À l'aube, avant de reprendre la route, le septième Argiope insista pour un thé.
Je pris place. Sans préambule, elle demanda :
— Aurai-je l’occasion de la rencontrer, cette questionneuse ?
Ses gestes au service du thé étaient d’une précision mécanique, mimant la rigueur que je lui avais insufflée. Chaque mouvement calculé, sans un souffle superflu. Je l’observai, les doigts effleurant la porcelaine froide.
— Oui. Elle reste au QG principal. Elle n’en sortira pas.
Un silence s’installa, dense et mesuré. Elle scrutait ma posture, en quête d’une fissure inexistante.
— Que cherches-tu vraiment à savoir ?
— L’objet de ta nouvelle expérience.
Ses yeux ne disaient rien d’une simple curiosité. C’était une demande lourde d’héritage et d’attente.
Sa voix, calme, presque distante, portait pourtant une pointe d’une ironie légère, comme si elle mesurait elle-même les paradoxes de sa curiosité.
— Comme je l’ai été, je trouve cela légitime, non ?
Je posai ma tasse sans hésiter.
— Ce n’est pas elle l’expérience. C’est moi. Et c’est elle qui doit me mettre à l’épreuve.
Un léger hochement de tête. Un demi-sourire, plus proche de la compréhension que de la tendresse.
— Tu t’attends à ce qu’elle éprouve ta justice. Mais qu’as-tu mis entre ses mains jusqu’ici ?
— Un contrat et un ordinateur au niveau des TRD.
Son regard ne lâchait pas le mien.
— Je parle d’une réflexion plus précise. Si l’on voulait vraiment tester la justice de Kurokafu, ce serait insuffisant.
Je répondis, sans concession.
— Elle n’est pas formatée. Elle dispose d’une liberté que d’autres n’ont plus : celle de questionner les ordres, de les éprouver. Et c’est précisément cette porte qui va permettre de faire émerger une réflexion précise chez elle.
Elle me regarda en silence. Et j’ai repris.
— Quant à ton sous-entendu : « d’offrir une piste de réflexion », tu sais très bien que je n’offre pas sur un plateau les choses. Elles doivent être logiques, oui, mais aussi méritées. Donc ces pistes de réflexion ne seront attribuées que quand elles seront méritées. Car elle doit apprendre et comprendre d’abord.
Elle souffla, lentement.
— La logique du mérite maintenant. Et tu as raison, à quoi bon donner une clé si elle ne sait pas s’en servir… ça te ressemble bien, la pédagogie.
Elle laissa planer un silence avant de reprendre.
— Et cette liberté, saura-t-elle l’user à bon escient ?
— Oui. J’entends de bons retours quant à l’utilisation de cette dernière. En apparence un usage superflu, mais je ne me fie pas aux apparences. Je jugerai de moi-même ce qu’il en est réellement.
— J’attends de voir.
Le silence s’allongea. Je bus une gorgée.
— Le majordome rapporte qu’elle a fouillé mon bureau de fond en comble ainsi que ma chambre personnelle, et interrogé les Argiope sur plusieurs dossiers.
Elle se raidit imperceptiblement.
— Elle n’a pas froid aux yeux… Je me rappelle qu’à mes débuts ici, je n’aurais osé croiser le regard d’un Phoneutria.
Elle laissa échapper un souffle.
— Dommage que je n’étais pas là. J’aurais aimé répondre à ses questions.
Je répliquai, calme.
— Tu compares une enfant de huit ans sans droits et une étudiante en droit, âgée de vingt-trois ans, avec des permissions.
Un sourire effleura ses lèvres, souvenir peut-être fugace.
— Sena. C’est bien ça ?
— Oui.
— La fameuse nièce de l’Argiope numéro deux. Elle sera la prochaine, alors.
— D’après ses dires, oui.
Elle termina son thé et se pencha en avant, sourire en coin.
— Moi, je suis le fruit imprévisible d’une expérience que tu as menée, maintenant moquée comme étant l’Argiope de l’amour.
— Tu es devenue Argiope sans mon intervention. Et ce surnom… il est la conséquence de ton attachement.
Elle croisa les bras, l’éclat au coin des yeux.
— Mais c’est grâce à toi, Llina. Tu as offert à l’enfant que j’étais un endroit cohérent. Une logique.
— Et tu as choisi.
Elle me sourit, ce sourire qui n’appartient qu’à elle, une subtile provocation.
— Tu es presque attachante quand tu es comme ça.
Je restai silencieuse, la fixant sans ciller.
— J’ai dit presque.
Je bus mon thé d’une traite, posai la tasse.
— Tu la verras à ton retour.
— J’attends ce moment. Une femme. Ça change.
Nous reprenons la route pour rentrer au QG.
Comme la route se faisait longue, le Misumena Vatia affilé à l’Argiope sept fut chargé de me ramener. Il a décidé de passer par un héliport, pour plus de rapidité et de sécurité.
Je n’ai rien dit. Rentrer est la seule obligation.
— L’Argiope de l’amour parle peu en votre présence, Kurokafu.
— Vous trouvez ? Je dirais plutôt qu’elle parle davantage qu’avant.
— Ah… Parce qu’avec ses agents…
— Je sais. Elle parle énormément. Je connais ses méthodes. Et je lis les rapports.
Il sourit, un sourire rare, presque normal. Un sourire qui semble commun à ceux de son cercle. Tous paraissent plus… civils, plus humains, que les autres.
— Cela fait presque un an que vous ne vous êtes pas vus. Peut-être est-ce la raison de votre impression.
— Peut-être.
— Elle m’a confié qu’elle vous aime, et vous considère comme sa grande sœur. Que répondez-vous à cela ?
— Tant qu’elle n’attend rien de moi, et qu’elle reste consciente de son rôle, cela m’est indifférent.
Il se figea un instant, puis rit doucement.
— Décidément… Je lui dois un plateau.
Je le fixai, intriguée. Il repéra mon regard dans le rétroviseur et reprit.
— La septième Argiope se vante de mieux vous connaître que les autres Argiope et Phoneutria. Pour le prouver, elle m’a demandé de vous transmettre cette phrase… et elle a prédit votre réponse, mot pour mot.
— C’est donc à ce genre de jeu que se prête l’Argiope numéro sept et ses agents ?... Je prends note.
Il se redressa légèrement.
— Ce n’est pas du tout ce que vous croyez ! Comme vous le verrez avec le compte rendu de cette longue et périlleuse mission, nous sommes extrêmement efficaces.
— Je n’en doute pas.
Nous reprenons la route en silence vers l’héliport.
L’hélicoptère, silencieux et précis, fendit le ciel en direction des environs du QG.
À l’atterrissage, un van de Kurokafu nous attendait pour rejoindre le repère.
Quelques heures plus tard, le silence familier de mon bureau m’accueillit.
Je déposai mon manteau, m’assis derrière mon bureau, et les dossiers en attente reprirent leur place sous mes yeux.
Le travail, implacable, attendait.
Ça… c'était si cette questionneuse ne serait pas présente.
— Un pyjama bleu pastel… tu en as combien, au juste ?
— Pleins ! Grâce au majordome.
Je le regardai, silencieuse. Sena reprit.
— J'ai énormément de questions mademoiselle Delys.
— Tu attendras. J'ai des priorités dans l'immédiat. Quand j'aurais fini tu auras mon attention.
Elle soupira.
Je l'avais interrompue dans son élan.
Pendant ma fonction, le Phoneutria numéro un entra sans frapper.
— Kurokafu.
Je relevai les yeux, laissant mon stylo suspendu au-dessus du dossier.
— Bon retour. Que me vaut votre visite ?
Il s’assit sur le canapé, ses coudes s’appuyant lourdement sur ses genoux.
— Je viens réclamer des réponses. Pourquoi l’affaire du survivant religieux n’avance pas ? Trois semaines que nous avons confirmé son identité, trois semaines qu’un Caméléon l’observe. Qu’attendez-vous ?
Je déposai mon stylo, fermai le dossier devant moi, et le regardai comme on éteint une lumière.
— J’attends.
Un sourire lui échappa, presque un rire.
— Je sais bien que vous attendez. Ma question, c’est : pourquoi ? C’est la même raison que pour l’affaire Iori Masane ?
— C’est ça. Laissez cette affaire. Je donnerai les ordres le moment venu.
Il se leva, traversa la pièce, et vint se planter devant mon bureau.
— Vous avez lu les observations du Caméléon sur place ?
— Pas encore.
— Je vais vous la faire courte. Cet homme aurait apparemment changé. Rien à voir avec ce qu’il était du temps de votre père.
Un bref silence tomba. J’appuyai mes doigts contre le bois du bureau, le temps que ses mots s’impriment.
— Je lirai le rapport moi-même. Si ce que vous dites est exact, j’irai constater par moi-même. Demain.
— Allez en hélicoptère. C’est loin, et l’assemblée est après-demain.
— C’est noté.
Il recula, mais ses yeux me jaugèrent encore, comme s’il cherchait à deviner ce que je taisais.
— Kurokafu en personne, dans une église… Que Dieu vous juge personnellement.
Mon regard retourna au dossier fermé, mais je le suivis du coin de l’œil jusqu’à ce que la porte se referme.
Quand mes heures de fonction furent terminées, j’appelai Sena.
Elle s’installa en face de moi.
— Je peux… m'asseoir à ta place ? Pour me mettre dans ta peau. Je l'ai fait pendant une semaine et ça m'a étonnement aidé.
Je me levai et lui laissais ma place.
— Ouah… tu… tu as accepté si facilement.
— Maintenant tu vas me poser tes questions.
— Oui. Mais avant… j'aimerais te remercier. Grâce à l'opportunité que tu m'as faite, j'ai pu en apprendre énormément sur la justice et son application réelle.
Je restai silencieuse. Il n'y avait rien à dire sur ça.
— J’ai compris quelque chose. La façon dont Kurokafu applique sa justice est froide, logique, cohérente. Je n’ai rien à redire à ça. Même après avoir consulté tous les Argiope et Phoneutria ici, je n’ai trouvé aucune faille, aucune injustice, dès lors qu’on prend en compte le contexte et la sentence appliquée.
— Tu dis avoir consulté les Phoneutria… Pourtant, ton badge ne te donne pas accès à leurs quartiers.
— Le majordome m’a aidée.
Je notais cette évolution de leur relation.
Elle posa un document devant moi.
— Je te demande de revoir mon contrat. Plus précisément l’objectif. Car, d’après mes recherches, il m’est impossible de l’atteindre. La seule faille que je pourrais entrevoir, elle passe par toi, Llina Delys.
Je fixai le document, sans y toucher.
— Tu souhaites donc changer d’objectif. Non plus éprouver ma justice, mais m’éprouver, moi, en tant qu’individu.
— Exactement. Tu es la seule capable de déceler cette faille que tu cherches… car je crois que la faille, elle est en toi.
— Intéressant.
Je marquai une pause, choisissant mes mots avec précision.
— Comprends-tu la distinction fondamentale que je fais ?
La justice est un système : un ensemble de règles immuables, logiques, cohérentes, abstraites. Elle ne tolère pas la faille, car elle existe indépendamment de celui qui la porte.
Mais moi, je ne suis pas la justice.
Je suis son vecteur, son bras armé. Une entité humaine, avec ses limites, ses jugements personnels, ses contradictions possibles.
La faille potentielle ne réside pas dans la justice elle-même, mais dans ma capacité à l’appliquer sans déviation.
La justice n’est pas faillible en soi.
C’est sa mise en œuvre qui dépend de ma force, de ma rigueur, de mon détachement émotionnel.
Tester cette faille, c’est accepter que la perfection d’un système bute toujours sur la complexité humaine.
C’est reconnaître que c’est par moi que tout peut basculer.
Elle soupira, rassembla ses pensées, et son document puis releva les yeux.
— Tu viens de résumer tout mon document. Mais voilà… le problème, c’est les émotions. Pourquoi crois-tu qu’elles doivent être exclues de l’équation ?
— La justice en possède-t-elle ?
Un silence lourd s’installa. Puis elle murmura, presque à elle-même :
— Sans émotion, n’est-elle pas vide ? Un mécanisme froid qui oublie ce qui fait la douleur, la peur, l’espoir ?
Je posai le regard sur elle, calme, implacable.
— La justice n’a pas vocation à ressentir. Son rôle est de reconnaître, non de s’émouvoir. Confondre justice et compassion, c’est transformer un jugement en faveur, une sentence en faveur personnelle.
Les émotions sont un luxe que la justice ne peut s’offrir, sous peine de perdre son équilibre.
Ceux qui réclament justice cherchent vérité et équité, pas pitié ou vengeance déguisée.
Elle me fixa, troublée, mais toujours déterminée.
— Et pourtant, parfois, la justice sans cœur peut devenir injustice. Tu ne crains jamais ce risque ?
Je la fixai, en silence. Puis reprit d'une voix plus calme qu'à l’accoutumée.
— Si ce que tu appelles “cœur” c'est s’émouvoir face au malheur ou au verdict qui doit être rationnellement et logiquement appliqué, alors je n'en ai pas.
Un silence. Et je repris.
— Mais si ce que tu appelles “cœur”, c'est ressentir, alors j'en ai un. La peur, la colère, la joie, la tristesse… je suis capable de les ressentir. Mais c'est une porte que je ne me permettrai pas d'ouvrir. Quand je juge l’extérieur, je comprends les complexités humaines. Je perçois la douleur, la frustration.
Mais je ne les partage pas. Les émotions sont une donnée, un breuvage mortel.
Un poison qu’on étudie, qu’on analyse, mais jamais qu’on ne boit. Est-ce que tu comprends, Sena ?
— Oui. Je comprends.
— Bien. Est-ce que tu as terminé ?
— Hein ? Ah non pas du tout, je t'ai juste dit que je voulais me concentrer sur toi pour le moment.
Je regardai l'heure. Il ne me restait pas beaucoup de temps avant d'aller dormir.
— On va devoir interrompre. Je dois encore faire la routine de Silice.
— Ah. Mais même quand tu es partie tu la faisais ?
— Toujours quand je le peux. Il me suffit d'avoir un point d'eau.
Je me levai pour aller préparer mes affaires.
Et elle me suivit jusque devant ma chambre.
— Au fait, tu es habillé différemment ! Ça te va super bien tu as de bons goûts je ne t'imaginais… attends… c'est Silice ?
— Oui. C'est elle qui est chargée de préparer mes tenues quand je suis en déplacement.
— Je commence à te connaître… c'était trop beau.
Une fois mes affaires rassemblées je me dirigeai vers la salle de bain.
Juste avant que je n'entre, elle m'adressait ces mots.
— Quand tu auras terminé ta douche appelle moi, je te parlerai en même temps que tu fais ta routine !
À peine avait-elle fini qu'elle refermait déjà la porte de la salle de bain.
Je laissai l'eau chaude me laver, le bruit familier m’accompagnant dans ce moment de calme. Puis quand j'eus terminé, cinq minutes passèrent sans un son, puis le silence m’alerta.
J’entendis la porte s’ouvrir doucement. Pas d’hésitation, pas de peur. Juste la familiarité prudente de Sena.
— Tu es là ?
Sa voix était basse, mais je la reconnus sans problème.
Je ne répondis pas. Pas besoin. Elle ne partirait pas si je lui demandais de rester.
Je sortis mes produits, appliquant ma crème d’un geste sec, mécanique. Pour moi, il suffisait de poser, de laisser agir. Le reste était superflu.
Je sentis alors qu’elle s’était approchée. Sans un mot, Sena tendit la main et prit délicatement mon poignet, guidant mon geste.
— Tu devrais masser un peu. Regarde.
Elle posa la crème sur sa propre main et commença à effectuer des mouvements circulaires, précis, appliqués.
Je la laissai faire, sans un mot. Si ma méthode était inefficace, il fallait qu’on me la corrige.
— Voilà. Chaque geste compte. Sinon, ça ne sert à rien.
Elle retourna au lavabo, se brossant les dents avec la même rigueur qu’elle avait dans ses gestes.
Elle en profita pour poser quelques questions.
Le bruit discret du frottement de sa brosse à dents contre l’émail ponctuait l’air tiède. L’odeur mentholée de son dentifrice se mêlait aux effluves plus discrets de mes crèmes. Elle me regardait par le miroir, pas directement, mais à travers ces éclats furtifs dans lesquels on scrute sans oser fixer trop longtemps.
— Qu'est-ce qu'elle est devenue cette petite fille livrée aux Phoneutria ?
Je posai un doigt sur le coin de mon œil pour étirer légèrement la peau et appliquer le produit. Mon regard resta fixé sur mon reflet, impassible.
— Dans l'histoire de Kurokafu, il a existé beaucoup de “petite fille” livrée aux Phoneutria.
Elle se redressa légèrement, cracha la mousse et reprit d’un ton plus insistant :
— Naru ! Je parle de Naru.
J’alignai mes flacons dans un ordre précis sur le rebord du lavabo.
— Tu as lu les séquences ?
— Oui.
— Alors tu n'as pas compris. Quel est son nom de code ?
Elle fronça les sourcils, réfléchissant tout en reprenant sa brosse.
— Miru ?... attends… MIRU ? Cette petite fille est devenue la septième Argiope Miru ?!
Je terminai mon geste, vissai calmement le capuchon du flacon. Silence.
Elle se redressa, essuyant ses lèvres d’un revers de main.
— J'étais tellement triste pour le sort de Naru que j'en ai oublié de faire le lien !... Alors c'est ce qu'elle est devenue… moi qui comptais te poser des questions sur ce qu'elle est devenue…
Je passai à la crème suivante.
— Le majordome m'a dit que tu étais partie voir la septième dirigeante. Donc c'était elle ? Tu t'es attachée à elle ?
Je relevai les yeux vers le miroir. Nos regards se croisèrent, brefs, avant que je revienne à mon visage.
— Non je sais bien que non. Mais alors ? La raison ? Si je peux la connaître bien entendu.
— L’Argiope numéro sept a été envoyé en mission, très loin avec un nombre d'agents important. La mission a duré un an, et elle s'est terminée il y a maintenant deux semaines. Je suis allée voir pour juger à sa demande personnelle.
— Oh, je vois. Et du coup, dans les séquences tu avais dit d'elle qu’elle était une expérience ratée. Mais finalement… elle est Argiope quand même.
— Oui. J'avais 20 ans, quand je l'ai rencontrée pour la première fois. L'âge n'excuse rien, mais c'était une époque où je pensais encore que l'attachement, peu importe sa forme, était faiblesse. Miru a été la conséquence de cette erreur de jugement.
Elle reprit sa brosse, tapota le manche contre le rebord.
— Et c'est elle qui t'a fait ouvrir les yeux ?
— Pas directement. C'est quand elle a intégré la formation des Veuves Brunes. Elle s'est démenée pour obtenir une entrevue avec moi. Et elle a demandé un jugement. Mais pas pour remettre en question un jugement externe ou interne, mais une observation. Les séquences une à quatre que tu as lues.
— Oh… et que s'est-il passé ???
— Elle a exposé et démonté chaque conclusion que j'avais écrite. Nous étions tous réunis avec les Argiope et Phoneutria. Et elle, à la fin, malgré son analyse froide, rigoureuse, le feu qu'elle a traversé à cause d'une erreur que j'avais faite, elle a regardé les Phoneutria chargés de sa formation dans les yeux, puis moi, et a affirmé devant tous, qu'elle m’aimait, et que ça ne changera pas.
Sena eut un léger sursaut, se penchant vers moi comme si elle voulait s’assurer d’avoir bien entendu.
— Pardon ? L'Argiope sept, t'aime ?
— C'est ce qu'elle dit.
— Mais toi tu la crois ?
Je me saisis de ma propre brosse à dents, pressai calmement le dentifrice sur les poils, le regard fixé sur le filet blanc qui s’enroulait.
— Son amour à mon égard n'est pas comme tu peux le penser. Ce qu'elle aime, c'est mon essence.
Sena marqua une pause, la brosse en suspens.
— Tu peux… détailler ?
Je levai les yeux vers le miroir, sans chercher son regard.
— Miru appelle ça de l’amour. Ce n’est pas un manque, pas un besoin de chaleur, ni l’envie d’être vue. C’est l’inverse d’une dépendance. Elle n’attend rien de moi. Pas de sourire. Pas de reconnaissance. Pas de place à ses côtés.
Je fis tourner l’eau sur ma brosse, la tenant quelques secondes sous le jet avant de reprendre.
— Elle parle de ce que j’ai été, jour après jour, sans dévier. À l’instant précis où elle en avait besoin. Ce n’était ni un sauvetage, ni une dette. C’était un ancrage définitif. Sa loyauté n’est pas liée à mes décisions, ni à mes succès, mais à mon existence même. Que même si je tombais, elle resterait. Non pour excuser, mais pour comprendre.
Je relevai un coin de mes lèvres, presque imperceptible.
— Elle croit que ce que je représente n’existe pas ailleurs. La logique sans cruauté. L’autorité sans abus. La rigueur sans attente. Elle me suit parce que c’est moi qui l’incarne. Pas un concept. Moi.
J’effleurai mes lèvres avec la brosse avant de conclure :
— Et si un jour je perdais tout sens, elle m’abattrait. Elle dit que ce serait sa dernière fidélité. Empêcher que je devienne ce que je méprise.
Je plongeai enfin la brosse dans ma bouche, laissant le silence remplir la pièce.
Sena, déjà prête, resta à côté. Elle rangeait distraitement le dentifrice, le verre, tout ce que j’avais sorti, sans me quitter des yeux.
— Voilà ce qu’elle appelle m’aimer.
— Ouah… c’est beau et tragique. Mais toi ? Tu m’avais dit que tu pouvais ressentir, sans t’y perdre. Tu ne ressentais rien à l’égard de Naru ?
— Quand j’ai écrit les lignes que tu as lues, non. Absolument rien.
— D’ailleurs, si tu avais vingt ans… ça te fait quel âge aujourd’hui ?
— J’ai trente-huit ans.
— Quoi ?! Tu ne les fais absolument pas !
Elle se ressaisit vite, comme si la spontanéité de sa réaction avait franchi une limite invisible, puis reprit :
— Et maintenant ? Vis-à-vis de Naru… de Miru ?
Je recrachai l’eau, redressai la tête vers le miroir.
— Tu cherches une affection que j’éprouverais pour elle. Soit. Je vais te donner une comparaison, et tu appelles ça comme tu le veux. Si demain, Miru est une personne à éliminer… je mettrai une seconde de plus à envoyer l’ordre d'exécution.
On sortait en silence de la salle de bain.
Sena me suivait, ses pas plus rapides.
Le couloir s’étendait devant moi, faiblement éclairé par des lampes tamisées.
Arrivée devant mon bureau, puis enfin ma chambre, je m’arrêtai, les doigts posés sur la poignée, mes pensées déjà ailleurs.
— Jusqu’où comptes-tu me suivre ?
— Hé ! Ce n’est pas ce que tu disais à Naru quand elle te suivait.
Je laissai un silence pesant, observant calmement.
— Je plaisante. Mais… j’ai besoin de parler sérieusement. Toi. Demain, tu seras occupée, et moi, j’ai des choses à avancer. Mais il me faut des réponses.
— Pourquoi ne pas me les avoir posées dans la salle de bain ?
— Ça a dévié sur Miru. Ce n’était pas prévu.
Je tournai les talons et m’assis dans le canapé. Elle fit de même. Deux figures calmes, concentrées.
— Commence. Je t’écoute.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
Garder dans la bibliothèque.
Connexion requise.
Connectez-vous pour publier.
Aucun commentaire.