— J’ai épluché beaucoup d’affaires. Et en parlant à un Phoneutria — dont j’ai oublié le numéro — j’ai découvert que Kurokafu travaillait encore sur une affaire censée être close. Tu dois déjà être au courant.
Elle continua, me fixant :
— Un religieux, le révérend Hino Araseki. Associé à ton père. Il livrait des enfants pour en faire des Faucheurs, en échange de protection, d’argent, de plaisirs et d’influences. Il était censé être mort sous l’ancien régime, mais un Caméléon l’a récemment aperçu, présidant une assemblée à son nom.
Je ne répondis pas. Juste un léger mouvement des yeux.
— L’affaire est en cours. Ton déplacement peut expliquer le retard. Quoique, ça remonte à encore un peu plus longtemps… En creusant, j’ai découvert un terrain que je n’avais pas envisagé. Ma question est simple : tu juges, tu décides de la vie et de la mort, mais… n’as-tu pas peur d’être jugée à ton tour ?
Un silence. Puis, calmement :
— Être jugée… par les Hommes ? Non. Je me prépare à ça depuis longtemps.
Elle pencha la tête, attendant la suite.
— Ce que je redoute… c’est le jugement du Créateur. S’il existe — et je crois qu’il existe. Pas par peur. Parce que cette crainte m’oblige à une rigueur absolue. Un juge qui ne craint rien… devient un tyran.
Elle croisa les jambes, me jaugeant.
— Alors ça explique la Bible dans ta chambre. Je ne pensais pas, mais… tu es chrétienne ?
— Non.
Elle parut surprise. J’ajoutai :
— Ce livre est une arme. Et je n’emploie jamais une arme sans l’étudier.
— Donc… tu la lis pour comprendre ce révérend ?
— Exact. Mais j’ai déjà décortiqué la loi inscrite dans ce livre. L’affaire reprendra son cours prochainement.
Elle fronça les sourcils :
— Mais… tu crains cette justice divine, et tu tranches pourtant la vie et la mort. Tu… te prends pour Dieu ?
Je soutins son regard, sans détourner les yeux.
— Non. Je suis l’instrument. Ni dieu, ni tyran. Je fais ce qu’il faut… et je porte le poids qui va avec.
Sena se redressa un peu, toujours assise en tailleur sur le fauteuil, tournée vers moi.
— Et en le lisant, tu t’en fais quel avis, toi ? Parce que… la justice chrétienne, c’est quand même l’opposé de Kurokafu. Le pardon gratuit, la grâce offerte même à ceux qui ne la méritent pas…
Je laissai filer un bref silence, mes yeux plantés dans les siens.
— Ce que tu dis n’est pas exact. La grâce chrétienne n’est pas gratuite : elle a été payée par un juste, au prix le plus élevé. Et le pardon n’est pas offert indistinctement. Il est mis à disposition… mais il ne s’obtient que par une repentance réelle.
Je me penchai légèrement en arrière dans le canapé, le ton restant posé.
— Ce qui, crois-moi, est bien plus rare que tu ne sembles l’imaginer.
Je détournai brièvement le regard vers la table basse, mes doigts effleurant le bord lisse du bois.
— Le texte parle aussi de châtiments irréversibles, de sanctions définitives… et de damnation éternelle. En ce sens, sa justice et la mienne partagent au moins un point : une fois le jugement rendu, il ne se défait pas.
Du coin de l’œil, je perçus son sourire en coin. Elle se redressa légèrement.
— Tu as fait exprès.
Je relevai le regard vers elle, un très léger plissement des yeux.
— De dire quelque chose d’inexact ? Un peu, oui. Mais ne m’en veux pas : c’était pour jauger ta connaissance du livre.
Elle se pencha un peu plus, posant le coude sur son genou.
— Ta manipulation montre que tu en sais aussi.
Je soutins son regard, le visage parfaitement calme.
— Ce que je sais ne vient pas de ce livre.
Elle laissa passer un battement avant de poursuivre :
— J’ai une amie qui aime sa foi, ça lui arrivait de m’en parler. Donc un tout petit peu.
— Flora ?
— Ou–Oui ? Mais comment tu le sais ?
— Je vous ai entendues, la première fois, devant ton école.
— Mais pourquoi avoir, justement d'ailleurs, supposé qu'elle était chrétienne ?
— C'est la seule de tes amies dont je connais le prénom.
— Bah tu as eu juste ! Elle me parle souvent de sa foi.
Je marquai un silence, puis hochai la tête.
— Je vois.
Mon regard glissa vers la pendule murale. Je me levai en ajustant ma tenue.
— Tu t’en vas déjà ?
— J’ai des heures à respecter. Donc, oui.
Je m’avançai vers la porte de ma chambre.
Sa voix rompit à nouveau le silence.
— Bonne nuit, Llina !
— Bonne nuit, Sena.
Le lendemain matin.
Réveil, comme toujours, à la même heure.
La routine immuable avec Silice.
Mais cette fois, une variable nouvelle pesait dans l’air.
Sena.
— Salut Lli…
Son regard croisa celui de Silice.
Silice, immobile, muette, impassible, un mur froid dans la pièce.
Son regard ne disait rien, mais pesait lourd, chargé d’une gravité muette.
Je répondis d’un simple :
— Bonjour.
Je laissai mon regard la balayer lentement, de bas en haut, tandis que Silice s’affairait à arranger mes cheveux avec la précision d’un rituel sacré.
— Rouge, aujourd’hui. Choix délibéré ?
Un sourire furtif fendit les lèvres de Sena.
— Haha, tu ne laisses rien passer, hein. Oui. Aujourd’hui, c’est la confrontation.
Mais comme je sais que tu es occupée... Je vais aller voir mon oncle. J’ai des questions.
Un bruissement à la porte.
Le majordome entra. Inhabituel. Pas à l’heure.
Son entrée était un message silencieux.
Je le scrutai, immobile, sans un mot.
Pas besoin. J’avais déjà compris.
Je levai la main. Un signe discret à Silice : stop.
Elle recula, lentement.
J'attrapai mon manteau.
Je quittai la pièce.
Sena me suivit.
Peut-être s’était-elle enfin permis ce geste après avoir lu ce que Naru elle-même avait fait.
Ce qu’elle ignorait : rien dans son contrat ne l’interdisait.
Sauf le second Argiope.
Nous filâmes dans la ligne royale, dans un silence de plomb.
Sena évitait mon regard.
Elle sentait, elle devinait.
Mais mon silence lui ordonnait de se taire.
Nous atteignîmes la zone des Arachniscorpus.
Un assistant était là. Il me reconnut d’un coup d’œil.
— Salle de réanimation, deuxième porte, madame.
Je ne répondis pas.
Je franchis l’espace.
L’assistant ne retint pas Sena.
Après tout, elle venait de la même ligne que moi.
Devant la porte, je m’arrêtai.
Je me tournai vers elle.
— Supporterais-tu de regarder une vie s’éteindre ?
Son regard chuta, incrédule.
— Il y a un… mourant derrière cette porte ? Il va s’en sortir, non ?
Le silence s’étira, pesant.
Je lui renvoyai un regard glacial, sans appel.
Elle comprit, sans un mot.
— Tu n’as pas besoin d’être prête maintenant. Mais tu devras l’être, si tu prends la place de ton oncle.
Sans attendre, je poussai la porte.
Je la refermai doucement derrière moi.
La salle était austère, impersonnelle.
Un lit d’hôpital basique, des murs d’un blanc clinique, quelques machines rythmaient leur bourdonnement mécanique.
Rien de plus.
L’agent était là, immobile, relié à plusieurs tubes.
Son visage, marqué par la souffrance, était pâle, les paupières à peine entrouvertes.
Son corps portait les stigmates d’une blessure mortelle : une large plaie au flanc gauche, profonde, maculée de sang coagulé.
À côté du lit, une fiche d’identité.
Son véritable nom restait inconnu.
Âgé de dix-neuf ans.
Encore un enfant abandonné à la naissance.
Le nom qui lui avait été attribué n’était qu’un code : Souji.
Affilié au huitième Phoneutria.
Mortellement blessé à la suite d’un assaut contre une contrebande.
Je levai les yeux de la fiche, mes traits impassibles.
Il y avait plus important à faire.
Je m’assis lentement à côté de lui.
— M’entendez-vous ?
Aucun signe.
Je posai une main froide sur son poignet, cherchant un frémissement, un battement. Rien.
Je tentai un léger pincement de la peau, observant tout signe de réaction.
Toujours rien.
Je débranchai doucement le respirateur artificiel, une machine au souffle régulier et mécanique.
Le silence s’épaissit.
Je sortis un carnet et un stylo.
Puis, je ne dis plus rien.
Une heure passa.
Quand je sortis, Sena était assise sur un banc, les yeux rivés à ses pieds.
Elle me vit et se leva aussitôt.
— Tu es restée si longtemps… Il va bien, du coup ?
— Il est mort.
Je me tournai vers l’assistant qui arrivait.
— L’agent dans cette pièce est mort depuis cinquante-huit minutes.
Il acquiesça, tandis que je partais.
Dans la ligne royale, Sena me regardait cette fois, fixement.
— Qu’as-tu fait pendant cette heure, s’il était déjà mort ?
— Tu n'as aucunement besoin de cette réponse.
Elle resta silencieuse, mais m’inspecta rigoureusement, cherchant une faille, une vérité cachée.
Arrivée à mon bureau, le majordome m’attendait.
— Le livre de vie a été complété par les TRD. Il sera déposé dans votre bibliothèque personnelle aujourd’hui.
— C’est noté.
Je m’assis à ma place et commençai ma journée.
Je remarquai Sena, les yeux pleins de questions. Elle savait pourtant qu’il ne fallait pas me déranger pendant mon travail.
Alors elle suivit le majordome, sans doute en quête de réponses pour éclairer son esprit troublé.
Le soir tomba sans un bruit.
Après une journée de silence et de réflexion, je revins de l’entraînement.
L’exercice avec le Faucheur avait été intense, implacable, une épreuve physique et mentale.
Je sentais chaque muscle tendu, chaque respiration mesurée, mais l’esprit clair, affûté.
Dans la pénombre de mon bureau, je déposai mon manteau et repris place derrière mon bureau.
La fin de ma journée approchait, mais il restait quelques formalités à régler.
Le document du Caméléon.
Et selon ce que j'ai lu, le révérend semblait réellement être une nouvelle personne.
Je fis préparer une équipe pour le déplacement. Nous devions y être avant le lendemain, neuf heures.
J’avais réservé un créneau spécialement pour Sena et ses questions.
Son rôle de questionneuse, et la pertinence dont elle avait fait preuve la veille, méritaient enfin que je lui accorde ce temps.
Après une trentaine de minutes, j’appuyai sur le micro intégré.
— Où est Sena ?
— Avec moi. Souhaitez-vous que je lui dise de vous rejoindre ?
— Non. Préparez une voiture. Nous partons au café.
Quelques minutes plus tard, je me trouvais dans le hall. Sena était déjà installée dans la voiture. Le majordome tenait le volant.
Contrairement à l’entrée, la sortie s’effectua d’un seul tenant, sans le moindre contrôle physique.
La montée dura une trentaine de minutes, tout comme le trajet jusqu’au café.
Perché au sommet d’une montagne, l’établissement appartenait évidemment à Kurokafu.
L’intérieur était sobre, sans ostentation, tandis que la terrasse extérieure offrait une vue panoramique saisissante sur le paysage nocturne, baigné par les lumières lointaines.
La nuit déployait son voile sombre, le café restait ouvert, enveloppant l’espace d’un calme presque monacal. Quelques silhouettes furtives traversaient la pièce, leurs voix réduites à des murmures inaudibles, comme effacées par la hauteur du lieu.
Je pris place sur la chaise, tournant le dos à la vaste étendue visible. Le majordome avait quitté notre présence, regagnant l’intérieur du café avec une démarche mesurée.
Sena prit place à son tour, le corps lent, les yeux scrutant chaque détail, comme cherchant à retenir chaque fragment de ce panorama suspendu.
— Tu as des questions, Sena ?
— Toujours. La première : tu as fini plus tôt que d’habitude. J’avais observé tes horaires, tu termines normalement dans une heure.
Je ne fis qu’un léger signe de tête.
— C’est exact. Tes progrès m’ont conduit à revoir mon emploi du temps.
Elle haussa un sourcil, curieuse.
— Oh ? Tu as noté quelque chose ?
Je répondis simplement.
— Répondre ne servirait qu’à flatter ton ego. Continue.
Un soupir traversa ses lèvres.
— T’es froide !
Je laissai ce constat flotter sans réaction.
— Ai-je tort ?
Sena reporta son attention sur moi, plus calme, reprenant la conversation.
— Le Livre de Vie, c’est quoi pour toi ?
Ma voix fut posée, distante.
— Le Livre de Vie rassemble tous les détails possibles sur un agent, depuis son existence avant même son entrée dans Kurokafu jusqu’à la fin de son parcours. Il trace le chemin de chaque vie, les stratégies mises en œuvre, les succès comme les failles. Un outil d’analyse et de mémoire indispensable pour faire perdurer notre idéal.
Je marquai une pause, mes mots choisis.
— Nous ne glorifions pas l’individu, mais reconnaissons l’œuvre accomplie sous son nom. Quand il en a. Une vie donnée à une cause plus grande mérite d’être consignée. Chaque contribution est une pierre qui construit la justice que nous servons.
Sena garda le silence, un bref sourire apparaissant sur ses lèvres.
— Ça me rassure. Comme tu es quelqu’un d’extrêmement logique, je pensais que tu voyais les agents comme des pions.
Je corrigeai d’une voix calme, presque sèche.
— Des pions ? Des outils, oui. Mais pas des outils jetables. Chaque outil est précieux, construit de façon unique. Des instruments de précision. Des entités façonnées, éprouvées, calibrées pour remplir une fonction déterminée — et considérées dans cette fonction.
Je posai un regard neutre, implacable.
— Tu confonds peut-être instrumentalisation avec mépris. Moi non.
Elle fronça les sourcils, troublée.
— Ton utilisation des mots me perturbe… Je préfère me référer aux actes que tu poses envers les agents. C’est plus simple à comprendre comme ça.
Je répliquai, sans concession.
— C’est vrai, tu peux projeter ce que tu veux à travers les actes. Mais pas à travers les mots. En tout cas, la tâche est plus ardue.
Sena croisa les bras, affichant une moue légèrement boudeuse, avant de poser une nouvelle question.
— Le majordome m’a dit que même lui ne savait pas ce que tu fais quand tu es seule avec un agent mourant. C’est un secret important ?
Je répondis sans hésiter.
— C’est un instant qui n’a pas besoin de spectateur.
Elle se détendit, s’adossant dans sa chaise, abandonnant toute insistance.
— Alors je n’insisterai pas.
Un bref silence s’installa, puis elle conclut, le ton plus léger.
— Passons à l’inspection de Llina Delys.
À SUIVRE
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