Elle me regardait avec hésitation.
Je le sentais, mais je ne la regardais pas.
— Parle, si tu as quelque chose à dire.
— Je… je voulais demander plus tôt, mais avec le monsieur au masque, je n’ai pas osé… C’est quoi un Argiope ? Et un Phoneutria ?
Question normale.
— Ton oncle ne t’en a jamais parlé ? Compréhensible. Mais puisque tu es arrivé jusqu’ici, tu mérites de le savoir.
— C’est quelque chose qui est censé être confidentiel ?
— Pas nécessairement. Voici ce qu’il y a à savoir :
— Kurokafu est une organisation structurée comme une toile. À son centre, une seule personne. Moi.
On m’appelle "Kurokafu", ou "la Veuve noire".
Autour de moi, deux cercles. Ils sont les seuls à avoir autorité pour me conseiller. Huit Phoneutria, huit Argiope.
Les Phoneutria dirigent tout ce qui agit sur un terrain offensif : les agents de terrain, les combattants, les infiltrés.
Les Argiope, eux, dirigent tout ce qui pense : stratégies, décisions complexes, plans d’ensemble. Et les agents d'utilité stratégique. Mon impression générale est que ce sont des perfectionnistes. Parfois détestables, non par faiblesse, mais par excès. Mais utiles, malgré tout.
— C’est… comme deux bras ?
— Comme deux nœuds vitaux. Si l’un cède, tout se déséquilibre.
Sous les Phoneutria, on trouve :
— Les Faucheurs. De jeunes agents élevés pour tuer. Formatés, disciplinés. Obéissance sans faille. Sous les Faucheurs, des médecins, les Arachniscorpus.
— Les Saboteurs. Techniciens, hackers, pyromanes, chimistes… Ils cassent ce qui doit être cassé.
— Et sous les Saboteurs :
• Les Distordica, responsables de la désinformation. Ils sèment le doute, modifient les récits.
• Et les Luminara, nos éclaireurs. Ils vont en éclaireur dans les zones grises, inconnues, parfois mortelles, ou infiltrent les camps ennemis
Sous les Argiope, on trouve :
— Les Veuves Brunes. Uniquement des femmes. Infiltration, manipulation, élimination. Leur charme est une arme.
— Les Misumena vatia, anciens agents d’infiltration, devenus chefs. Ils forment les Caméléons.
— Et enfin, les Caméléons eux-mêmes. Agents polyvalents. Chauffeurs, messagers, fantômes et pleins d'autres couvertures. Certains vivent en infiltration permanente.
— Ça fait beaucoup de monde…
— Ce n’est pas fini.
Il y a aussi les TRD, les Tisseurs de Relations et Demandes. Ce sont eux qui traitent les requêtes des clients. Assassinat, protection, renseignement… Ils évaluent, chiffrent, organisent. Mais si une demande est trop complexe ou douteuse, elle monte jusqu’aux Argiope.
— Donc… ils sont des sortes de secrétaires ?
— Non. Ce sont des négociateurs. Et certains peuvent vendre ce que toi tu hésiterais à nommer.
— Et tous ces gens… ils t’obéissent tous ?
— Oui. Mais pas parce qu’ils m’aiment. Ni par simple respect de l’autorité. Ils obéissent parce que mes décisions sont logiques, cohérentes, et servent la justice que nous avons choisi de faire respecter.
Je la scrutai, mes yeux pesant sur elle comme un verdict.
— C’est en tout cas la généralité et ce que j’attends. Certains obéissent simplement parce que j’ai le pouvoir. Mais passons. Toi, Sena… tu viens d’entrer dans la toile.
Tu n’as pas encore de rôle ici. Mais tu pourrais hériter du sien : être Argiope, l’un de mes conseillers les plus proches.
— Pa–Pardon ?
Son visage se figea, incrédule.
Le tramway s’immobilisa dans un souffle mécanique. Je descendis sans un mot, elle me suivit, silencieuse.
— Attends…
Sa voix trahissait encore l’étonnement.
— Donc, prendre la place de mon oncle, c’est être ta conseillère ?
— Faire partie de mes conseillers. Exact.
— Je ne réalisais pas du tout à quel point mon oncle était important dans l’organisation…
Je posai ma main sur le scanner.
L’ascenseur s’ouvrit dans un claquement métallique.
Une voix automatisée salua : « Bon retour, Kurokafu. »
Un instant de calme. Nous montâmes dans le silence.
L’ascenseur s’ouvrit dans un souffle élégant, presque feutré.
Le silence m’accueillit, accompagné d’un parfum subtil, bois de santal et fleurs séchées. Le sol immaculé, d’un blanc crème finement veiné de dorures géométriques, renvoyait la lumière douce des lustres suspendus au plafond. Chaque motif au sol semblait raconter une histoire oubliée, une époque ancienne, celle d’un Kurokafu plus aristocratique, plus cérémoniel.
Ce bâtiment n’a pas été bâti sous mon règne. Il existait avant moi, avant même ma naissance. Et pourtant, malgré son apparence qui ne me ressemble pas, j’en ai fait mon centre. Mon sanctuaire. Car c’est avant tout un point stratégique.
Les murs, parés de boiseries en noyer clair, avaient été restaurés avec précision. On ne voyait aucun câble, aucune vis, aucun défaut. Rien ne devait distraire l'œil de la symétrie du lieu. Rien ne devait compromettre la paix visuelle. Le luxe, ici, n’est pas tapageur : il est maîtrisé.
Un escalier en colimaçon, majestueux et transparent, menait aux étages supérieurs. Là-haut, mes quartiers. À leur niveau, une vaste mezzanine vitrée surplombait le hall, comme l’œil d’un juge au-dessus de l’arène. On y accède rarement. Et lorsqu’on y accède, c’est qu’on n’en ressortira pas comme on y est entré.
Dans ce grand hall principal, le majordome veillait depuis la mezzanine, tel un chef d’orchestre muet. Autour de lui, plusieurs assistants, hommes et femmes, circulaient en silence. Vêtus de noir et de beige, ils saluaient sobrement chaque passage, notant mentalement l’heure, la posture, le comportement. Ils ne servent pas le thé : ils observent.
Aux colonnes principales, de jeunes Faucheurs montaient la garde. Tous choisis à travers une sélection rigoureuse. Tous silencieux, imperturbables. Ils n’ont ni nom, ni visage en ce lieu : ils sont l’épée invisible suspendue au-dessus de toute parole malheureuse.
Je posai lentement une main sur la rampe en marbre poli. Derrière moi, elle osa une question.
— Et toi, tu accepterais de moi ? Comme conseillère ?
Je ne répondis pas tout de suite.
— Depuis une certaine affaire… je ne me mêle plus de la relève de mes conseillers. Ils choisissent selon leur propre jugement, leur propre logique.
Je fis quelques pas dans la salle, le son parfaitement net, tranchant dans l’atmosphère.
— Tant que les résultats, la logique et la cohérence sont là, je n’ai pas mon mot à dire.
Une pause. Je me tournai à peine vers elle.
— En revanche… si elle ne l’est pas, là où elle était attendue… j’interviens.
Elle me suivit, réalisant enfin où elle se trouvait.
— Waah… C’est très beau… Difficile à croire que nous sommes sous une montagne…
— Nous sommes dans la zone Kurokafu. Plus précisément dans mon bâtiment central. C’est ici que je travaille. Et dors, quand je reste au QG.
— Il y a plusieurs zones ? demanda-t-elle en montant les escaliers avec moi.
— Une pour chaque type d’agent. Douze. Toutes reliées par des lignes de tramways. Connaître la hiérarchie par cœur est indispensable pour naviguer ici. Plus une zone d’entretien pour les tramways. Et ce hall. Le grand parking que tu as vu à notre arrivée.
Elle ne répondit rien, se contentant d’observer.
Nous arrivâmes à mon bureau. Juste devant la porte, un ex-Argiope, désormais majordome, nous attendait.
— Bon retour, Kurokafu.
Il jeta un regard derrière moi, vers Sena.
— Et je vois que vous n’en avez fait qu’à votre tête, encore une fois.
J’avançai pour entrer dans mon bureau, ignorant la remarque. Alors que je m’apprêtais à pousser la grande porte, je l’entendis s’adresser à Sena :
— Êtes-vous sa future héritière ?
Je jetai un regard à Sena pour observer sa réaction.
Elle secoua doucement la tête.
— Non, non… certainement pas.
Sa voix était basse, presque étranglée par le lieu.
— Je n’en suis pas capable.
J’ouvris la porte en même temps.
Elle resta un instant figée sur le seuil.
Son regard balaya lentement la pièce, et je perçus, sans m’y attarder, l’ébahissement sincère que le lieu provoquait chez elle.
Le bureau occupait le fond de la pièce, centré, massif, noir, sans fioritures. Devant lui, au centre exact de la salle, un tapis circulaire rouge sang, orné de motifs discrets que seul l’œil attentif pouvait remarquer.
À gauche du bureau, des étagères murales et des tiroirs verrouillés, rapports classés, documents codés, et quelques objets personnels strictement ordonnés.
À droite, un porte-manteau discret et la porte menant à ma chambre privée.
Près de l’entrée, sur la gauche quand on entre, un canapé en cuir noir et une table basse rectangulaire, vides, mais immaculées.
Derrière mon siège, une armoire murale coulissante, dissimulée à première vue, abritait plusieurs écrans reliés à l’ordinateur central.
Tout était calibré : température, humidité, lumières, surveillance.
Le bureau comportait un pad tactile intégré, un micro discret à activation manuelle, et plusieurs tiroirs sécurisés à empreinte digitale.
Un espace pensé non pour recevoir, mais pour commander.
Je lui désignai le canapé d’un geste bref, l’invitant à s’asseoir.
Je posai mes affaires près de mon bureau et m’assis.
Non pas pour me reposer, mais pour juger ce qui allait m’être dit.
Il referma la porte derrière lui.
— Le chauffeur m’a rapporté ce que vous avez fait.
Il marqua une pause, son ton restait calme, mais inflexible.
— Vous êtes allée chercher ce qu’ils vous ont déjà refusé. Une fois de plus, vous n’avez pas écouté vos conseillers.
— Comme vous le dites, ils ne sont que des conseillers.
— Pas dans ce cas. Pas quand la question touche directement à votre discernement.
Il me fixa.
— Je leur ai parlé. J’ai porté à leur connaissance votre initiative.
Il croisa les bras.
— C’est ce que j’avais à faire.
Il marqua un léger silence.
— Et maintenant, ils vous convoquent. Vous… et votre questionneuse.
Je pris un instant pour écrire l’heure sur un post-it.
— Tu as bien fait.
Ma voix était calme, nette.
— C’est exactement ce que j’attends de ceux qui ont encore un reste de discernement : alerter quand il le faut.
Je me levai pour me diriger vers la sortie.
— Tu les as prévenus. Moi, j’ai agi.
Une brève pause.
— Nous verrons bien… qui, de nous deux, juge avec le plus de justesse.
Je fis un signe discret à Sena pour qu’elle me suive. Elle ne disait plus un mot. Ou plutôt, elle n’osait plus. Alors je pris la parole à sa place.
— Tu n’as aucune question ?
— Euh… Est-ce que tout ça… c’est à cause de moi ?
— Non. À cause de mes choix. Mais plutôt que de t’attarder sur ce conflit, observe la situation dans son ensemble.
Elle tourna la tête, regardant autour d’elle, incertaine.
— Je ne parle pas de l’architecture. Je parle de ce qui se passe. Regarde la structure. Ce qu’elle te révèle sur Kurokafu.
Je laissai un instant passer.
— Ce que tu vois ici, c’est le contraste entre l’ordre de mon père… et le mien.
— A–Ah, oui. Bien sûr, répondit-elle, un peu confuse.
— J’ai le pouvoir. L’autorité. Techniquement, je pourrais contraindre mes conseillers à obéir. Mais cela n’aurait rien de rationnel. Et comme je respecte leur fonction, je prends le temps d’écouter ce qu’ils ont à dire, même quand je sais déjà qu’ils ont tort.
— C’est vrai que… j’ai l’impression que ce majordome te voit un peu comme une enfant, murmura-t-elle.
— Bonne observation. La plupart de mes conseillers m’ont vue grandir. Et malgré les preuves que j’ai données, certains persistent, de façon consciente ou pas, à me traiter comme la fille que j’étais. Je n’impose pas de cérémonial, alors ils se permettent des familiarités. Et parfois, ils oublient le poids du manteau que je porte.
— Et… ça ne te dérange pas ? Je veux dire, tu es Kurokafu quand même ?
— Kurokafu n’est pas une couronne. C’est un rôle. Celui d’un juge, d’un stratège et d’un pédagogue, pas d’un roi. Tant que leurs propos sont logiques, construits, cohérents avec l’ordre de cette organisation, je les écoute. Je ne ferme pas mon oreille parce qu'on a pas courbé l'échine devant moi. Car ici, ce n’est ni le rang, ni l’autorité brute qui décident. C’est la justesse. Celle qui sert l’équilibre de la toile.
Elle se mit à rire légèrement, discrètement. Alors qu’on arrivait devant un ascenseur, je la regardai, en silence.
— C’est juste que… Toute la semaine, en plus de mes révisions, j’ai stressé à l’idée de te rencontrer. Tellement que j’avais même regretté d’avoir accepté à un moment. Mais…
Elle me regarda droit dans les yeux.
— Finalement, ce n’était pas une peur logique, ni rationnelle. Je découvre qu’en fait, je n’ai pas à avoir peur de Kurokafu, tant que je n’en suis pas une ennemie.
L’ascenseur arriva au même moment. J’entrai, j’appuyai sur le bouton et elle entra avec moi.
— Aucune peur n’est rationnelle. Et ce que tu ressens maintenant… pourrait bien être plus dangereux que la peur : la fausse sécurité. Je te déconseille de t’y habituer.
Nous descendîmes dans une salle simple mais accueillante. Au centre, une table basse rectangulaire, en bois sombre aux lignes épurées, invitait à la discussion. Devant la table, un fauteuil unique, confortable, offrait une place privilégiée. De chaque côté, deux canapés légèrement plus longs, aux coussins moelleux, formaient un lieu propice à l’échange.
Au milieu de la table, des petites assiettes avec quelques gourmandises, fruits secs, biscuits fins, chocolats, attendaient patiemment d’être dégustées, comme une attention délicate et discrète.
Face au fauteuil principal, un large écran diffusait la visioconférence. Plusieurs caméras y étaient alignées, chacune identifiée : Argiope n°1 à 8 en haut, Phoneutria n°1 à 8 en bas. Certains manquaient à l’appel, occupés ailleurs certainement. Seuls cinq étaient connectés.
Avant d’activer la liaison, je me tournai vers Sena.
— Assieds-toi derrière mon fauteuil. Ne te montre pas encore à la caméra.
Elle obéit sans bruit, posant ses mains sur le dossier pour masquer sa présence.
Je pris un instant. Une inspiration calme, avant la tempête.
Puis j’appuyai sur le bouton.
— Quand on parle du loup.
C’est la première phrase que j’entendis.
— Veuve Noire est préférable à loup, répliquai-je d’un ton net.
— Une distinction nécessaire, fit le Phoneutria numéro trois. Le loup chasse en meute. La Veuve Noire, elle, agit seule.
Un silence suspendu. Puis la réunion débuta.
L’Argiope numéro un prit la parole, direct :
— On ne va pas s’éterniser sur le pourquoi vous êtes ici, Kurokafu. On ne voit pas la personne que vous avez embauchée. On vous avait pourtant demandé de venir avec elle, non ?
— Elle est ici. Et elle vous entend.
Vous avez exigé sa présence, pas sa visibilité.
— Ne jouez pas avec les mots, s’il vous plaît.
— Pourtant ils sont importants.
Une imprécision dans les mots est souvent le premier signe d’une imprécision dans l’analyse.
Il soupira. Puis le Phoneutria numéro quatre intervint, agacé :
— Elle est têtue.
— Et donc ?
J’interrompis d’un ton sec.
— Qu’avez-vous à avancer contre mon initiative ?
— La même chose que la dernière fois, confirma l’Argiope numéro deux, l’oncle de Sena.
Il poursuivit, la voix posée mais dure :
— Récemment, il y avait cette journaliste. Julia. Maintenant cette nouvelle décision ? Quelles sont vos limites ?
Le Phoneutria numéro deux prit à son tour la parole :
— Votre réflexion, c’était de choisir une personne extérieure au cercle de Kurokafu.
Quelqu’un qui vous poserait des questions, qui éprouverait vos choix. Un contrepoids, disiez-vous.
Il marqua une pause, puis soupira.
— Avons-nous vraiment besoin de débattre du risque que cela fait peser sur vous ? Et sur la personne, qui n’a aucun lien avec cette organisation ?
— Oui.
Je répondis sans détour, les yeux posés sur l’écran.
— Éclairez-moi davantage sur ce que vous avez vu, et que j’ai manqué.
Il s’énerva. Son visage le trahissait. Typique des Phoneutria.
L’Argiope numéro un reprit calmement :
— Eh bien…
Il redressa légèrement le buste. Son visage restait neutre, presque impassible, mais sa voix se fit plus tranchante.
— Premièrement : la neutralité.
Une personne extérieure n’est jamais totalement neutre, même si elle le pense. Elle porte un vécu, des biais, une perception façonnée hors de notre cadre. Cela fausse l’équilibre du jugement que vous cherchez à éprouver.
— Deuxièmement : la sécurité.
Vous avez fait entrer une civile dans le noyau stratégique de l’organisation. Elle n’est pas entraînée, pas surveillée, pas préparée à résister à l’extraction d’information. Ni mentalement, ni physiquement. Si elle parle, même sans le vouloir, nous sommes exposés.
— Troisièmement : la hiérarchie.
Cette décision a été prise sans concertation, ni accord avec nous, vos conseillers directs. Vous avez contourné le protocole, et affaibli, de fait, le principe que vous prétendez défendre : la logique collective au service de l’ordre.
— Quatrièmement : le précédent.
Vous aviez déjà franchi cette ligne avec Julia. Une journaliste. L’argument était différent, certes, mais la logique est la même : confier une fonction interne à une personne provenant de l’extérieur... Cela devient un motif récurrent.
— Cinquièmement : la perception.
Certains agents vous observent. Ils vous respectent pour votre rigueur, votre maîtrise, votre froideur. Mais ces gestes isolés, non expliqués, nourrissent des récits. Des doutes. Des tensions.
Il croisa les bras.
— Vous dites vouloir éprouver vos raisonnements. Très bien. Mais votre méthode, elle, n’est pas éprouvée. Vous improvisez. Et dans cette structure… l’improvisation est rarement un acte de lucidité.
Un silence pesa sur l’écran. Il conclut, la voix plus basse :
— Voilà ce que nous voyons.
Maintenant, nous attendons ce que vous voyez.
Je laissai le silence se prolonger quelques secondes, sans hâte. Chaque mot méritait d’être disséqué.
Puis je me redressai légèrement dans le fauteuil.
— Vous n’avez rien dit de faux.
Je marquai une pause, mes yeux fixés sur l’écran.
— Mais vous n’avez rien dit non plus que je n’avais pas déjà calculé.
D’un geste lent, je posai la main sur l’accoudoir.
— La neutralité n’existe pas. Je l’ai toujours dit. Mais une voix extérieure peut révéler ce que nous, enfermés dans nos schémas, cessons de voir. Il ne s’agit pas de faire confiance à son objectivité. Il s’agit d’observer ce que sa subjectivité révèle de notre aveuglement.
Un silence.
— Pour la sécurité, j’ai pris les mesures nécessaires. Vous ne les connaissez pas encore, parce que vous n’avez pas posé la question. Je vous les fournirai, si cela est requis. Et si pour vous rassurer il faut l’enfermer dans ma demeure avec mes dix faucheurs privés, je le ferai.
Je me penchai légèrement en avant.
— Concernant la hiérarchie : je l’ai contournée, oui. Parce que cette décision ne dépendait pas d’une procédure collective. Elle dépendait de ma responsabilité directe. Je ne vous demande pas de l’approuver. Évaluez-la pour sa cohérence. Non pour sa conformité.
Je marquai une nouvelle pause.
— Le précédent ? Julia a été un test que j’ai voulu expérimenter. Peut-être la naissance d’un nouveau genre d’agents. Mais elle s’est désistée et il n’y a plus eu de suite. Des répercussions ? Aucune. Cette “erreur” ne fait que confirmer que je suis consciente de chacun de mes choix et de leurs conséquences.
Je relevai légèrement le menton, le ton toujours calme.
— Enfin, la perception. Oui, certains agents parlent. Qu’ils parlent. C’est en provoquant ces tensions qu’on distingue les fibres faibles dans la toile. Je préfère une tension visible… qu’une fissure invisible.
Je me calai de nouveau contre le dossier.
— Ce que je vois, c’est une prise de risque mesurée, pensée, maîtrisée… et nécessaire.
Ce que je vous demande, ce n’est pas votre assentiment émotionnel. C’est votre capacité à juger l’ensemble. À suivre les effets.
L’Argiope numéro deux reprit :
— En quoi cette prise de risque serait-elle nécessaire ? Et je le répète : vous admettez avoir contourné le système. N’est-ce pas en contradiction avec ce que vous souhaitez défendre ?
Je croisai les jambes, lentement. Et répondis, implacable :
— Comme vous le dites : c’est un souhait. Pas une réalité. Et vous oubliez que je place la logique au-dessus de mes souhaits. Mon idéal, c’est que nous puissions raisonner ensemble, sur une base logique et commune. Mais dès notre premier échange sur le sujet, j’ai compris que je devrais me passer de vous.
Je marquai une pause, brève, avant de trancher :
— Pourquoi cette prise de risque est-elle nécessaire ?
Parce que vous vous satisfaites d’un système qui fonctionne.
Moi, non.
Je redressai légèrement le menton.
— Je ne veux pas d’une organisation stable.
Je veux une organisation vivante. Capable de penser en dehors d’elle-même. Capable d’évoluer.
Si Kurokafu ne se confronte jamais à d’autres logiques, alors elle n’est qu’un monument figé. Une cage dorée.
Je me penchai, plus près de l’écran.
— Et depuis quand la prise de risque annule-t-elle la possibilité du gain ?
Le vrai problème n’est pas le risque. C’est que vous ne savez plus penser autrement qu’en le fuyant.
Avez-vous envisagé de le canaliser ? De le tester ? De le transformer ?
Je me renversai de nouveau contre le dossier.
— Voilà pourquoi je n’ai pas sollicité votre validation.
Parce que ce n’est pas de lucidité que vous manquez…
Mais d’audace.
Silence complet.
L’Argiope numéro un prit à son tour la parole. Sa voix était calme. Mesurée.
— Nous comprenons que votre décision n’est pas impulsive. Et je reconnais une chose : vous avez instauré, pour la première fois depuis la création de cette organisation, une justice cohérente. Sans faille interne. Et cela ne tient pas à votre autorité. Mais à votre rigueur.
Il marqua une pause.
— Votre raisonnement est fondé, nous n’en doutons plus. Ce que nous questionnons maintenant… c’est le moment que vous avez choisi pour l’appliquer. En d’autres mots, le temps.
Il se pencha légèrement.
— Vous n’êtes pas seule. Une réforme, même logique, demande un temps d’assimilation. Et ce temps, vous ne pouvez pas le forcer. Aujourd’hui encore, la majorité des agents opèrent selon les réflexes hérités de votre père. Votre ordre n’a pas encore effacé l’ancien.
Il laissa le silence se déposer, avant de poursuivre, plus lentement :
— Et si demain vous deviez disparaître…
Qui porterait cette nouvelle vision de la justice ?
Qui la comprendrait assez pour l’appliquer ? Pour la défendre ?
Car jusqu’ici… vous ne formez personne.
Et sans relais… cette cohérence meurt avec vous.
Une pause nette.
— Vous n’avez, à ce jour, formé aucun successeur. Aucun héritier.
C’est là votre angle mort.
Puis, la voix se fit plus grave. Tranchante.
— À moins que cette recrue soit appelée à hériter de votre place… nous refusons votre initiative.
Et nous vous rappelons à l’essentiel : transmettre avant d’innover.
Tant que le socle tient, solidifiez-le.
Je restai silencieuse un instant, pesant chaque mot à venir. Puis, lentement, je redressai la tête, mes yeux perçant l’écran avec une froide détermination.
— Vous avez raison.
Je n’ai pas formé de successeur. Ce constat n’est pas nouveau, ni pour vous, ni pour moi. C’est un angle mort que je porte en pleine conscience.
Je laissai planer un bref silence, assumé. Puis je repris :
— Mais ce que vous nommez « angle mort » est aussi la raison même pour laquelle cette initiative est nécessaire.
Je refuse de m’appuyer sur un socle que je sais fissuré, simplement parce qu’il est stable.
Le risque ne vient pas de ce que j’expérimente aujourd’hui, mais de l’immobilisme que vous défendez.
Je me penchai légèrement vers l’écran, le ton ferme mais calme :
— Vous me demandez de solidifier le socle. Très bien. Mais ce que je bâtis aujourd’hui n’est pas destiné à être figé. Ce que je bâtis doit pouvoir supporter un édifice qui me dépasse, qui vivra peut-être sans moi, ou malgré moi, et que je ne prétends pas contrôler entièrement.
Je marquai une pause, puis posai les mots avec une clarté tranchante :
— Je ne cherche pas à désigner un héritier.
Je cherche à tester les fondations.
Un battement de silence.
— Vous me reprochez de ne pas transmettre. Mais que vaudrait une transmission si elle ne s’appuie que sur ma voix ? Sur ma doctrine ? Rien d’autre qu’un culte. Or ce n’est pas une loyauté que je cherche à engendrer. C’est une structure de pensée.
Je redressai légèrement le menton.
— Je ne veux pas qu’un successeur me ressemble.
Je veux que ce système puisse former, par lui-même, ceux qui sauront penser sans moi.
Mes yeux fixaient désormais les Argiope.
— Transmettre, ce n’est pas nommer. Ce n’est pas désigner un visage.
C’est créer les conditions pour qu’une vision continue à vivre, même si elle change de voix.
Je ne forme pas un successeur. Je forme un terrain.
Les conseillers ne disaient plus rien.
Le troisième Phoneutria soupira.
— Donc, au lieu de former un héritier… vous préparez son environnement. Une autre façon de vous distinguer de votre père, j’imagine. Quoique…
Le second Argiope intervint, d’un ton plus las :
— Allez. Ne nous faites plus patienter. À ce stade, personne ne veut pencher de l’autre côté. Et par expérience, je sais que vous avez toujours un dernier tour pour nous convaincre.
L’Argiope numéro un conclut :
— Ce serait le choix que vous avez fait. C’est la seule chose qui pourrait nous faire accepter votre initiative, actuellement.
Je coupai le micro. Puis la caméra.
— Sena, c’est ton tour. Tu es prête ?
— Euh…
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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