Une fois le trajet de retour terminé, silencieux comme une tombe, je rentrai directement dans ma chambre.
Je refermai la porte derrière moi. Le silence de ma chambre m’enveloppa aussitôt, comme une cloche isolée du reste du QG.
Llina n’était pas encore rentrée.
Ou peut-être ne voulait-elle tout simplement pas être trouvée.
Je m’approchai de mon bureau.
L’ordinateur qu’on m’avait confié reposait là, en veille. Immobile. Presque inerte.
J’effleurai le pavé tactile. L’écran s’alluma dans une lueur froide, me renvoyant un reflet flou de mon visage, un instant de flottement, presque inconfortable.
Je restai figée quelques secondes, sans bouger.
J’aurais pu dormir. Me reposer. Laisser tomber.
Mais non.
Je ne peux pas abandonner cette mission sans avoir essayé.
Sans chercher.
Sans comprendre ce que je prétends vouloir défier.
Alors j’ai décidé.
Je vais lire trois affaires classées. Au hasard.
Peut-être qu’en les étudiant, je finirai par entrevoir comment elle pense.
Comment elle juge.
Comment elle tranche.
Et peut-être… autre chose. Quelque chose que j’ignore encore.
Je tapai le mot de passe indiqué sur le post-it. L’écran me bascula immédiatement dans une interface sombre, chargée d’onglets cryptiques et de noms codés.
« Intuitif », m’avait-elle dit.
Pour qui, au juste ?
Je cliquai un peu partout, au hasard. Des fenêtres s’ouvraient, disparaissaient, se superposaient.
Des abréviations partout. Des tableaux. Des dates. Des chaînes de chiffres.
“Intervention de AC-7-164-4…”
Bref. Je ne comprenais rien.
— Pas le choix, va falloir appeler le majordome.
Je passai la tête dans le couloir.
Une seconde. Personne.
Je traversai le couloir à petits pas, puis ouvrit les portes de son bureau.
Mon regard s’arrêta un instant sur la porte fermée de la chambre de Llina.
Cette fois, elle n’y était pas.
L’idée me traversa encore : entrer, fouiller, découvrir quelque chose sur elle.
Mais comment justifier un tel acte, logiquement ?...
— Bon. Quand j’aurai une logique implacable, je fouillerai.
J’avançais jusqu’au bureau et appuyai sur le micro.
— Monsieur ?
— Oui, Sena ?
Une hésitation et… Une pensée.
— Quel est votre nom ? Vous ne me l’avez jamais donné. Vous appeler « monsieur » tout le temps…
— Vous pouvez m’appeler Yobath.
— « Yobath » ? C’est un nom de code, ça.
— C’était mon nom d’Argiope, à l’époque.
— Je m’en doutais.
— Vous aviez juste besoin d’un nom ?
Je clignai des yeux. J’avais oublié pourquoi j’avais lancé l’appel.
— Non, pardon. J’ai besoin d’aide. Je n’arrive pas à naviguer dans les dossiers de Kurokafu… Tout est codé, je ne comprends rien.
J’entendis l’ascenseur. C’était lui.
Il entra dans le bureau, inspecta la pièce en silence, marmonna pour lui-même :
— Kurokafu n’est toujours pas revenue…
Puis il tourna la tête vers moi.
— Où est votre ordinateur ?
Je l’emmenai dans ma chambre, puis débarrassai mon bureau. Il s’assit devant l’écran et commença à cliquer.
— « Intuitif », selon Llina… Peut-être quand on connaît tous les codes.
Il soupira à peine, puis m’expliqua calmement :
— Vous êtes sur une interface réservée aux TRD. Elle donne un accès direct aux affaires et données ouvertes à tous les agents.
— Mon oncle m’a dit un truc comme ça, oui. Mais ce n’est pas risqué, toutes ces infos accessibles ?
— Non. Toutes les consultations externes passent par des bornes internes. Cette application est la même que celle sur les terminaux du QG. En dehors des TRD, des Phoneutria, des Argiope et de Kurokafu, personne n’y a accès directement comme ça.
— Ah oui, quand même… C’est bien pensé.
— Souhaitez-vous prendre des notes ou préférez-vous tout retenir ?
— Heu… Je vais prendre des notes.
Je saisis une feuille et un stylo. Il les observa quelques secondes, puis leva les yeux vers moi.
— Ce n’est pas très compliqué, vous verrez.
— Chaque dossier possède un en-tête structuré.
KKU, pour Kurokafu Keisatsu Unit. C’est l’unité de jugement à laquelle appartient Llina.
Officiellement, elle est seule. Mais parfois, des agents temporaires l’assistent : renseignements de terrain, données brutes, éléments à contextualiser.
Ensuite : IN pour les affaires internes, EX pour les externes. Les internes sont rares, mais notées de la même façon.
Puis le type de dossier :
JU pour jugement,
OB pour observation,
ME pour mesures.
Enfin, le numéro de série.
— Avec ça, vous pouvez naviguer librement. Les filtres sont standards : date, zone géographique… Mais certaines zones sont masquées selon les affaires.
Il se leva.
— Je vous laisse explorer. Vous verrez, c’est… intuitif.
— Merci, Yobath.
— Bonne lecture, mademoiselle Sena.
Je me retrouvai seule devant l’écran.
C’est vraiment intuitif… en effet…
Assez pour que je me surprenne à naviguer avec aisance au bout de quelques dizaines de minutes entre les couches de classification. Derrière chaque dossier, des signatures codées revenaient : FS-3-27, TRD-2-06, VB-4-11…
Il m’a fallu un moment, mais la logique a fini par se dévoiler.
Chaque lettre, chaque chiffre avait un sens. Une organisation précise, silencieuse, presque élégante.
Comprendre ce langage-là… procurait une étrange satisfaction.
Comme si, derrière l’opacité, quelque chose de parfaitement ordonné s’était laissé entrevoir.
Mais il fallait revenir à l’essentiel. Garder le focus.
Trois affaires. C’était mon objectif aujourd’hui. Et je dois en sortir avec une compréhension nouvelle.
Mais…
Je suis restée seule un long moment, l’écran allumé devant moi.
Aucun bruit. Juste le cliquetis ténu de l’interface.
J'appuie sur l'onglet onglet EX-JU en surbrillance.
Je sentais que j’entrais dans un territoire différent.
Pas seulement d’un point de vue juridique. Mais mentalement. Éthiquement. Presque… existentiel.
J’ai fermé les yeux et appuyé sur une affaire à l'aveugle.
Le dossier : KKU/EX-JU-2331 : Sara Mishiyomi.
Elle a tué son mari pendant qu’il dormait. Deux balles dans la tête.
J’ai d’abord pensé : « Meurtre avec préméditation. Pas de légitime défense immédiate. »
C’est littéralement ce qu’on nous apprend.
Mais les lignes suivantes ont... fissuré cette logique.
Pas de plainte, pas de dossier, rien. Et pourtant… quatre côtes fracturées. Deux fausses couches. Une omoplate cassée. Et tout ça étouffé par un réseau opaque : mari influent, médecin complice, police locale passive.
Personne ne l’avait vue. Personne n’avait voulu la voir.
Et au fond, si j’avais été jurée dans un procès classique, j’aurais peut-être prononcé un verdict de culpabilité. En me basant sur l’absence de preuves déclarées.
Mais Kurokafu… ils ont regardé ce qui ne s'était pas déclaré.
Ils ont jugé non pas l’acte seul, mais l’écosystème qui l’avait rendu inévitable.
Ce n’était pas un homicide. C’était une correction.
Et c’est là que j’ai senti un premier vertige.
Parce que j’étais presque certaine que pour Kurokafu, tuer hors de l’ordre établi serait nécessairement jugé comme un déséquilibre. Une faille à réparer.
Mais non.
Ici, ils ont protégé celle qui avait tué.
Pas par compassion. Pas par exception.
Mais parce qu’ils estimaient que le système lui avait imposé de tuer, en se rendant lui-même sourd, aveugle, et complice.
J’ai reculé un instant ma chaise. Pas par peur. Par saturation.
C’était… dur à admettre, mais pas incohérent.
Et c’est peut-être ça qui me dérangeait.
Je ne pouvais pas dire que ce jugement était injuste.
Mais je ne pouvais pas non plus dire qu’il ne me dérangeait pas.
Un autre dossier à l'aveugle. Le dossier : KKU/EX-JU-2024 : Kaito Rensui.
Là encore, ça commence mal. Très mal.
Un ancien ingénieur en cybersécurité. Responsable d’un système de chantage numérique ayant conduit à vingt-trois suicides.
Il a tout arrêté. Il vit seul. Il reverse de l’argent. Il aide.
Il ne nie rien.
Et j’ai eu, au début, une forme de respect.
Une sorte de « bon… au moins, il essaie ».
Un profil de repenti. Le genre de cas qu’on aime plaider, justement, dans les procès de réhabilitation.
Mais à mesure que je lisais, une tension nouvelle s’est installée.
Kurokafu ne s’intéressait pas à ce qu’il ressentait.
Pas à sa honte. Ni à son retrait. Ni même à son désir de réparer.
Ils regardaient ce qu’il n’avait pas fait.
Il n’a pas aidé à démanteler le système.
Il n’a dénoncé personne.
Il s’est juste… effacé.
Et ça, pour eux, c’était trop.
Il n’était pas un tueur. Mais il avait bâti une machine à tuer.
Et maintenant, il vivait. Discret. Libre. En paix relative.
Et je crois que c’est là que j’ai compris ce que Kurokafu appelle un résidu.
Un être non dangereux mais inacceptable. Parce qu’il perpétue une structure d’impunité invisible.
Ils ne l’ont pas puni. Ils l’ont éliminé.
Froidement. Silencieusement.
Et je dois le dire, j’ai serré les dents.
Je ne suis pas certaine de pouvoir adhérer.
Mais je ne peux pas dire que c’est faux.
C’est logique.
Implacablement.
Et quelque part en moi, je sais que si Kaito vivait encore, il finirait peut-être par inspirer d’autres.
Pas parce qu’il le veut. Mais parce qu’il est là. Comme un rappel qu’on peut "s’en sortir" sans conséquence, tant qu’on se tait.
Et ça, apparemment, c’est ce que Kurokafu refuse.
Le dernier dossier… était peut-être le plus déconcertant. Le dossier : KKU/EX-JU-1821 : Le Jardinier.
Un vieil instituteur. Pas de crimes. Pas d’agressions. Juste… des mots.
Des phrases douces, répétées.
Et pourtant, des dizaines d’anciens élèves brisés à l’âge adulte. Incapables de poser des limites. Silencieux, obéissants. Un suicide.
Kurokafu n’a pas agi avec violence.
Ils l’ont effacé du champ social.
Doucement. Stratégiquement. Sans l'accuser. Sans bruit.
Et j’ai compris.
Ils ne font pas que punir les crimes visibles.
Ils corrigent les structures invisibles.
Ce n’est pas la loi. Ce n’est pas la morale.
C’est… une logique nue. Glacée.
Mais une logique.
Je me suis levée. Lentement. Mon cœur battait vite sans raison claire.
Pas de peur. Pas d’accord total non plus. Juste… cette sensation d’avoir franchi une ligne.
Ce que j’avais lu n’était pas de la justice au sens juridique.
Mais ce n’était pas non plus de la cruauté.
C’était autre chose.
Je crois que je commence à comprendre ce qu’est Kurokafu.
Et je crois que c’est justement ça qui me dérange.
Parce que plus je comprends…
…plus je commence à croire que cette logique froide qui ne tient compte que d'elle-même est la meilleure chose à faire.
Finalement, au lieu de m'arrêter à ces trois affaires, j'ai continué.
J'ai continué à lire les dossiers, encore et encore.
Je ne saurais dire combien d’heures s’étaient écoulées. Les aiguilles de l’horloge semblaient tourner dans le vide, à contretemps de mes pensées. Puis, enfin, un bruit net : on frappa à ma porte.
Je mis quelques secondes à réagir, comme si le son venait d’un rêve flou. Puis je me levai, un peu engourdie, et ouvris.
C’était Yobath. Fidèle à lui-même, droit, silencieux, avec un plateau dans les mains.
— Bonsoir, mademoiselle, dit-il en m’observant brièvement.
Son regard glissa aussitôt derrière moi, droit vers mon bureau encombré de stylos, d’onglets ouverts, de notes éparpillées. Puis il revint vers moi, plus lentement cette fois.
— Voici votre repas du soir, ajouta-t-il en posant le plateau juste à côté de l’ordinateur.
— Merci, Yobath.
Il me fixa à nouveau, son regard devenant légèrement plus sérieux. Un rien plus appuyé.
— Avez-vous trouvé des réponses à vos questionnements ?
Je poussai un soupir, m’asseyant sans toucher au repas.
— Des réponses, oui… mais chaque réponse en a creusé trois nouvelles.
Je relevai la tête vers lui.
— C’est sans fin.
Il esquissa un léger sourire, presque imperceptible.
— Souhaitez-vous m’en parler ?
Je secouai la tête doucement.
— Non, merci. Pas pour l’instant. Il faut que j’en parle directement à cette femme.
Cette fois, le sourire devint visible. Sincère, mais amusé. Il avait compris de qui je parlais.
— Vous avez une idée derrière la tête.
Je levai le pouce, comme une enfant en pyjama. Ah… je suis vraiment comme une enfant, et vraiment en pyjama…
— Carrément !
Il eut un bref rire. Peut-être à cause de ma tenue pastel improbable. Peut-être parce qu’il ne s’attendait pas à ce ton enthousiaste, ici, dans ce lieu où tout semble taillé au scalpel.
— Mangez bien et reposez-vous, dit-il en se tournant pour partir.
Mais je lançai, presque par réflexe :
— Me reposer ? Pas tant que je n’ai pas revu Llina.
Il s’arrêta dans l’embrasure. Resta immobile une seconde… puis se retourna.
— À ce propos… elle ne sera pas de retour au QG avant au moins une semaine.
Je clignai des yeux.
— Quoi ??? Elle est partie sans me prévenir ?
Un froncement de sourcils, puis un soupir résigné.
— Bien sûr qu’elle est partie. Elle fait ce qu’elle veut. C’est Llina Delys après tout.
Yobath poursuivit calmement :
— Elle est allée à la rencontre de l’Argiope numéro sept. Elle vient de terminer une mission longue et délicate.
Je croisai les bras, intriguée malgré moi.
— Ah… Bon. Dans ce cas, je vais continuer à fouiller les archives. J’ai de quoi faire.
Il hocha la tête.
— Vous semblez de plus en plus familière avec la logique de Kurokafu.
— Je sais pas trop… répondis-je en haussant les épaules. C’est fascinant, oui. Mais aussi… déroutant.
Il sembla s'amuser de ma réponse.
— Que diriez-vous alors de déstabiliser un peu les fondations de votre compréhension ?
Je plissai les yeux, méfiante.
— Hein ? Soyez plus clair !
Il ne répondit pas tout de suite. Son regard se fit plus distant, presque absent. Puis il revint à moi, dans un ton posé, presque complice :
— Demain, si vous le souhaitez, je vous parlerai de l’actuelle Argiope numéro sept. Elle est le fruit d’une des premières décisions controversées de Llina Delys.
Je restai figée.
— Attendez… elle a un lien direct avec elle ?
Il acquiesça légèrement.
— On peut dire cela.
Mais il y avait quelque chose dans sa manière de le dire… pas juste une information transmise. Presque… une transition orchestrée. Un palier préparé.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Demain, vous dites ? Pourquoi pas maintenant ?
Il esquissa un sourire et fit un pas vers le couloir.
— Parce que j’ai, moi aussi, mes responsabilités.
— Tch. Bon… demain alors.
— À demain, mademoiselle.
Et il referma la porte derrière lui.
J’entendis ses pas s’éloigner dans le couloir silencieux.
“Semer le trouble dans les bases de ma compréhension”… Qu’est-ce qu’il va me raconter encore ? Et surtout… pourquoi maintenant ?
La soirée passa plus vite que prévu. J’avalai mon repas, pas mauvais, d’ailleurs, et le ramenai à l’accueil. Le chef cuisinier me regarda bizarrement. Peut-être que c’est eux qui viennent chercher les plateaux normalement ? Oups.
Je pris une douche rapide, puis me laissai tomber dans mon lit, sans réfléchir davantage. Épuisée. Dormir d’abord, penser ensuite.
Le lendemain, j’ouvris les yeux à 7h13 exactement. Une précision qui me fit rire toute seule. Je m’étirai, encore embrumée, avant de sortir dans le couloir en traînant les pieds.
Et je trébuchai.
Je me rattrapai d’un geste maladroit contre le mur d’en face, les cheveux en vrac, les yeux à moitié fermés.
Puis je baissai les yeux.
Juste devant ma porte… une pile de dossiers, impeccablement rangés.
Sur la couverture, en lettres nettes :
Naru - Séquences I, II, III, IV
FIN DE CHAPITRE
Chapitre terminé
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