Je patientais sur le quai de la ligne royale. Le silence était presque total, seulement troublé par le bruit sourd des rails sous la terre.
Sena se tenait à côté de moi, en train de feuilleter la fable qu’elle m’avait prise sans permission.
Je n’avais pas protesté.
— Pourquoi tu lisais cette fable ? demanda-t-elle en tournant une page. Je n’y vois rien de particulier. Quelle logique se cache derrière cet intérêt ?
Je ne répondis pas.
Pas tout de suite.
— Ou alors, ajouta-t-elle en refermant le livret, peut-être qu’il n’y en a pas ? C’est… sentimental ?
Un silence. Le train n’arrivait pas encore.
— Dans un livre, tout est offert.
Je parlais calmement. Les mots sortaient comme s’ils avaient été rangés d’avance.
— On y voit la peur, la loyauté, la trahison, l’ambition. Sans avoir besoin d’interroger. Sans mensonge.
— Les gens mentent, les livres pas ?
— Les gens se protègent. Les livres exposent. Même malgré eux.
— Et alors ?
— J’apprends.
Elle me regardait, curieuse, un sourcil légèrement haussé.
— Ce que les personnages ne savent pas d’eux-mêmes, l’auteur finit toujours par le révéler. Par fatigue, ou vanité. C’est l’un des rares espaces où l’humain se trahit dans la durée.
— Tu lis pour disséquer les gens ?
— Pour anticiper.
Je pris la fable des mains de Sena. Je l’ouvris à une page au hasard, sans la lire.
— Je ne crois pas aux intuitions.
— Tu crois aux schémas ?
— Je crois qu’en lisant mille personnages, tu peux prévoir un vivant.
Elle eut un petit sourire.
— Tu veux maîtriser ce qu’on ne peut pas maîtriser.
Je relevai les yeux vers elle. Le regard direct.
— Je veux réduire la marge d’incertitude.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Et celui qui t’a offert ce livre… il était incertain ?
— Il est mort.
Je refermai la fable, lentement.
Et lui rendit.
Le bruit du train commença à se faire entendre.
Sena n’ajouta rien. Moi non plus.
Nous montâmes dans la rame en silence.
J’entrai, m’assis près de la fenêtre, mon regard fixé sur les rails qui défilaient, froids, immuables.
Sena, toujours le livre en main, me regardait.
— Et toi Llina, est-ce qu’il existe un livre écrit par ta main ?
Je laissai mon regard glisser lentement vers elle, impassible.
— Si tu cherches un livre en papier, il n’en existe pas.
Elle fronça légèrement les sourcils, comme surprise par la franchise.
— Alors je ne comprendrai jamais…?
Je tournai doucement la tête vers la fenêtre, observant le reflet des rails mouvants.
— Regarde-moi bien. Ce que tu vois, ce que j’exprime, ce que je suis… c’est le livre que tu cherches.
Ma voix restait posée, sans émotion apparente.
— C’est un livre sans pages, mais pas sans contenu.
Je fixai à nouveau Sena, mes yeux perçants.
— Tu lis chaque geste, chaque mot, chaque silence.
Je marquai une pause, laissant peser le poids de mes paroles.
— Ce livre ne ment pas, parce que je ne peux me permettre de mentir à ce que je suis.
Elle baissa un instant les yeux, hésitante.
— Mais tu te caches aussi.
Je laissai un très léger soupir, presque inaudible.
— Je ne me cache pas. Je suis ce que je montre.
Je croisai son regard, implacable.
— Tu imagines encore ce que je pourrais être, parce que tu refuses d’admettre ce que je suis.
Je détournai enfin les yeux, le visage redevenu neutre.
— Et c’est pour cela que ta lecture est lente.
Elle se gratta légèrement la tête.
Une dizaine de minutes de silence passèrent. Nous arrivâmes en même temps.
L’ascenseur s’ouvrit dans un chuintement. Aucun mot. Si ce n'est l'habituelle voix automatique.
À l’accueil, un plateau nous attendait : barre protéinée, eau citronnée. Un assistant s’inclina discrètement.
Je pris le plateau, posai mon sac contenant l’uniforme de Faucheur sur le rebord prévu. Puis nous remontâmes.
Ce fut dans l’ascenseur, à mi-course, que Sena parla enfin. Voix calme.
— Est-ce que je pourrais relire encore une fois le dossier ?
Je tournai à peine le visage.
— Tu peux.
Silence.
Au bureau, j’effleurai le micro.
— Un ordinateur portable, relié au réseau. Merci.
La réponse fut immédiate, feutrée :
— Bien entendu. Quel niveau de permission ?
Je marquai une brève pause. Je sentais le regard de Sena sur moi. Ce n’était pas une demande. C’était une pesée. Une révélation contrôlée.
— TRD.
— Compris. Je vous l’apporte dès que j’ai terminé.
Je posai l’eau et la barre protéinée pour aller me changer.
De retour avec le fameux manteau en cuir de Kurokafu, chemise blanche, cravate, tailleur ajusté, bottes noires.
Retour aux fonctions.
Quand je revins, Sena était en train de scruter les étagères. Elle cherchait sans doute d’autres affaires à lire.
Sa posture avait changé. Son regard aussi.
Mais sa tenue restait en décalage avec la détermination qu’elle portait désormais. Sans parler de l’environnement.
Je la laissai faire en silence.
Je retournai à ma place, notai ce que j’aurais à faire pour le lendemain, et consultai les dossiers en attente.
Vingt minutes plus tard, le majordome arriva.
— Et voici pour vous.
Il posa l’ordinateur sur la table basse.
Depuis ma chaise, j’observais Sena. Elle s’était installée sur le canapé, entourée de dossiers empilés en désordre.
— Avec cet ordinateur, tu auras accès à toutes les affaires depuis que je suis Kurokafu. Stratégies employées pour neutraliser un individu, un groupe politique, des trafiquants, mafias, entreprises...
Mais aussi des jugements internes, semblables au dossier que tu as lu plus tôt.
Pour la prise en main, tu comprendras. Tout est intuitif.
Et si tu as des questions, utilise ce micro. Ne reste pas bloquée inutilement dans ton enquête.
Le majordome suivit mon regard.
— Donc je suis au service de cette jeune femme pastel ?
— Vous répondez à ses questions, rien de plus.
— Je vois.
Sena acquiesça. Elle prit l’ordinateur ainsi que le post-it collé dessus : le mot de passe.
Sans un mot, elle emporta la machine dans sa chambre, accompagnée de quelques dossiers. Le reste demeura éparpillé sur la table basse.
— Elle est partie sans ranger.
Le majordome me lança un sourire. Un de ceux que je connaissais.
— Elle devient sérieuse malgré son apparence. Que lui avez-vous fait, cette fois ?
— J’ai répondu à ses questions. Tout simplement.
Il redevint neutre.
— L’homme que vous avez fait exécuter a été éliminé aujourd’hui. Sans douleur. Son corps est conservé dans la zone des arachniscorpus.
Souhaitez-vous que nous procédions comme d’habitude ? Ou dois-je enclencher la suite immédiatement ?
Je consultai l’heure.
— Comme d’habitude. Mais demain matin, j’irai.
Pour l’instant, l'heure des Arachniscorpus est terminée, la mienne aussi.
— Bien. Si vous avez des demandes...
Alors qu’il tournait les talons, Sena ressortit en même temps.
— J’ai une question.
Je la regardai. Elle avait ce regard précis : celui de quelqu’un qui croit avoir trouvé une faille.
— Mon travail consiste, dans les grandes lignes, à poser des questions pour éprouver la justice établie par Kurokafu. C’est exact ?
— C’est ce qui est écrit sur le contrat que tu as signé, oui.
— Il est aussi précisé que, tant que mes actions n’entravent pas Kurokafu ni n’empêchent sa progression dans ses missions, je suis libre de poursuivre mes objectifs.
Alors si, en posant une question, je parviens à provoquer la remise en question d’un agent...
Est-ce considéré comme une violation de contrat ?
Même si je n’ai fait que mon travail ?
Le majordome me lança un regard discret. Il avait compris.
Sena était enfin sérieuse. Comme une étudiante en troisième année de droit devait l’être.
Je répondis calmement.
— La clause que tu cites est exacte.
Et la logique est la suivante : si ta question ébranle un agent au point de l’invalider…
Ce n’est pas toi qui as failli.
C’est lui.
Je fis une pause.
— Cela dit… Veille à ce que tes questions soient des outils, pas des armes. Si tu t’en sers pour provoquer et non pour comprendre, tu sortiras du cadre. Et tu ne le remarqueras pas tout de suite. Mais moi, oui.
Elle hocha lentement la tête. Puis son regard se posa sur le majordome.
— Qui êtes-vous, pour Llina ?
— Je suis son majordome.
— Votre façon d’être avec elle me laisse penser que vous êtes un peu plus que cela.
Un court silence. Il sourit légèrement.
— Alors reformulons : qui étiez-vous, avant d’être majordome ?
Il croisa les mains dans son dos.
— J’étais un Argiope. Longtemps. Jusqu’à ce que je trouve quelqu’un pour prendre ma place.
Il se tut, avant d’ajouter :
— Je n’ai jamais voulu quitter Kurokafu. Alors… on m’a proposé de rester. Ici.
Il continua, le ton toujours calme.
— Je connais Llina Delys depuis qu’elle est enfant. Je l’ai vue être formée, puis s’élever. Et je la vois encore aujourd’hui.
Il tourna brièvement les yeux vers Sena.
— Ce n’est pas un privilège. C’est une responsabilité. Je dis ce que je pense quand elle me le permet. Parfois elle écoute et cela porte du fruit. Parfois non.
Un silence. Il regarda de nouveau droit devant lui.
— Mais c’est un honneur… que de pouvoir rester à portée de voix.
Sena me regardait ensuite.
— Tu as besoin du majordome, Llina ?
— Non.
Elle le regarda à nouveau.
— Est-ce que je pourrais vous poser d’autres questions, en privé ?
— Comme vous le souhaitez. Mais mes réponses seront les mêmes, avec ou sans la présence de Kurokafu.
— Je le sais bien.
Ils quittèrent tous deux la pièce.
Sena avait bien choisi.
Me poser des questions ne sert à rien si elle n’accepte pas ce que je suis.
Et pour l’aider à comprendre ce que je suis, qui de mieux que celui qui m’observe depuis toujours ?
Bonne initiative. Bonne direction.
Je laissai une note à mon bureau pour informer de mes déplacements.
Je descendis d’un étage, en silence.
Rien ne m’appelait. Rien ne m’urgait. La journée avait été dense, elle n’avait pas besoin d’être comblée. Seulement clôturée.
Je m’assis à ma place habituelle, dans la bibliothèque privée.
La lumière était tamisée, diffuse.
Je sortis la barre protéinée de ma poche, la sectionnai sans cérémonie, et bus lentement l’eau citronnée préparée plus tôt. L’amertume acide me convenait. Elle n’exigeait rien.
Un volume était resté ouvert sur une console basse : Le Serment des sept balances. Une fable ancienne, fictionnelle, mais construite sur des cas de justice symboliques. Je repris là où je m’étais arrêtée. Lecture lente, ordonnée. Pas d’identification, pas d’adhésion. Seulement la logique. La structure du jugement. Qui pèse quoi. Pourquoi. Et ce qu’il en coûte.
Un bruit léger. À peine perceptible.
Je me redressai, sans hâte.
Le son venait du fond, près de la salle du piano. Je connaissais les lieux. Aucun angle mort.
Je me levai.
Le jeune assistant ne me vit qu’au dernier moment. Il s’était glissé dans l’ombre, assis devant l’instrument fermé, comme s’il hésitait encore à jouer. Il sursauta à peine, juste ce qu’il fallait pour trahir qu’il n’était pas là où il devait être.
Mais il ne chercha pas d’excuse. Il attendit mon verdict.
— Que faites-vous ici ?
— Le majordome a dit qu’il serait occupé. Nous avions quartier libre, mais restions disponibles pour les directives. Il ne nous a pas désignés aujourd’hui.
Sa voix fut mesurée, mais le souffle légèrement suspendu trahissait la peur de ne pas être à sa place.
— J’ai pensé que je pouvais utiliser ce temps pour... pour jouer un peu. Je ne savais pas que vous étiez ici.
Il dit vrai.
Son erreur n’était pas dans le geste. Mais dans l’absence d’anticipation. Il n’avait pas envisagé que je puisse me trouver là.
Faiblesse de prévision. Rien d’irrémédiable.
— Vous êtes venu jouer. Alors jouer.
Ne tenez pas compte de ma présence.
Mais si quelqu’un vous appelle, vous y allez.
Il hocha la tête. Droite, nette. Un respect sans effusion.
Je retournai à ma place.
La barre protéinée était terminée. Le volume encore ouvert.
Le premier accord résonna. Épuré.
Puis un second, plus ample.
Il jouait sans virtuosité, mais sans faute. Une pièce simple, presque mécanique. Sans émotion ajoutée. Cela me convenait.
Je continuai à lire.
Le piano ne couvrait pas le texte. Il l’accompagnait.
Ni trouble, ni dérangement.
Le repas du soir approchait.
Quinze minutes plus tard, une des assistantes entra dans la pièce, un plateau à la main. Elle s'arrêta en entendant les notes discrètes d’un piano, à peine perceptibles mais bien présentes. Son regard glissa instinctivement vers moi. Il était chargé d’une inquiétude contenue.
Je n'avais pas besoin de poser de question. Elle pensait à celui qui jouait.
— Il a l'autorisation, dis-je simplement.
Mon ton était neutre.
— Il n’est pas dispensé de ses fonctions.
Elle hocha la tête, un peu rassurée. Mais je perçus tout de même l’ombre de son étonnement. Bien dissimulée, mais pas assez.
Elle posa le plateau devant moi et s’en alla sans un bruit.
Je commençai mon repas. En silence. Comme toujours.
Une fois mon assiette vidée, je la saisis et me levai.
Je descendis à l’accueil, pour me diriger dans le fond, là où abritait la cuisine. J’y allai sans escorte, mes pas résonnant faiblement sur le sol lisse du couloir.
En entrant, plusieurs visages se tournèrent vers moi. Un silence subtil parcourut la pièce, presque imperceptible mais bien réel.
Un des assistants s’approcha, visiblement mal à l’aise.
— Vous… auriez pu appeler quelqu’un, Kurokafu. Nous sommes là pour ça.
Je posai calmement mon assiette dans l’évier.
— J’ai des bras. Et des jambes. Ce serait un gaspillage de ressources que de mobiliser un agent pour ce genre de tâche.
Je me retournai. Aucun mot de plus n’était nécessaire.
Les regards me suivirent en silence tandis que je quittais la cuisine. L’ordre, même dans sa forme la plus simple, venait d’être réaffirmé.
Je remontai à mon bureau.
Je m’assis.
J’inspirai lentement. Expirai.
Une respiration pour contenir la fatigue : une heure trente de sommeil, un entraînement avec un faucheur, un repas purement fonctionnel.
J’allumai l’ordinateur.
Le Livre de Vie d’Iori Masane figurait parmi les nouveaux envois.
Numérique. Fraîchement compilé par les TRD.
Je l’ouvris.
Je fis défiler les dernières entrées.
Les dernières heures.
Une ligne finale, nette : Exécuté sous ordre de Kurokafu.
Je marquai le livre comme « à lire ».
Puis je le refermai.
Le silence reprit sa place.
Je me levai.
Je rangeai les dossiers que Sena avait laissés sur la table basse.
Je remis tout en ordre.
J’aurais pu les lui laisser. Qu’elle prenne conscience de son désordre. Mais même l’ordre est un message. Et dans ce livre sans pages, chaque message est intentionnel.
Puis je préparai mes affaires.
Routine du soir.
Et sommeil.
FIN DE CHAPITRE
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