La seule erreur de ma vie a été d’emprunter ce chemin. Un chemin réputé sans retour. Nous, les Arachniscorpus, avons pourtant ce privilège qu’on nous vante sans cesse : la liberté de quitter Kurokafu à tout moment. Sur le papier, c’est une promesse en or, un rêve qu’on nous vend pour masquer l’essentiel. Mais, lorsqu’on s’attarde, qu’on observe et qu’on apprend à connaître l’organisation, on comprend. On comprend que tout cela n’est qu’un mirage, trop parfait pour être vrai.
Alors, dans le doute, personne n’ose partir. Après tout, le cocon de Kurokafu offre un confort presque irréel : des ressources sans limite, une sécurité totale, un statut enviable... Des privilèges rares pour des médecins sous la coupe d’une organisation, criminelle pour certains, juste et impitoyable pour d’autres. Mais ce cocon finit par nous emprisonner, nous enfermant dans une soie invisible, tissée par nos propres doutes.
Aujourd’hui est un jour particulier. J’ai été envoyé par un Phoneutria dans l’un des quartiers les plus insécures qu’on puisse imaginer. Une mission simple, m’a-t-on dit : un Faucheur blessé et deux Caméléons à secourir. Rien d’inhabituel, du moins en apparence. Ce qui m’intrigue, c’est que cette fois, je suis le seul Arachniscorpus déployé. Habituellement, et de ce que j’ai pu entendre dire, nous travaillons en binôme, parfois même en trio pour les opérations plus complexes. Mais cette mission ne semble pas mériter de telles précautions, pas selon eux, en tout cas. Mais je garde toujours dans un coin de ma tête, qu’en général et d’après ma propre expérience, ce sont les Agents qui viennent à nous et non le contraire…
Pour ma sécurité, je suis escorté par deux Faucheurs et un Caméléon. Ce n’est pas rien, mais dans un quartier comme celui-là, je sais que ce ne sera peut-être pas suffisant. Je les sous-estime peut-être ? Après plusieurs minutes de route, nous sommes enfin arrivés. Ce quartier... il respire le danger. Les rues sont étroites, sales, oppressantes. Des regards se posent sur nous depuis les ombres, méfiants, hostiles. Ici, personne n’est innocent, pas même les enfants. Un gamin peut cacher un couteau sous sa veste ou dans son sourire, prêt à frapper pour quelques billets ou un simple regard de travers.
Le Caméléon m’escorta à l’intérieur d’un immeuble en ruines. Les murs étaient fissurés, les peintures écaillées, et une odeur de renfermé flottait dans l’air. Chaque pas résonnait sur le sol jonché de débris, comme si l’endroit lui-même protestait contre notre présence.
Les deux Faucheurs qui nous accompagnaient s'étaient volatilisés, sans un mot ni un bruit. Où étaient-ils partis ? Peu importe pour l'instant.
À l’intérieur, j’ai retrouvé les blessés de Kurokafu. Allongé sur un vieux canapé délabré, le Faucheur laissait son flanc gauche saigner sans un mot. Le tissu usé, imbibé de rouge, témoignait de la gravité de ses blessures, mais son regard restait figé au plafond, imperturbable. Chaque respiration était mesurée, maîtrisée, comme s’il refusait de céder à la douleur.
Je me suis accroupi près de lui, sortant mes outils d’une trousse en cuir noir, chaque compartiment savamment organisé. Mes gestes étaient rapides, précis. À Kurokafu, il n’y a pas de place pour l’erreur. Et ce n’est pas non plus dans mes habitudes d’en faire.
« Je vais examiner ta blessure. Ne bouge pas, » dis-je d’une voix neutre.
Il ne répondit pas, son visage restant de marbre, indéchiffrable. Cette absence de réaction était typique chez les Faucheurs.
Avec précaution, je dégageai le tissu imbibé de sang qui collait à son flanc. L’entaille était profonde, nécessitant des sutures rapides pour stopper le saignement. Je nettoyai la plaie avec une solution antiseptique. Pas une grimace, pas un sursaut. Rien dans son expression ne trahissait ce qu’il ressentait.
Un des Caméléons, assis contre un mur proche, maintenait une main contre son bras ensanglanté. Bien que blessé, il restait calme, surveillant les fenêtres avec une concentration absolue. L’autre, appuyé contre un coin sombre, serrait un bandage de fortune autour de sa jambe, son regard tout aussi posé.
« Ça ira, mais c’est profond, » murmurai-je pour moi-même. « Quelques côtes touchées. Je vais m’en occuper. »
Mes mains bougeaient avec une précision accrue, mais mon cœur s’accéléra brusquement lorsque des bruits de voitures dérapantes se firent entendre en bas de l’immeuble. Mon regard se figea un instant, la panique m’envahissant malgré moi.
« Ils sont là… » murmurai-je, incapable de dissimuler mon inquiétude.
Le silence qui suivit était presque assourdissant. Ni le Faucheur ni les Caméléons ne réagirent. Leur sérénité implacable contrastait violemment avec ma nervosité. Je secouai la tête, tentant de refouler ma peur, et repris mon travail avec une concentration redoublée.
Des coups de feu retentirent soudain, suivis de cris. Un homme hurla : « Des snipers ? Sérieusement ? » Les tirs éclatèrent encore, résonnant six fois avant que les voitures ne redémarrent pour fuir. Il y avait eu en tout huit coups provenant du sniper. Je semblais être le seul alarmé par le conflit à quelques mètres de nous.
Je me concentrai tant bien que mal sur mon travail. Une fois les sutures terminées, j’appliquai un bandage serré autour de son torse, m’assurant que rien ne bougerait, même s’il devait se relever brusquement. Il observa mon travail sans un mot, son regard toujours aussi impénétrable.
« C’est fait, » dis-je en reculant légèrement. « Mais évite les mouvements inutiles. »
Il hocha simplement la tête, son calme glacial demeurant intact. Je me tournai vers les deux Caméléons blessés, leur état étant moins critique. Ils attendaient patiemment, leur posture détendue malgré leurs blessures.
Au même moment, l’un des Faucheurs disparus réapparut dans l’encadrement de la porte. « On soigne les deux derniers dans le van. On doit partir. » Sa voix était calme, autoritaire.
Je rassemblai rapidement mes affaires, prêt à suivre leurs instructions. L’urgence était palpable, mais dans cette pièce, j’étais le seul à la ressentir.
Alors que j’allais franchir la porte, le Faucheur s’approcha, me passa un masque sur le visage et saisit mon bras comme s’il me conduisait en détention.
« Personne ne doit te reconnaître. On ne sait jamais, » dit-il d’un ton neutre.
C’était une précaution évidente. Je ne suis pas simplement médecin pour Kurokafu, je tiens aussi un cabinet en plein centre-ville. La moindre association entre mon activité officielle et l’organisation me serait fatale.
Je me laissai donc conduire jusqu’au van garé discrètement derrière l’immeuble. À l’intérieur, le second Faucheur nous attendait, au volant du van prêt à partir, son regard froid braqué sur moi. Une fois installé, je repris mon travail, soignant les deux Caméléons restants tout en luttant contre les secousses de la route.
Nous quittâmes rapidement le quartier, en direction d’un des repères les plus proches de Kurokafu. Le silence, ponctué par le ronronnement du moteur, ne dura pas longtemps.
L’un des Caméléons blessés, adossé nonchalamment contre la paroi, me lança :
« C’est la première fois qu’on t’envoie en “première ligne” comme ça, non ? »
Je hochai simplement la tête, incapable de répondre.
« Ça explique pourquoi tu flippais autant, » reprit-il avec un sourire en coin, indifférent à la douleur de sa blessure.
Le Faucheur au volant, d’une voix calme mais légèrement agacée, intervint :
« Si mon collègue est dans cet état, c’est uniquement à cause d’une attaque surprise. Ces éléments hostiles ne valent pas mieux que des déchets. »
Je fronçai les sourcils. « Déchets ? Ils avaient pourtant l’air méthodiques pour de simples voyous. »
Le Faucheur blessé, allongé sur une banquette à l’arrière, lâcha sans lever les yeux :
« Ce n’étaient pas des amateurs. Une autre organisation. Ils ont une dette impayée envers Kurokafu. On a été envoyé dans ce quartier pour récupérer ce qu’ils doivent, mais visiblement ils s’y attendaient. »
Il se redressa légèrement, grimaçant malgré lui, et reprit :
« Tu as pu placer le traceur ? »
« Évidemment. Un autre groupe va s’occuper d’eux. Ils ne s’en tireront pas. »
Son ton était froid, dénué d’émotion, comme s’il parlait d’une tâche banale.
« J’en ai éliminé six. La dernière balle contenait le traceur. Elle a touché l’un de leurs véhicules. »
Je marquai une pause dans mes soins, fixant le sol pour éviter leurs regards. Leur efficacité me glaçait, mais leur indifférence face à cette violence m’inquiétait davantage. Ils parlaient de morts comme on parlerait de chiffres.
« Et l’avant-dernière balle ? » demandai-je, peut-être par réflexe professionnel ou simple curiosité.
Le Faucheur me regarda à travers le rétroviseur, son visage toujours impassible :
« Neutralisante. Un des leurs est encore vivant, laissé pour mort. Si l’unité spécialisée ne tarde pas, elle se chargera de l’interroger. »
Je détournai les yeux, prétendant me concentrer sur le bandage que je terminais. Ces jeunes Faucheurs – car oui, ils étaient jeunes – semblaient façonnés pour cette vie, comme si rien d’autre n’existait pour eux. C’était la première fois que je les voyais en pleine action, à leur apogée glaciale.
Habituellement, je ne les côtoyais que blessés, vulnérables. Mon cœur se remplissait de compassion à leur vue. Ici, je les découvrais dans leur élément, implacables et terrifiants.
Le silence retomba dans le van, seulement troublé par le vrombissement du moteur et les secousses de la route. Je fixai mes mains, me concentrant sur ma tâche, essayant d’oublier où je me trouvais et avec qui.
Je préfère les voir faibles et blessés. C’est ce qui, à mes yeux, les rend plus humains.
Une fois arrivé dans le repère le plus proche, on m’a affecté à un Caméléon. Il avait pour mission de me ramener chez moi. La séparation avec les trois Caméléons et les trois Faucheurs a été brève, presque indifférente, comme si nous n’étions que de simples étrangers, ceux qui se croisent à peine dans la rue. Pourtant, nos vies auraient pu se terminer aujourd’hui.
C’est une habitude, certes, mais à chaque rencontre avec un patient, une question me hante : combien de jours de plus va-t-il survivre ? Parce qu’au fond, je ne soigne pas pour les garder en vie. Je soigne pour qu’ils puissent survivre, le temps nécessaire pour qu’ils restent utiles le plus longtemps possible.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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