Si je devais décrire Kurokafu, je dirais qu’elle est bien plus qu’une simple personne de "bonne volonté". Elle est une incarnation vivante de principes, quelqu’un dont le sens de la justice dépasse la morale commune pour se poser sur des fondations inébranlables, presque inhumaines.
Ce qui la distingue n’est pas un cœur tendre ou une compassion chaleureuse, mais une volonté inflexible et une rigueur sans compromis. Elle est incorruptible, non pas par excès de bonté, mais parce que son attachement à ses convictions ne laisse aucune place à l’ambiguïté ou à la faiblesse.
Kurokafu n’est pas là pour plaire, et encore moins pour être aimée. Elle ne cherche ni admiration ni approbation, mais exige un respect qui s’impose naturellement à quiconque croise son chemin.
Ses décisions ne s’embarrassent pas de sentiments, ce qui pourrait la faire passer pour froide, voire cruelle, mais il serait injuste de la juger ainsi.
Cette froideur apparente est simplement le reflet d’une intelligence implacable et méthodique, toujours au service d’un objectif qu’elle juge supérieur.
Elle est cependant bien loin d’être infaillible selon moi. Sa droiture rigide peut être une force, mais c’est aussi sa plus grande vulnérabilité.
Elle est si profondément ancrée dans ses valeurs qu’elle risque parfois d’ignorer les nuances ou la complexité de certaines situations humaines. Pour autant, ce serait une erreur de la qualifier de déshumanisée.
Elle observe l’être humain avec une curiosité quasi-scientifique, comme si chaque individu était une pièce du puzzle qu’elle tente de résoudre.
Cela ne signifie pas qu’elle éprouve de l’affection, mais plutôt qu’elle reconnaît la richesse et le potentiel de chaque existence.
Kurokafu inspire une sorte de crainte respectueuse. Son regard semble percer au travers des masques que portent les gens, dénudant leurs intentions et leurs véritables natures.
Parfois, en sa présence, il est difficile de ne pas se sentir à nu, jugé.
Mais ce jugement, bien que sévère, est juste. Elle ne se trompe que rarement, et lorsqu’elle le fait, elle en tire des leçons qui la rendent encore plus redoutable.
En résumé, Kurokafu est une femme d’une rare intégrité, une gardienne des principes. Elle ne s’égare jamais, et pour ceux qui partagent sa vision, elle est un allié inestimable.
Mais pour les autres, elle est un obstacle infranchissable.
Et pourtant, parfois, malgré toute sa froideur et son sérieux, Kurokafu me rappelle une enfant.
Une enfant, oui, mais une enfant douée d’une intelligence glaçante et d’un sens de la justice implacable.
C’est dans ses moments de passion, presque naïve, que cette impression s’installe : ses longues heures passées à disséquer des livres, ou sa collection de vins rares qu’elle admire plus qu’elle ne consomme.
Mais surtout, c’est son entêtement à ne jamais se poser la question de l’héritage de Kurokafu qui m’amuse – ou qui m’inquiète, selon les jours.
Elle se plonge tellement dans le présent, dans l’application rigoureuse de ses principes, qu’elle néglige de préparer le futur. Peut-être qu’elle pense, dans un coin de son esprit, qu’elle est immortelle.
Ou peut-être qu’elle refuse simplement d’admettre qu’un jour, quelqu’un d’autre devra porter ce fardeau. Cette négligence, aussi étrange soit-elle, la rend paradoxalement humaine.
Et c’est précisément pour cette affaire que je me rends dans son bureau.
Je frappe à la grande porte, une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Silence.
Je m'attends à ce qu’elle ignore la procédure, comme elle aime tant le faire. Mais ce silence lourd ne me trompe pas. Je sais qu’elle est là.
« Kurokafu, je sais que vous êtes là. Le Misumena Vatia que j’ai choisi pour vous m’a confirmé votre présence hier soir. »
Un soupir las s’échappe de l'autre côté, suivi d’un calme glacé.
« Entrez. »
Lorsque j’ouvre la porte, je la découvre à son bureau, écrivant d’une main précise sur un cahier, son stylo glissant sur le papier avec une fluidité impressionnante.
« Vous allez bien ? »
Elle lève les yeux lentement, ses traits marqués par une concentration sereine.
« Très bien, merci. Et vous ? Laissez-moi deviner… Vous venez m'embêter avec cette histoire d'héritier ? » dit-elle, tout en posant délicatement son stylo sur la surface du bureau.
« C’est exact. » répondis-je, un sourire discret aux lèvres, tout en fermant la porte avec soin.
Elle se leva d’un mouvement élégant et s’assit sur le bord de son bureau, ses yeux fixant les miens avec une attention silencieuse.
« Ex-Argiope. Ne voulez-vous pas poser votre démission une bonne fois pour toutes ? Je vous assure, aucun Faucheur ne viendra vous chercher. Vous avez prouvé votre loyauté de toutes les manières possibles. »
Je la regarde un instant, mes yeux pénétrant son regard calme.
« Vous savez bien que j’ai dédié ma vie à Kurokafu. C’est un honneur, mais je refuse votre offre. Je désire encore servir. »
Elle me fixe, un sourire à peine perceptible jouant sur ses lèvres.
« Évidemment, c’était de l’ironie. Une façon subtile de vous dire que vous m’ennuyez avec cette insistance. »
Je m’incline légèrement, comme pour lui présenter mes excuses. « Navré d’être celui qui ose encore vous rappeler l’importance de cette tâche. Dois-je vous rappeler une nouvelle fois l’importance de cette décision ? »
« Non merci, je suis déjà au courant. »
« Alors ? Qu’attendez-vous ? Kurokafu repose sur vos épaules. Je ne le souhaite pas, mais s’il vous arrivait quelque chose, pour le bien de l’organisation, il faut que quelqu’un puisse assurer la relève. »
« Vous savez pourquoi vous ne voyez aucune trace de mes recherches ? »
« Expliquez-moi ? »
« Il n’y a personne qui en soit digne. Absolument personne.
Chaque agent de Kurokafu est trop conditionné, trop prévisible pour prétendre à ma place. Les Argiope ? Leur obsession maladive pour la perfection ne ferait qu’engendrer des querelles s’il fallait en élever un parmi les huit. Quant aux Phoneutria… inutile d’en discuter.
Vous et moi savons qu’ils n’ont ni la vision, ni l’équilibre nécessaires pour diriger comme je le fais. »
« Pourquoi ne pas former un enfant issu des orphelinats ? En choisir un, façonné selon vos critères, pour qu’il soit capable un jour de prendre votre place. »
Elle croisa les bras, un éclat ironique dans le regard. « Autant programmer une intelligence artificielle pour me remplacer. »
Je fronçai légèrement les sourcils, mais restai silencieux, l’interrogeant du regard.
Elle soupira, comme si tout cela n’était qu’une évidence.
« Façonner quelqu’un pour qu’il devienne un jour ce que je suis ? Ce serait inutile. Une telle personne ne serait qu’un reflet de mes convictions, incapable de penser ou de décider par lui-même.
Si le futur de Kurokafu repose sur un esprit fabriqué, il s’effondrera dès qu’il sera confronté à une réalité qui dépasse mes enseignements. »
Elle marqua une pause, son regard se perdant dans le vide.
« Ce n’est pas une simple question d’héritage. C’est une question de nature. Celui ou celle qui prendra ma place devra être guidé par des passions et des valeurs qui lui appartiennent. Une passion pour la lecture, une soif innée de justice, et une capacité à analyser et agir avec discernement. Ces qualités ne se fabriquent pas. Elles doivent naître d’eux-mêmes. Si je dois tout dicter, alors je n’aurai pas trouvé un successeur, mais créé une pâle extension de moi-même. Et cela condamnerait Kurokafu à la stagnation. »
« Pourquoi une passion pour la lecture ? »
Son regard s’accrocha au mien, perçant.
« Parce qu’il faut honorer la mémoire de chaque agent. Leur “livre de vie” n’est pas un simple registre. C’est un testament, une histoire, et le dirigeant doit avoir le respect de lire et de comprendre profondément ce qu’ils ont été. »
« Donc, si je résume, vous recherchez quelqu’un qui vous ressemble ? »
Elle esquissa un sourire fugace. « Pas exactement. Mais quelqu’un qui partage cette passion pour la lecture et cette soif de justice. Une personne capable de maintenir cet équilibre fragile entre une rationalité implacable et l’humanité nécessaire pour éviter de transformer ce pays en une dystopie au nom de la justice. »
« Donc vous ne comptez pas en trouver. »
Elle haussa légèrement les épaules, un éclat tranquille dans le regard. « Je cherche. Et j’espère. Le tout avec patience. »
Elle planta ses yeux dans les miens, accusateurs. « C’est d’ailleurs pour ça que je passe tant de temps dans les bibliothèques. Contrairement à ce que vous pensez, ce n’est pas juste pour lire. »
Je laissai échapper un soupir agacé. « J’y pense. Mais il y avait cette jeune fille que vous avez rencontrée, qui avait réussi à attirer votre attention. »
Elle haussa un sourcil. « Oui, parce qu’elle était une grande lectrice. Mais elle est encore trop naïve. Bien trop enfermée dans sa bulle. Il lui manque cette soif de justice. Si elle change, elle pourrait devenir une bonne candidate. Je retournerai peut-être la voir dans trois ans. »
« Trois ans, c’est une éternité. Il peut se passer bien des choses. » Je roulai des yeux, exaspéré.
Elle eut un sourire fin, presque imperceptible. « Si quoi que ce soit m’arrive avant que je n’aie pu désigner et former quelqu’un, alors tu prendras ma place. Et cette tâche, celle de trouver un successeur, te reviendra. »
« Je vais m’y mettre durant mon temps libre, dès aujourd’hui. »
« Oh, toujours efficace. J’apprécie. » Elle acquiesça, satisfaite, puis se dirigea vers moi. Je m'écartai légèrement pour la laisser passer. Devant la porte, elle me jeta un regard : « Je vais prendre un verre de vin. Vous voulez en prendre aussi ? Tant que vous êtes là ? »
« Avec plaisir. Au fait, vous avez reçu une bouteille de vin. »
Son expression changea à peine, mais je devinai une lueur d’intérêt dans son regard. « Oh ? Une Veuve Brune ? Ça me fait penser, il faut que je remercie cette Veuve Brune qui accompagnait le Luminara d’Azplent. »
Je levai un sourcil, légèrement surpris. « Vous étiez sérieuse lorsque vous avez dit ça à l’Argiope et au Phoneutria ? Vous ne devez rien à cette Veuve Brune. »
« Bien sûr que je ne lui dois rien. Mais en lisant les mémoires du Luminara, j’ai constaté que l’un de ses vœux les plus chers était de me rencontrer. Elle a également eu l’audace de m’offrir un vin rare que je ne possédais pas. Je traite chaque agent selon sa catégorie et son mérite, et son geste n’est pas passé inaperçu. Si cette entrevue peut récompenser son dévouement tout en renforçant sa motivation, alors je peux la lui accorder, sous mes conditions, et une seule fois. »
Je ne trouvai rien à redire. Elle était fidèle à ses principes.
Elle se tourna légèrement, me fixant avec une intensité habituelle. « Trouvez-la. Informez-la de ma décision et faites en sorte qu’elle soit prête. Je veux la voir dans un cadre précis, discret, et sous contrôle. »
« Très bien. Je m’en occupe immédiatement. »
Elle acquiesça de nouveau, visiblement satisfaite, avant d’ajouter : « Le vin devra attendre. Je tiens à ce que cette rencontre soit réglée avant toute autre distraction. »
Je m’inclinai légèrement, respectueux. « Comme vous le souhaitez. »
Elle quitta la pièce, me laissant seul avec la tâche qu’elle venait de me confier. Une partie de moi trouvait cette situation absurde, mais une autre la comprenait.
Et même si mon avis ne comptait plus, je suis un ancien Argiope qui a choisi de céder sa place à un autre.
J’ai servi fidèlement Kurokafu, accompagnant l'actuelle dirigeante depuis son enfance, aux côtés de son père. J'ai aussi joué un rôle clé dans ce que l'organisation est devenue aujourd'hui. En reconnaissance de mon travail acharné, elle m’a proposé de partir en retraite, mais j’ai refusé et négocié une place de majordome dans sa maison.
Depuis le temps que je suis à ses côtés, j’ai accepté le fait de ne pas comprendre pleinement toutes ses décisions.
Après tout, avec Kurokafu, tout avait un but, même les gestes les plus inattendus.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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