5h30.
Je sortis de ma chambre.
Silice était déjà là.
Assise sur le canapé, jambes croisées, une tasse de café noir à la main.
Je ne dis rien. Elle non plus.
Je traversai le bureau et entrai dans la salle de bain.
Eau froide.
Nettoyant sans parfum.
Brosse à dents électrique, deux minutes.
Rinçage. Séchage.
Je sortis.
Silice n’avait pas bougé.
Le calme dans le bureau était parfaitement maîtrisé.
La chaise était déjà au centre, alignée avec l’axe de la pièce.
À sa droite, un petit chariot discret, sobrement métallique, portait les produits nécessaires : soins de peau, sérums, pinceaux, instruments de correction, parfums soigneusement étiquetés selon la météo.
Un miroir sans cadre y était posé, incliné selon mon angle habituel.
À gauche, un tabouret bas.
Rien ne manquait. Rien ne débordait.
Son regard était dirigé vers mon bureau, fixe, implacable.
Je n’eus pas besoin de suivre ses yeux pour comprendre.
Sena dormait là.
Avachie sur le plateau comme une étudiante sur ses cahiers, dans un pyjama pastel bien trop large pour sa silhouette.
Le bras sous la tête, les cheveux en désordre, le souffle calme.
Autour d’elle, plusieurs documents avaient été déplacés :
rapports consultés, notes éparpillées, mon agenda ouvert, un stylo non remis à sa place.
Elle avait fouillé. Et veillé.
Mais ce n’était pas cela que je remarquai en premier.
À côté de son bras, posé là sans prudence, il y avait son carnet.
Le même que dans la limousine.
Je le pris.
Couverture souple, spirale noire.
Quelques coins cornés. L’écriture manuscrite visible dès la première page.
Elle avait écrit. Beaucoup.
Je m’assis sur la chaise.
J’ouvris le carnet.
Je feuilletai quelques pages.
Les premières étaient pleines de schémas, de concepts de droit pénal et constitutionnel.
Des flèches, des liens logiques, des encadrés.
Puis, après la page 33, un changement de ton.
L’écriture devenait plus ample. Moins scolaire.
“Les premières impressions”
La voiture est silencieuse. Trop silencieuse. Même le cuir ne fait pas de bruit. C’est une voiture qui ne veut pas exister.
Elle, non plus
Elle me regarde sans me regarder. Je n’arrive pas à savoir si elle pense quelque chose ou si elle pense tout. C’est déstabilisant. J’ai eu des profs brillants, des orateurs puissants… mais elle ne parle pas pour convaincre. Elle parle comme si elle constatait.
Ses yeux sont… inquiets. Non, pas inquiétants. Inquiets. Comme s’ils surveillaient le monde pour qu’il ne glisse pas hors des règles. Je note : ses gestes sont mesurés. Aucun geste inutile.
Même quand elle prend un stylo, il n’y a rien de flou. Rien d'hésitant. On dirait qu’elle dessine les conséquences avant les mouvements.
Je refermai le carnet.
— Je suis prête.
Silice bougea.
Elle se leva.
Ajusta une mèche de cheveux derrière son oreille d’un geste lent.
Approcha sans un mot, récupéra un petit pot, ouvrit un flacon, et débuta la routine.
L’odeur légère d’un sérum botanique s’éleva.
Elle passa ses doigts froids sur mes joues, étira doucement la peau.
Puis l’inspection : une micro-lampe à spectre neutre, pour analyser l’état de l’épiderme.
L’humidité de l’air. L’exposition à la lumière durant les dernières heures.
Elle corrigea. Ajusta. Appliqua.
Le silence régnait. Total.
C’est alors que, dans ce calme glacial…
— … pastèque…
Un souffle, à peine articulé.
Je tournai lentement les yeux vers Sena.
Elle s’était recroquevillée sur le bureau, la joue contre le bras, marmonnant à moitié.
Un filet de salive s’échappait de la commissure de ses lèvres.
— … le pingouin…
Je ne réagis pas.
Silice non plus.
… Jusqu’à ce qu’un spasme infinitésimal trahisse ses doigts.
Une demi-seconde d’arrêt.
Le sérum suspendu en l’air.
Puis le geste reprit, parfaitement réajusté.
Pas un mot.
Mais je sus qu’elle avait entendu.
Silice poursuivit la routine.
Une huile sèche sur les tempes, laissant un éclat subtil mais perceptible, comme un vernis de contrôle.
Un correcteur à large spectre sous les yeux, estompé avec précision pour uniformiser sans masquer, révélant la netteté naturelle de ma peau pâle.
Elle appliqua ensuite un fond de teint matifié, légèrement plus clair que mon teint d’origine, pour accentuer la froideur et la netteté de mon visage. Aucune zone n’était oubliée : chaque ligne de la mâchoire, chaque courbe du nez était floutée, puis redessinée.
Une touche d’illuminateur sous l’arcade sourcilière et sur l’arête du nez, pour rehausser les angles et renforcer l’impression d’un masque de marbre.
Puis vint l’eyeliner noir, tracé avec une extrême finesse. Il étirait la ligne de mes yeux en une pointe discrète mais assassine, rendant le regard plus long, plus dur.
Elle termina par un rouge à lèvres mat, d’un rouge profond mêlé de brun. Ni brillant, ni discret. Une teinte dense qui absorbait la lumière, donnant à mes lèvres une autorité silencieuse.
Enfin, un fixateur vaporisé sur l’ensemble du visage, enfermant chaque produit dans une tenue parfaite, impénétrable, comme une armure invisible.
Aucun mot.
Aucun geste inutile.
Elle se redressa, nettoya les pinceaux, referma les flacons avec la même rigueur militaire qu’un soldat nettoyant son arme.
Je me levai, me rendis dans ma chambre pour récupérer mes vêtements.
À mon retour, Silice avait réajusté l’angle du miroir et vérifiait la netteté du col de ma chemise.
La cravate m’attendait, posée à côté.
Elle la prit. Ajusta le nœud avec la précision d’un horloger.
Ni lente, ni rapide. Exacte.
Je restai immobile.
C’est alors que Sena remua.
Elle se redressa d’un coup. Les yeux à demi ouverts. La brume encore collée aux paupières.
Lorsqu’elle me vit debout, vêtue, le visage de Silice immobile à mes côtés, elle se figea net.
Une fraction de seconde passa.
— Je… je suis désolée ! Je vais tout ranger… pardon, je… je vais me changer !
Ses gestes étaient précipités. Elle chercha son carnet, ne le trouva pas, hésita.
Une seconde de panique.
Puis elle rassembla les documents à la hâte, les rangea maladroitement sur le bureau et sortit presque en courant, pieds nus sur le sol froid.
Je ne dis rien.
Silice non plus.
Je posai mes gants sur la table.
La journée pouvait commencer.
D’un simple geste, j’effleurai le pad tactile intégré au meuble, à droite de l’accoudoir.
L’interface s’activa sans bruit. Une pression. Signal envoyé.
À ma gauche, Silice avait déjà commencé à tout remettre en ordre.
Le miroir fut replacé dans son étui.
Les produits rangés dans leur boîtier respectif, alignés selon un protocole muet.
Les flacons triés, les pinceaux nettoyés.
C’est à ce moment que le majordome entra. Au même moment, je m’assis sur ma chaise.
Les portes du bureau s’ouvrirent en grand, sans fracas, mais sans chercher à être discrets.
Il entra d’un pas mesuré, les mains croisées dans le dos. Son regard, toujours aussi vif malgré les années, balaya la pièce sans commentaire.
Puis, s’arrêtant sur le seuil :
— Que fait cette jeune femme en pyjama pastel devant la porte de sa chambre ?
Je levai les yeux.
Depuis ma place, j’apercevais le fond du couloir.
Sena y était, droite comme une statue fautive, pieds nus, les bras croisés derrière le dos, tentant de se faire plus petite qu’elle ne l’était.
Elle ne me regardait pas.
Mais elle savait que je la voyais.
Je ne répondis pas.
Je fis simplement glisser mon regard vers le bureau.
Pas de badge.
Je me levai.
Marchai vers elle.
Le silence de mes pas amplifiait sa tension.
Arrivée devant la porte de sa chambre, je posai ma main sur le scanner.
Le mécanisme reconnut l’autorisation et s’ouvrit.
— … merci.
Le mot était à peine audible.
Elle le murmura sans lever les yeux.
Derrière moi, je perçus deux réactions opposées.
Silice s’était immobilisée. Son regard, celui qu’elle réservait d’ordinaire aux objets déplacés sans autorisation, se planta dans le dos de la jeune fille.
Le majordome, lui, esquissa un sourire discret.
Amusé, sans moquerie.
Comme s’il savait que, parfois, il valait mieux apprendre par l’erreur que par la consigne.
Je fis demi-tour.
Retour au bureau.
Je m’assis.
Constatai l’état du plateau.
Notes déplacées, stylos sans capuchon, documents mélangés…
Et sur mon agenda, une tache à la forme indiscutable.
Une trace de bave séchée, incrustée entre deux annotations.
Je ne dis rien.
Je pris un chiffon. Je nettoyai. Je remis chaque élément à sa place.
Silice avait disparu dans la salle de bain pour ranger les produits.
Le majordome se tenait toujours là, les bras croisés, en retrait.
Il ne disait rien.
Il attendait.
Comme toujours.
Le couloir restait parfaitement visible depuis mon bureau.
Dans ce silence, on pouvait entendre un léger bruit provenant de la chambre de Sena.
Il tourna la tête vers le couloir.
— Nous sommes sur le point d’assister à quelque chose d’amusant.
Je ne répondis pas.
Je connaissais déjà le déroulement.
Il ne restait qu’à observer.
Quelques minutes passèrent.
Sena reparut, les bras chargés de vêtements. Elle s’empressa de poser son badge à l’entrée de la salle de bain, entra d’un geste trop brusque et…
Un fracas.
Elle venait vraisemblablement de heurter le chariot de produits que Silice était en train de ranger.
— L’observation passive nous rend-elle complices ?
La voix de l’ex-Argiope portait un sourire évident.
Dans le couloir, on entendit des bribes d’excuses, mêlées à des gémissements désolés.
— Vous n’intervenez pas ? demanda-t-il en tournant la tête vers moi.
— Non. C’est un moment propice pour évaluer la patience de Silice.
Il ne répondit pas, mais l’éclat dans son regard suffisait.
Quelques minutes plus tard, Silice sortit de la salle de bain. Elle jeta un sachet dans une poubelle. Des débris sans doute.
Elle s’approcha.
Déposa sur mon bureau une feuille, sans un mot.
Un compte rendu détaillé : objets renversés, valeur estimée, code d’approvisionnement.
Puis elle repartit.
La porte de la salle de bain n’était pas fermée.
Sena n’en était pas ressortie.
Mais du fond, on entendait encore le brossage de dents.
Lent.
Trop lent.
Un rythme de pénitence.
— Des éléments à noter ?
demandai-je en portant mon regard sur lui.
— Rien de nouveau. Mais souhaitez-vous que je vous rappelle les priorités urgentes ?
— Ce n’est pas nécessaire. J’ai déjà pris note.
— Très bien.
Il inclina légèrement la tête.
— Si vous avez besoin de moi, je serai à l’accueil.
Je hochai la tête. Il sortit sans bruit.
6h32.
Soit deux minutes de trop par rapport à l’habituel.
Qu’importe. Je peux commencer mes activités.
Le silence reprit possession du lieu. Un calme précis, fonctionnel, réglé comme une équation.
Sous mes doigts, le pad intégré s’activa. Le micro encastré attendait mon ordre.
Les tiroirs, verrouillés par empreinte, restaient clos. Rien ne devait s’ouvrir sans nécessité.
À ma droite, les étagères. Dossiers codés. Modules classés. Aucun désordre.
À ma gauche, le porte-manteau vide. La porte de ma chambre, close.
Derrière moi, le murmure des panneaux coulissants : l’armoire s’ouvrait. Les écrans se mirent en veille, attendant l’instruction.
Je consultai le signal prioritaire transmis par les Argiope et Phoneutria.
Un nom s’afficha.
Iori Masane
Statut : Ancien Faucheur.
Huit missions majeures. Aucun manquement.
Jusqu’à celle-là.
Je déverrouillai la section audio.
Une voix, calme. Posée. Fatiguée.
— J’ai transmis la position. J’ai su que l’ordre serait exécuté. J’ai juste… refusé de tirer. Elle était enceinte. Je n’ai pas pu.
Pause.
— J’ai conscience que ce n’est pas l’ordre. Je ne le nie pas. Mais je n’ai pas trahi.
Je refermai le fichier.
Les Argiope avaient joint leur rapport :
— Objectif stratégique atteint.
— Refus d’exécution directe confirmé.
— Justification fournie sans dissimulation.
Deux recommandations.
Sentence de mort immédiate.
Réintégration sous surveillance dans une unité secondaire.
Je restai immobile.
Mon regard parcourut machinalement la pièce, non pour l’observer, mais pour ressentir son alignement.
Le tapis circulaire rouge au centre, le bureau noir sur l’axe, le vide exact entre chaque élément.
Un espace conçu pour qu’aucune hésitation ne survive.
Je me levai.
M’approchai de l’interface et dictai :
— Affaire Iori Masane : Dossier K.22-PH05/217
Une lumière rouge s’alluma.
Je parlai, lentement, chaque mot en équilibre :
« Le respect du protocole n’est pas une suggestion.
Il est la forme même de notre structure.
Iori Masane a transmis, mais il n’a pas exécuté.
Il a mesuré. Il a interprété.
Il a préféré préserver son intégrité intérieure plutôt que la règle absolue.
Je reconnais la sincérité. Mais je ne la récompense pas. »
« Il n’a pas trahi Kurokafu.
Il a trahi la condition même d’un agent : celle d’être un outil. Total. »
« Si nous le laissons vivre, d’autres croiront pouvoir nuancer. Interpréter. Éprouver. Et ce jour-là, le chaos naîtra non de la trahison, mais du doute. »
« Il doit mourir. Non pour son erreur. Mais pour ce qu’elle annonce. »
J’appuyai sur la commande.
Le verdict fut envoyé. Je me rassis sur mon siège.
Silence.
Comme après chaque verdict prononcé.
Et je continuai.
Tout ce qui m’était présenté avait été filtré.
Les Argiope, penseurs rigoureux de la stratégie.
Les Phoneutria, interprètes du réel.
Je ne recevais que ce qui, pour eux, ne pouvait plus être tranché.
Ce que l’équilibre même de Kurokafu exigeait que je juge, corrige, ou réforme.
Je traitai les dossiers transmis.
Une validation de redéploiement.
Un ajustement d’affectation refusé.
Un verdict final sur une dérogation proposée.
Puis deux schémas rejetés. Un troisième exigé.
Rien n’était improvisé.
Tout devait être pesé.
La matinée avançait selon son axe.
Depuis ma place, les portes ouvertes laissaient voir le couloir.
Je perçus des pas discrets. Le froissement d’un tissu.
Sena.
Elle avançait d’un pas concentré, bras chargés.
Elle ne se dirigeait pas vers moi, mais vers sa chambre.
Sans bruit, sans plainte, elle y entrait, et y ressortait rapidement.
Elle rangeait.
C’était évident.
Mais trop précipitée pour en être un vrai.
Cinq minutes plus tard, elle entra dans le bureau.
Une chemise blanche parfaitement repassée, col droit, manches bien tirées.
Un carnet dans une main, un stylo dans l’autre.
Elle évita soigneusement mon regard.
Mais resta là, debout, à l’intérieur, dos à la porte.
Je la regardai quelques secondes.
Puis je retournai à mes tâches.
Elle attendit.
Puis, lentement, elle s’approcha du tabouret, celui que Silice avait utilisé plus tôt, et le plaça face à moi, de l’autre côté du bureau.
Elle s’assit. Droite.
Muette.
Présente, mais sans bruit.
Je finalisai une annotation.
Puis, sans un mot, je fis glisser légèrement ma chaise vers la droite.
Derrière moi, les écrans s’étaient rallumés.
Le dossier y apparaissait, toujours actif.
— Étudie ceci, dis-je calmement.
— Jugement rendu ce matin. Iori Masane. Ancien Faucheur. Refus d’exécution. Lis. Observe. Analyse. Et si tu as des questions, tu les poses. Pas avant.
Elle resta figée.
Comme si les mots n’étaient pas attendus.
Comme si elle n’avait préparé que des excuses…
— Tu… Tu ne me reprends pas ?
Sa voix hésitait.
Je levai à peine les yeux vers elle.
Elle ajouta, un peu plus bas :
— J’ai fait n’importe quoi ce matin, pas vrai ?
Je ne répondis pas.
Elle baissa les yeux.
— J’ai fouillé tes affaires.
J’ai dormi sur ton agenda.
J’ai bousculé Silice.
J’ai cassé ses produits.
Je me suis pointée en pyjama pastel devant Kurokafu.
Et j’ai oublié mon badge dans ma chambre.
Une pause.
— Et tu ne me dis rien.
Je posai mon stylo.
Mes mains jointes sur le bureau.
— Tu veux que je parle ?
Alors écoute.
Je me redressai légèrement.
— Tu n’es pas ici pour obéir.
Tu n’es pas ici pour te conformer à mes exigences.
Tu n’es pas ici pour faire bonne impression.
Tu es ici pour observer, comprendre, poser des questions. C’est le contrat. Et je n’en attends pas davantage.
Je la regardai.
— Tu veux que je commente ton comportement de ce matin ? Très bien.
Je vais te le dire une seule fois.
Je penchai légèrement la tête.
— Tu n’as pas été un obstacle.
Tu n’as ralenti aucune mission.
Tu n’as pas bloqué une seule décision.
Tu n’as pas mis en danger l’ordre ou la logique de cette structure.
Je marquai une pause.
— Alors non, je ne suis pas en colère.
Parce qu’il n’y a aucune raison de l’être.
Elle ne bougeait plus.
Figée.
Je me réinstallai.
— Tu veux ma réprimande ? La voilà : Range ton esprit. Et ta chambre. Puis reviens.
Je levai les yeux une dernière fois.
— … mais cette fois, sans pyjama pastel.
Elle baissa les yeux mais un sourire imperceptible apparut sur ses lèvres. Puis elle ne le cachait plus. Elle me regarda avec les mêmes yeux qu’auparavant.
— Je vais vite ranger et je reviens pour le dossier que tu me demandes d’étudier ! Je vais faire vite !
Et elle s’en alla.
Elle n’avait pas remarqué son carnet en coin de table.
Alors je le pris pour reprendre ma lecture.
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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