ce n’est pas suffisant pour ce que je cherche ici.
— Et qu’est-ce que Sena possède qu’il n’aurait pas ?
— Un regard extérieur qui n’est encore enfermé ni dans les habitudes de Kurokafu ni dans celles d’une pratique professionnelle.
Miru resta silencieuse.
— Nos agents peuvent contester un ordre, une procédure ou une décision lorsqu’ils disposent d’un motif valable. Nos spécialistes peuvent attaquer un problème depuis leur domaine de compétence. Sena peut également questionner ce que nous avons cessé de remarquer simplement parce que nous vivons dedans.
— Parce qu’elle ne sait pas encore ce qu’elle est censée considérer comme évident.
— Entre autres.
— Et lorsqu’elle atteindra une question qui dépasse ses compétences ?
— Elle n’a pas à y répondre seule.
Miru releva légèrement le menton.
— Son rôle n’est donc pas d’avoir toutes les réponses.
— Non. Il est aussi de reconnaître qu’une réponse manque et d’identifier la compétence nécessaire pour l’obtenir.
Un léger sourire apparut.
— Là, je comprends davantage ton choix.
— Ce n’est pas un choix définitif. C’est une expérience d’un mois.
— Évidemment.
Elle fit tourner sa tasse entre ses doigts.
— Donc tu ne lui caches pas les pistes.
— Je les lui donne lorsqu’elle possède les éléments nécessaires pour les exploiter correctement.
— À quoi bon remettre une clé à quelqu’un qui ne sait pas encore quelle porte elle ouvre.
— Exactement.
— Et jusqu’ici ?
— J’entends de bons retours. Certains de ses comportements paraissent superficiels lorsqu’ils sont observés séparément. Je ne les jugerai pas séparément.
— Tu attends de voir ce qu’elle en fait.
— Oui.
— J’attends de voir aussi.
Le silence s’allongea.
Je bus une gorgée.
— Le majordome rapporte qu’elle a fouillé mon bureau de fond en comble ainsi que ma chambre personnelle, et interrogé plusieurs Argiope sur des dossiers auxquels elle avait accès.
Miru se redressa légèrement.
— Elle n’a pas froid aux yeux… Je me rappelle qu’à mes débuts ici, je n’aurais pas osé croiser le regard d’un Phoneutria.
Elle souffla.
— Dommage que je n’étais pas là. J’aurais aimé répondre à ses questions.
— Tu compares une enfant de huit ans dépendante de l’organisation qui venait de la recueillir à une étudiante en droit de vingt ans disposant d’un contrat, de droits définis et de permissions explicites.
Miru eut un léger sourire.
— Vu comme ça, la comparaison était mauvaise.
— Elle l’était.
— Sena. C’est bien ça ?
— Oui.
— La fameuse nièce de l’Argiope numéro deux. Elle sera la prochaine, alors.
— D’après ses dires, oui.
Miru termina son thé et se pencha légèrement vers moi.
— Moi, je suis le fruit imprévisible d’une expérience que tu as menée, maintenant moquée comme étant l’Argiope de l’Amour.
— Tu es devenue Argiope sans mon intervention. Et ce surnom est la conséquence de ton attachement.
Elle croisa les bras.
— Mais c’est grâce à toi, Llina. Tu as offert à l’enfant que j’étais un endroit cohérent. Une logique.
— Et tu as choisi ce que tu en faisais.
Elle sourit.
— Tu es presque attachante quand tu es comme ça.
Je la regardai sans répondre.
— J’ai dit presque.
Je terminai mon thé et reposai la tasse.
— Tu la verras à ton retour.
— J’attends ce moment. Une femme, ça change.
Nous reprîmes la route.
Le trajet jusqu’au QG restant long, le Misumena Vatia affilié à l’Argiope numéro sept fut chargé de me ramener. Il décida de rejoindre d’abord un héliport, pour gagner du temps et réduire l’exposition du trajet.
Je n’émis aucune objection.
Rentrer était l’objectif.
Après plusieurs minutes de silence, il parla.
— L’Argiope de l’Amour parle peu en votre présence, Kurokafu.
— Vous trouvez ? Je dirais plutôt qu’elle parle davantage qu’avant.
— Ah… Parce qu’avec ses agents…
— Je sais. Elle parle énormément. Je connais ses méthodes et je lis les rapports.
Il sourit.
Un sourire qui semblait commun à plusieurs agents de son cercle. Ils paraissaient généralement plus détendus entre eux que la moyenne des unités que j’observais.
— Cela fait presque un an que vous ne vous étiez pas vues. Peut-être est-ce la raison de mon impression.
— Peut-être.
Il garda les yeux sur la route.
— Elle m’a confié qu’elle vous aime et vous considère comme sa grande sœur. Que répondez-vous à cela ?
— Qu’elle est libre de nommer ainsi ce qu’elle éprouve. Cela ne modifie ni sa fonction, ni la mienne, ni la manière dont je la juge.
Il se figea une seconde, puis laissa échapper un rire discret.
— Décidément… Je lui dois un plateau.
Je tournai légèrement la tête vers lui. Il aperçut mon regard dans le rétroviseur.
— La septième Argiope m’a demandé de vous transmettre exactement cette phrase. Elle avait parié sur votre réponse.
— Et ?
— Pas au mot près. Mais suffisamment pour gagner. Elle avait écrit : « Elle dira que ce que je ressens m’appartient et que cela ne changera rien à nos fonctions. »
Je reportai mon regard sur la route.
— Elle disposait de données suffisantes.
Il sourit davantage.
— Vous pourriez simplement reconnaître qu’elle vous connaît bien.
— Ce serait la même conclusion formulée autrement.
— Je lui transmettrai.
— Je suppose que c’était également prévu.
Il ne répondit pas.
Je laissai passer quelques secondes.
— C’est donc à ce genre de jeu que se prêtent l’Argiope numéro sept et ses agents ? Je prends note.
Il se redressa aussitôt.
— Ce n’est pas du tout ce que vous croyez. Comme vous le verrez dans le compte rendu de cette longue et périlleuse mission, nous sommes extrêmement efficaces.
— Je n’en doute pas.
Le silence revint jusqu’à l’héliport.
L’hélicoptère fendit ensuite le ciel en direction des environs du QG. À l’atterrissage, un van de Kurokafu nous attendait pour rejoindre le repaire.
Quelques heures plus tard, le silence familier de mon bureau m’accueillit.
Je déposai mon manteau, m’assis derrière mon bureau et ramenai vers moi les dossiers accumulés pendant mon absence.
Le travail attendait.
Il aurait été seul avec moi si la questionneuse n’avait pas été présente.
— Un pyjama bleu pastel… tu en as combien, au juste ?
— Beaucoup ! Grâce au majordome.
Je la regardai.
Sena portait effectivement un nouveau pyjama.
— J’ai énormément de questions, mademoiselle Delys.
— Tu attendras. J’ai des priorités dans l’immédiat. Quand j’aurai terminé, tu auras mon attention.
Elle soupira.
Je repris mon premier dossier.
Pendant mes heures de fonction, le Phoneutria numéro un entra sans frapper.
— Kurokafu.
Je relevai les yeux, mon stylo suspendu au-dessus de la page.
— Bon retour. Que me vaut votre visite ?
Il s’assit sur le canapé, les coudes appuyés sur ses genoux.
— Je viens réclamer des réponses. Pourquoi l’affaire du survivant religieux n’avance pas ? Trois semaines que nous avons confirmé son identité. Trois semaines qu’un Caméléon l’observe. Qu’attendez-vous ?
Je déposai mon stylo et refermai le dossier devant moi.
— La fin de la période d’observation que j’ai demandée.
Un sourire lui échappa.
— Elle s’est terminée hier. Le rapport final est arrivé pendant votre absence.
— Je lirai donc le rapport final ce soir.
— Vous avez déjà lu les intermédiaires ?
— Tous.
Il se redressa légèrement.
— Alors vous savez déjà que quelque chose ne correspond pas au dossier historique.
— Je sais que son comportement observable actuel ne correspond pas entièrement au comportement documenté à l’époque. Je ne sais pas encore pourquoi.
— Vous attendez quoi de plus ?
— De distinguer un changement réel, une adaptation de comportement et une observation insuffisante avant de rendre une décision potentiellement irréversible.
Il me fixa quelques secondes.
— Je pensais que c’était la même prudence que pour Iori Masane.
— Non. Iori a révélé une lacune dans une procédure. Ici, la procédure existe. Ce sont les données sur l’individu que je considère encore insuffisantes.
Il hocha lentement la tête.
— Le Caméléon conclut à un changement réel. Rien à voir avec ce qu’il était du temps de votre père.
— Une conclusion n’ajoute rien sans les éléments qui la soutiennent.
— Je savais que vous diriez ça.
— Alors vous savez également ce que je vais faire.
— Lire le rapport.
— Puis, si les éléments justifient une vérification directe, aller sur place demain.
Il fronça les sourcils.
— Vous déplacer en personne ? Si chaque affaire nécessitait votre présence…
— Ce n’est pas le cas.
Je posai les mains à plat sur le bureau.
— Les données actuelles contredisent suffisamment le dossier historique pour que l’observation indirecte puisse devenir insuffisante. La décision qui suivra peut être irréversible. Si le rapport final confirme cette contradiction, une vérification directe sera proportionnée à l’enjeu.
Il me regarda encore une seconde.
— Et le fait qu’il provienne de l’ancienne ère ?
— Augmente mon intérêt pour le dossier. Il ne suffit pas à justifier le déplacement.
Il acquiesça.
— Allez en hélicoptère. C’est loin, et l’assemblée est après-demain.
— C’est noté.
Il recula vers la porte, mais s’arrêta avant de sortir.
— Kurokafu en personne, dans une église… Que Dieu vous juge personnellement.
Je suivis son départ du regard jusqu’à ce que la porte se referme.
FIN DE CHAPITRE
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